Javais vingt-trois ans, et tout recommençait pour moi. Javais étudié lingénierie environnementale à luniversité, non pas par passion, mais parce que mon père, Paul Lefebvre, lavait voulu ainsi. Dès lenfance, pourtant, mon cœur battait pour autre chose : la mode. Depuis que j’étais petite, je dessinais, je refaisais mes vêtements à la main, j’inventais des tenues pour mes poupées. Mais dans notre maison du Vieux Lyon, il nétait jamais question den faire un métier.
Un soir, alors que nous dînions sous la lumière dorée de la cuisine, mon père avait tranché, la voix grave :
La couture, ce n’est pas une vraie profession, Louison. Il te faut un vrai métier, qui t’apportera un revenu stable.
Ces mots sont restés en moi comme une sentence. Je suis donc entrée en école dingénieurs, guidée par la volonté paternelle et la peur de le décevoir. Dès le premier semestre à luniversité de Grenoble, je me suis sentie étrangère à ce monde de chiffres et déquations : tout me semblait austère. À chaque crise de doute, chaque envie dabandonner pour recommencer ailleurs, mon père me rappelait :
Maintenant que tu as commencé, Louison, tu termines.
Ensuite, tu feras ce que tu voudras, mais tu auras un diplôme en poche.
Alors, jai continué, résignée. Dépendante financièrement et nayant pas les moyens de payer une autre école, je me suis accrochée.
Les années ont filé. Jai terminé mon stage en entreprise à Marseille, écrit un mémoire sur la dépollution des rivières, et finalement décroché mon diplôme. Le jour de la remise, mon père rayonnait : il prenait des photos avec tout le monde, me serrait fort dans ses bras, bien plus ému que je ne létais moi-même. Jaffichais un sourire pour la galerie, mais, au fond de moi, un vide immense persistait.
Quelques mois après, on ma proposé un « bon poste » dans une société à Paris, avec un salaire correct en euros. Tous disaient que javais de la chance. Mais la sensation de ne pas être à ma place ne me quittait pas. Chaque soir, en rentrant, je me débarrassais de ma tenue professionnelle et sortais crayons et tissus. Je passais des heures à dessiner, à explorer les étoffes, à réparer ou transformer des vêtements pour mes amies. Je cousais à la main jusque tard dans la nuit. Un soir, ma mère, Madeleine, ma regardée, inquiète :
Ma Louison, tu nes pas heureuse, là-bas, nest-ce pas ?
Je nai pas su lui répondre, mais elle avait vu juste.
Le vrai affrontement avec mon père est arrivé le jour où jai annoncé mon intention de minscrire en école de mode, à Paris. Il sest mis en colère :
Après tout ce que jai fait pour toi ? Après tous ces sacrifices ?
Tu veux tout laisser tomber pour une lubie ?
Je lui ai dit que je continuerais à travailler et que je ne lui demanderais rien. Le dialogue fut froid. Pendant des semaines, les rares mots échangés étaient tendus.
Malgré tout, jai franchi le pas. Jai consulté les emplois du temps, rassemblé du matériel, adapté ma vie à ce nouvel objectif. J’ai trouvé un petit travail à mi-temps dans une boutique du Marais. Mes journées se divisent désormais entre les cours à lÉcole de la Chambre Syndicale de la Couture et le travail : le matin en boutique, puis laprès-midi et la soirée plongée dans les tissus et lapprentissage du modélisme. Parfois, je rentre épuisée, le dos courbaturé, la bourse presque vide et je dois compter chaque sou.
A lécole, je suis « celle qui a repris ses études tard ». Celle avec déjà un diplôme autrefois convoité. Ici, je redeviens apprentie. Mais pour la première fois, cela ne me pèse pas. Au contraire. Je me consacre à ce qui me fait vibrer, je peux passer des heures à latelier sans voir le temps sécouler. Je me réveille avec plus despoir que jamais.
Mon père refuse daccepter ce choix. Il me répète parfois quil espère que je ne me trompe pas. Je ne réponds plus, je continue sur ma lancée.
Je ne sais pas si ce chemin sera facile ni parfait Mais dites-moi : au fond, ai-je fait le bon choix ?







