Cest fini, il ny aura jamais de mariage entre nous ! sécria Aurélie, les yeux brillant de larmes.
Attends, quest-ce qui se passe ? balbutia Thomas, pris au dépourvu, tout allait bien pourtant !
Bien ? ricana Aurélie, amère. Oui, bien sûr tout allait bien. Juste que Elle hésita quelques secondes, fiévreuse, cherchant ses mots. Puis elle laissa tomber la vérité nue : Tes chaussettes sentent mauvais, Thomas ! Je refuse de vivre toute une vie à respirer cette odeur !
Cest ce que tu lui as dit ? sétrangla la mère dAurélie, quand sa fille lui annonça quelle reprenait le dossier à la mairie. Incroyable !
Pourquoi ? répondit Aurélie, lex-fiancée, en haussant les épaules. Ce nest que la vérité. Ne me dis pas que tu ne lavais jamais remarqué.
Je lavais bien vu admit la mère, gênée mais cest quand même humiliant. Je pensais que tu laimais, ma fille. Il nest pas mauvais, ce garçon. Et puis, des chaussettes ça se lave.
Ah oui ? Et comment ? Tu veux que je lui apprenne à laver ses pieds ? À changer de chaussettes tous les jours ? À utiliser du déodorant ? Maman ! Tu tentends ? Je voulais me marier, pas adopter un adolescent attardé !
Alors pourquoi être allée aussi loin avec lui ? Pourquoi tous ces préparatifs ?
Mais cest à cause de toi ! « Thomas est si gentil, il a bon cœur. Il me plaît beaucoup », il me semble que ce sont TES mots ! Et puis : « Tu as déjà vingt-sept ans. Il serait temps de penser à te marier, de me donner des petits-enfants ! » Je me trompe ?
Ma petite Aurélie, je ne pensais pas que tu doutais encore. Il me semblait que cétait sérieux entre vous. soupira sa mère. Mais si tu as bien réfléchi, je suis fière de toi, tu as pris la bonne décision. Juste les chaussettes qui puent, cest un peu beaucoup. Ce nest pas ton genre, ça.
Je voulais être claire, maman. Quitte à être brutale. Mais sur son langage à lui : au moins, il ny aura aucun malentendu
***
Au début, Thomas avait semblé à Aurélie plutôt drôle, un peu gauche. Toujours en jean et le même vieux t-shirt. Jamais à se vanter de ses goûts artistiques, mais capable de parler pendant des heures des classiques du cinéma français. Son regard silluminait alors, et cela attendrissait Aurélie.
Avec lui, tout paraissait paisible, doux.
Cétait justement cette paix qui avait séduit Aurélie, lassée des relations tumultueuses et des quêtes sans fin dun prince charmant.
Après deux mois de soirées ciné et de sorties dans de petits cafés de Paris, Thomas, tout embarrassé, proposa :
Tu veux venir chez moi ce soir ? Je te prépare des raviolis maison. Je les ai faits moi-même !
Il avait dit ça si simplement, si chaleureusement, quAurélie avait eu le cœur serré démotion. Et ce « Faits maison par moi-même » Elle avait fondu.
Elle accepta.
***
Lappartement de Thomas déplut à Aurélie instantanément.
Ce nétait pas sale, mais il y régnait un chaos sans nom, un air dabandon, sans goût ni âme. Les murs étaient gris, nus, tristes. Vieux canapé râpé, seul un traversin au lieu doreillers. Des piles de cartons, des livres et des magazines jonchaient le sol. Une paire de baskets traînait au centre. Et surtout, dans lair, flottaient la poussière et une odeur de renfermé.
Lendroit ressemblait à une gare détape dont personne ne part jamais vraiment.
Alors ? Mon château fort, tu laimes ? fit Thomas, seins bombés et sourire assuré. Pas la moindre gêne. Il était presque fier.
Aurélie se força à sourire : elle laimait bien, ce garçon, et navait nulle envie de le blesser.
Direction la cuisine. Ce nétait guère mieux : fine couche grise sur la table. Dans lévier, de la vaisselle sale et des mugs noircis. Sur la cuisinière, une vieille casserole cabossée. Aurélie sarrêta sur la bouilloire.
« Elle devait être blanche, un jour ? » pensa-t-elle, atterrée.
Son humeur tomba au plus bas.
Et tandis que Thomas, enthousiaste, ségosillait à lui raconter une anecdote drôle après lautre pour la divertir, Aurélie regardait ailleurs, lesprit ailleurs. Quand il lui tendit fièrement une assiette de ses raviolis, elle lui opposa un refus catégorique, prétextant un régime
Hors de question davaler quelque chose préparé dans ce taudis.
Rentrée chez elle, Aurélie repensa à cette visite.
Rien de grave, pensait-elle au début. Après tout, il vit solo Il gère mal son intérieur, et alors ?
Mais au-delà de ce désordre, elle percevait un malaise inconnu et gigantesque : Comment pouvait-on vivre ainsi ? Et le pire, ce nétait pas la paresse. Cest que, pour lui cétait normal !
Un goût amer lui restait dans la bouche.
***
Plus tard, Thomas fut invité chez Aurélie. Il fit sa demande officiellement. Offrit une bague. Ils déposèrent les papiers à la mairie. Les familles entamèrent les préparatifs.
Être fiancée, cest doux, grisant même. Mais chaque fois quAurélie se retrouvait seule, à songer à ce Thomas, toujours soucieux de lui faire plaisir, à lui concocter ses raviolis, à sortir une blague pour la faire rire, elle revoyait cette fameuse bouilloire au fond cracra.
Aurélie devinait alors : ce nétait pas juste une bouilloire. Cétait le signe. Le symptôme de la façon dont Thomas concevait la vie, la maison, lui-même. Et donc, sans doute, leur vie commune.
Un matin, elle eut une vision glaçante de leur futur.
Elle se réveillait, traînait dans la cuisine, trouvait du thé froid, des miettes sur la table. Et au moment où elle dirait « Chéri, tu pourrais ranger tout ça ? » Thomas la regarderait, béat, tout comme il le faisait dans son appart, avec cet air dincompréhension totale. Il ne crierait pas, ne protesterait pas. Il ne comprendrait pas. Jour après jour, il faudrait lui expliquer, ranger derrière lui, rappeler mille fois. Et, lentement, son amour finirait par mourir, percé de mille petites blessures invisibles.
Sa mère naurait jamais pu être plus heureuse à lidée davoir sa fille mariée.
***
Mariée
Toute la lumière et la tendresse quAurélie ressentait jadis auprès de Thomas sévanouissaient peu à peu, laissant place à une angoisse poisseuse.
Aurélie, ça va ? On saime toujours, pas vrai ? la questionnait Thomas, les yeux inquiets.
Bien sûr, répondait-elle, la gorge serrée.
Finalement, Aurélie craqua. Elle confia tout à son amie, Julie, sans omettre la moindre crainte.
Franchement, cest pas si grave que ça, sétonna Julie. Un peu de poussière, une bouilloire sale Mon mari laisse parfois la cuisine dans un état digne dun champ de bataille, il ne sen rend même pas compte. Les mecs, tu sais !
Justement ! Ils ne voient rien chuchota Aurélie. Mais moi, je VOIS. Tous les jours. Toute ma vie. Et ça va me ronger de lintérieur !
***
Elle nen voulait même pas à Thomas. Il ne lavait pas trompée, il était naturel. Il vivait juste dans un autre monde. Un monde où une assiette sale dans lévier, cest anodin. Mais pour elle, cest le symptôme dun fossé énorme, dun manque découte.
Ce nétait pas une question de ménage. Non. Cest quils regardaient le monde de deux façons inconciliables. Cette fissure en elle, elle savait quelle allait se transformer en gouffre avec le temps.
Il valait mieux tout arrêter tout de suite, avant dêtre piégée à jamais.
Restait à attendre le bon moment
***
Un soir, Aurélie et Thomas furent invités à une soirée chez des amis.
Dans lentrée, ils ôtèrent leurs manteaux, quittèrent leurs chaussures
Et la puanteur les suivit, implacable.
Aurélie mit un instant à réaliser doù venait cette odeur. Puis elle vit, dans les regards gênés autour delle, que tout le monde avait compris. Rongée par la honte, elle neut quune envie : disparaître. Sans un mot, elle attrapa son manteau à la hâte et quitta la fête.
Thomas la suivit, lattrapa par le bras dans la rue, désespéré.
Elle se retourna, le dévisagea, la voix sèche :
Cest fini. Il ny aura jamais de mariage.
***
De mariage, il ny eut point.
Aurélie est convaincue davoir fait le bon choix ; elle ne regrette rien.
Quant à Thomas
Il se demande encore de quoi il sagit, au fond. Des chaussettes qui sentent ? Il aurait pu simplement les enlever.







