Après notre mariage, les parents de ma femme nous ont offert un appartement en cadeau. Ils nous ont tendu les clés, murmurant quils misaient sur notre avenir, comme sils plantaient un platane qui percerait le plafond. Ils espéraient aussi que mes propres parents sinvestiraient dans la rénovation de lappartement, transformant la poussière des murs en un ballet de pinceaux et denduits. Ainsi, tout le monde aurait prêté sa main au berceau de notre famille. Ma belle-mère, coiffée dun chapeau improbable, la annoncé devant tous les invités, comme une actrice sur la scène dun vieux théâtre parisien. Ma mère a esquissé un sourire mystérieux : « Notre cadeau vous attend déjà, et si besoin, nous viendrons ajouter notre touche à la rénovation. »
Je navais aucune idée de ce présent. Cétait doux comme une pâtisserie inattendue sur la table du petit-déjeuner. Dès le lendemain, nous avons commencé à rénover le nouveau chez-nous. Mon père, artisan bâtisseur entre la Marne et la Seine, maniait la truelle comme un chef dorchestre, et tout se faisait à la main. Nous logions chez les parents de ma femme, à Lyon, le temps que lappartement devienne habitable.
Un matin, cherchant désespérément mon passeport (ma femme lavait caché Dieu sait où), jai fouillé dans un empilement de classeurs poussiéreux. Parmi les dossiers, un paquet de papiers relié par un ruban bleu a attiré mon attention : les documents de notre appartement. Le nom de ma belle-mère, Françoise Guérin, y figurait en grosses lettres. Jai relu, cligné des yeux, mais rien na changé : lappartement était à elle
Ce même après-midi, je devais acheter du carrelage et quelques pots de peinture. Au lieu de ça, jai appelé mon père pour suspendre les travauxil fallait dabord délier les nœuds de cette histoire. Étions-nous en train de rénover le futur de ma belle-mère?
Le soir, quand tout le monde sest rassemblé autour du vieux buffet de la salle à manger, jai jeté la chemise de documents sur la table; les papiers ont glissé comme des poissons sur la faïence. Je voulais une explication de ma belle-mère.
Comment dois-je le comprendre ? ai-je lancé, la voix flottant comme dans la brume dautomne.
Mais de quoi parles-tu, mon garçon ? Il ny a rien à comprendre, répondit-elle nonchalamment.
Pourquoi es-tu propriétaire de lappartement alors que cétait censé être notre cadeau ?
Qui dautre devrait lêtre, à ton avis ? sétonna-t-elle, la bouche pleine de confiture de mûre.
Pourquoi pas ta fille, Camille ?
En cas de divorce, au moins, nous naurons pas à partager lappartement, dit-elle en haussant les épaules.
Nous venons à peine de nous unir, et tu penses déjà à la séparation Pourquoi mon père et moi ferions-nous la rénovation alors que tout te revient ?
Maman, rappelle-toi, javais demandé de préparer les papiers à mon nom ajouta timidement Camille.
Alors tu savais tout et tu nas rien dit ? ai-je murmuré, le cœur englué.
Oui, je savais. Mais je nai jamais eu lintention de divorcer. Je ten prie, crois-moi, mon amour.
Mes pensées se sont éparpillées comme des pigeons sur la place de la Concorde. Je ne mattendais pas à ça. Qui étais-je pour eux, pour quon me cache ainsi la vérité ?
Jai rassemblé mes affaires, traversé la nuit parisienne pâle, et suis retourné chez mes parents. La colère et la tristesse vibraient sous ma peau, comme la lumière dun néon dans la brume. Comment Camille avait-elle pu se taire ?
À présent, je ne sais que faire. Mon monde semble flotter sous leau, déformé et lent. Jamais je naurais soupçonné tout cela de la part de celle qui mest la plus proche. Que faire lorsquon se réveille dans ce genre de rêve étrange et glissant ?






