Maman qui ne sert à rien
Julien, assieds-toi ! Il faut quon parle tout de suite ! Sa femme sest installée à la table, lair décidé.
Il sest assis à côté delle. Camille a essuyé ses yeux humides avec un mouchoir :
Je ne sais plus quoi faire avec maman. Elle na presque plus la force de marcher Cet hiver, dans sa vieille maison, elle ne tiendra pas. Tu as vu létat de la maison, de toute façon, elle va finir par tomber.
Et tu proposes quoi ?
Justement, je ne sais plus
Camille, tu comptes encore sur moi, mais cest ta mère, cest à toi de décider.
Julien, déjà quon ne peut pas la prendre chez nous. Tas vu, on na quun F2 et deux garçons qui grandissent. Où est-ce quon mettrait maman ? On sentait quelle avait en réalité déjà décidé, et quelle essayait juste de préparer le terrain avec son mari. À Clermont, il existe une maison de retraite privée
Camille, tu veux placer ta mère en maison de retraite, vraiment ?
On na pas le choix. Apparemment, ce n’est pas si mal que ça.
Sauf que tu as bien dit « privée », hein… et ça coûte combien ?
60 euros la journée. Si on paie pour le mois davance, ils font à 1 200 euros mensuels. Et ils soccupent vraiment des gens : soin, repas, médecins. 1 200 euros par mois, pour nous cest un gros budget, mais on va se débrouiller.
Camille, ça me fait mal au coeur… Elle nous filait toujours de la confiture, des conserves, elle ramenait des douceurs aux enfants maintenant on va la coller dans une maison.
Tu crois pas que ça me fend le cœur aussi ? On na pas dautre choix.
Pfff Tu vois une autre solution ?
Jai pensé à vendre sa maison. Elle la mise à mon nom, tu sais. Mais bon, qui va vouloir acheter un tas de ruines à lentrée de lhiver ? Et on nen tirera pas grand-chose
Tu lui en as déjà parlé ?
Non, pas encore. On y va samedi, on rangera un peu le jardin, on en parlera avec elle à ce moment-là.
Moi, je moccupe du potager avec les garçons. Mais pour la maison de retraite, tu fais la discussion sans moi, hein.
Julien, laisse-la au moins passer lhiver là-bas, on avisera au printemps si ça ne lui convient pas.
Moi je sens, si on la met là-dedans, elle y restera pour de bon. Ça me laisse un goût amer tout ça
***
Ça fait déjà une semaine que Lucie vit en maison de retraite. Elle comprend que sa fille na pas eu le choix marcher lui devient difficile et vivre seule dans cette vieille baraque, à 78 ans, cest juste plus possible.
Mais ce nétait pas la vieillesse quelle avait imaginée Elle aurait voulu finir ses jours entourée des siens. Mais qui veut dune vieille malade désormais ?
Laide-soignante passe :
Madame Lucie, vos petits-fils sont là.
Le visage ridé de la grand-mère sillumine quand ils entrent. Même le petit, Hugo, la dépasse maintenant, alors que Marc fait déjà une tête de plus quelle.
Salut mamie ! Alors, comment ça va ici ?
Pas mal, ils nous donnent à manger, les dames soccupent bien de nous, et comme toujours elle sagite pour quils sinstallent Asseyez-vous, au moins, venez donc par ici !
On ne peut pas rester longtemps. On ta apporté des courses et des vêtements chauds.
Merci ! et elle enchaîne aussitôt Alors, et lécole ?
Ça va, ils répondent presque en chœur.
Allez, bossez bien ! Marc, cest ta dernière année, tu sais déjà ce que tu veux faire ?
Je pense minscrire à la fac ici.
Et vos parents, alors ? Ils vous ont envoyés à ma place ?
Papa est allé à ta maison, mamie.
Ah mince, faut lui dire de ramasser toutes les carottes, il commence à faire froid dehors, la mamie sagite et quil coupe aussi les choux, ils sont mûrs.
Je lappelle !
Hugo sort son portable et compose :
Papa, mamie dit de prendre la carotte et de couper les choux.
Daccord, répond la voix de leur père.
Passe-le-moi ! la grand-mère saisit le téléphone et commence à dicter Julien, tu ramasses les carottes, tu les laisses sécher trois jours sur le journal avant de les mettre à la cave. Les choux, tu les coupes avec le cœur, et tu les poses dans le sable, la tige vers le bas, daccord ? Les carottes, les grosses seulement dans la cave, les petites prends-les pour toi !
Oui, oui, je men occupe. Te fais pas de souci, maman.
Julien, retrouve ma petite Minette et nourris-la ! Elle doit être bien seule depuis…
Je men occuperai.
Voilà, elle rend le téléphone à son petit-fils.
Mamie, nous on va devoir filer… Daccord ? Marc se lève déjà.
Attendez ! sort son porte-monnaie et en retire un billet Tenez, 20 euros chacun, achetez-vous quelque chose !
Et toi, mamie…
Allez, prenez. Jai besoin de rien ici.
Merci mamie !
Ils partent en lui faisant signe, et elle, elle reste longuement devant la fenêtre, à regarder leurs dos séloigner.
***
Julien gare sa vieille Citroën devant leur immeuble, un Ford vient se coller à côté cest Antoine, le voisin de la cage dà côté. En voyant Julien décharger des sacs de carottes et des choux, il lance :
Retour du potager ?
On peut dire ça, cest celui de ma belle-mère.
Avec ma femme, on se dit quon achèterait bien un petit pavillon, pas trop loin, maintenant que les enfants sont partis.
Dis-moi, Antoine, murmure Julien lair pensif. Toi, tas un F4 à létage, non ?
Ouais, deuxième étage.
Si tes chaud, on échange : tu prends mon F2, aussi au deuxième, et je te file en plus le pavillon avec le jardin. Ma belle-mère est trop âgée pour sen occuper.
Oh la vache ! Antoine se gratte la tête, songeur. Cest à voir, cette affaire
Parle-en à ta femme, et si vous voulez, ce soir vous passez à la maison.
Ok, je lui en touche deux mots.
***
Julien file se laver, mange vite fait puis sécroule sur le lit. Camille, elle, file en cuisine : il reste le dîner à préparer avant que les garçons ne débarquent ; le petit revient de basket, laîné laîné est amoureux.
« Il était temps, dix-sept ans déjà Pourvu quils ne fassent pas de bêtises. Et le petit, impossible de le garder à la maison, toujours dehors »
On sonne à la porte. Camille sessuie les mains et va ouvrir. Ce sont les voisins de la cage dà côté.
Camille, on sinvite chez vous !
Entrez donc, Violette, quest-ce qui se passe ?
Ton mari ne ta pas dit ?
Non, Camille hausse les sourcils.
Nos hommes veulent échanger les appartements.
Tu plaisantes ? Camille cligne des yeux, bousculée Mais entrez, entrez !
Elle court au salon, secoue son mari avachi sur le canapé :
Julien, debout, on a de la visite !
Il saute sur ses pieds et file se refaire une beauté dans la salle de bain :
Jarrive tout de suite !
Entre-temps, sa voisine inspecte déjà la pièce.
On va mexpliquer un peu ce quil se passe ici ?
Camille, rigole Violette, les gars voudraient échanger ton appart et la maison de ta mère contre notre F4 elle jette encore un coup dœil, Cest super mignon chez vous.
Julien revient, Camille fonce sur lui :
Tu fais quoi, là ?
Si on tombe daccord, on prend leur F4 et ta mère vient vivre avec nous.
Un long silence puis un sourire malicieux éclaire le visage de Camille :
Bon, on se met à table, et après on regarde votre appart !
Laisse tomber le thé, Camille, rigole son mari. Pour loccasion, sors plutôt une bonne bouteille !
***
Ce soir-là, ni Julien ni Camille ne trouvent le sommeil. Ils refont dix fois les plans de leur future grande maison, imaginent chacun garder son espace. Camille parle beaucoup, Julien commence à sendormir
Tu dors déjà ?
Camille, dis rien à ta mère pour linstant, attends quon ait tout installé, sinon elle va stresser.
***
Le matin, il pleut sur Clermont. Lucie regarde tristement la grisaille derrière la fenêtre de sa chambre en maison de retraite. Son moral colle à la météo :
« Trois semaines que je suis ici. On dirait que mes enfants mont oubliée. Maman inutile. Les petits-fils ne sont venus quune fois, ma fille seulement quelques appels.
La première fois, elle ma dit que ma vieille maison était vendue ou échangée, je sais plus trop, elle avait lair contente Bon, tant pis, au moins ils peuvent payer la maison de retraite, 1 200 euros par mois, cest pas donné. Mais de toute façon, je nai plus où aller.
La deuxième fois, elle a dit quils étaient débordés, quils passeraient quand ils pourraient. Ils sont jeunes, cest normal Aujourdhui cest samedi, peut-être quils viendront.
Pourquoi jai jamais acheté de portable, moi De toute façon je saurais pas men servir. »
Elle reste là, des heures, à ressasser des pensées sombres. Tout à coup, une voiture familière sarrête devant la grille : cest celle de Julien.
« Ça alors, ils ne mont pas oubliée ! mais son cœur baton plus vite. Pourquoi il est seul ? Il na même pas de sacs… Il est arrivé quelque chose ? »
Lucie ne quitte pas la porte des yeux. Celle-ci finit par souvrir. Son gendre entre, sourire aux lèvres :
Bonjour, maman !
Julien ? Quest-ce quil se passe ?
Prépare-toi ! il a encore ce sourire malicieux On rentre à la maison.
Où ça, chez vous, en visite ?
Non, pour de bon. Prends tes affaires, maman.
Pourquoi tu parles en énigmes ?
Les enfants voulaient te faire la surprise. On temmène chez nous, mamie.
Lucie sactive, tout émue dun coup de théâtre pareil. Sa voisine de chambre, Marie, de retour de ses soins, la voit faire sa valise :
Où tu vas, Lucie ?
Cest Julien, il vient me chercher ! Cette fois cest pour de bon.
Tas de la chance Les miens, je crois quils mont oubliée ici pour toujours.
Tinquiète, ils viendront pour toi aussi. Cest pas facile pour les enfants avec nous.
***
En route vers la ville, Lucie regarde par la fenêtre, perdue dans ses pensées :
« Pourquoi il me ramène ? Ils sont à létroit déjà. Où est-ce quils vont bien pouvoir me mettre ? Je vais être un poids pour eux Ils finiront par me remettre ici, cest sûr. »
Julien gare leur voiture. Mais ils ne montent pas dans leur vieil immeuble il lemmène vers lentrée dà côté. Lucie le regarde, intriguée.
Viens, entre papa !
Deuxième étage. Devant la porte, les petits-fils lattendent :
Mamie, entre, cest chez toi maintenant ! crie Hugo.
À peine entrée, Camille la serre fort dans ses bras :
Maman, tes chez nous désormais. Viens voir ta chambre !
La chambre nest pas grande, mais très douillette, avec un vrai lit, une armoire Lucie nen revient pas. Elle va enfin vivre entourée des siens.
Soudain, quelque chose se frotte doucement contre sa cheville. Elle baisse les yeux et un petit ronronnement sélève.
Minette ! crie Lucie, émue, et laisse échapper quelques larmes, mais cette fois de bonheur.





