Pas la bienvenue… Le chien s’est mis à aboyer. La porte du jardin s’est ouverte. Leur fils entrait …

Pas à ma porte…

Le chien aboya. Le portail souvrit. Le fils entrait dans la cour, accompagné dune jeune femme : il ramenait chez lui sa fiancée pour la présenter à la famille.

Lorsque la mère la vit, elle ne put retenir un geste de stupeur.

Sainte Marie, quest-ce quil nous ramène là ? Jean, regarde-moi ça ! Eh bien, elle me rappelle une sauterelle, cette fille Quelle calamité. Comment elle va lui donner des enfants, celle-là ? Quest-ce quon va faire, dis-moi ?

Le père, contrairement à sa femme forte, lourde, depuis longtemps indifférente à la beauté et à la féminité vit dans la jeune invitée une élégance rare, une grâce naturelle et un vrai charme féminin. Un sourire étira ses lèvres. Il lissa dune main ses moustaches épaisses, joyeux.

La mère, elle, avait rapidement laissé tomber tout souci de paraître. Depuis des années, elle ne portait plus que des vêtements amples, souvent cousus par elle-même, dans des étoffes colorées et pratiques, lui ajoutant dix ans. Elle avait grossi, ses hanches sélargissaient, et tout dans sa garde-robe semblait conçu pour dissimuler son corps devenu volumineux. Pourquoi s’encombrer ? Elle attachait son foulard sur la tête chaque matin, prête à la besogne. Car il y avait de quoi faire, entre la vache et les cochons, puis encore le travail aux champs, sans oublier la cuisine pour la maisonnée pas le temps de sépiler ni de se pomponner. Depuis sa retraite, elle évoluait dans la ferme à pas lents, comme une cane, sans se presser : les enfants sont partis, seuls restent le mari et le rythme régulier du quotidien. Trois garçons élevés, les aînés mariés, habitant loin ; guère despoir de voir les petits-enfants, sinon sur quelques photos.

Seul le benjamin, Lucien, vivait encore au village. Elle rêvait pour lui dune compagne robuste. Elle avait repéré depuis longtemps, dans la rue d’à côté, une jeune femme solide comme il faut : les joues roses, pleine de vie, capable de traire la vache et de déplacer un sac de pommes de terre toute seule. Elle avait répété à Lucien :

Va donc la voir, cest une perle ! Elle est faite pour toi. Les enfants seraient costauds.

Mais il résistait :

Maman, je trouverai bien celle quil me faut quand ce sera le moment.

Et voilà quil ramenait cette créature citadine, fine comme une brindille. Doù il lavait sortie, celle-là ?

Ce que la mère ignorait, cest que cette jeune Parisienne fragile nen était pas à sa première épreuve. Sous ses airs délicats, elle était une femme de caractère, habile et travailleuse. Elle avait déjà tout connu : le soin dune ferme, la cuisine, les champs. À douze ans, quand sa propre mère tomba gravement malade, cest elle Lise qui géra la maison, trayant la Normande matin et soir, préparant les repas, soccupant du linge. Son père, abattu au début, se remit à laider, attendri par la vitalité souriante de la fillette. Deux mois plus tard, la mère se remit sur pied et, fière, admirait Lise répandant lumière et chansons dans la maison. Tout semblait plus facile avec elle.

Mais il fallait affronter la suite : les invités étaient là, impossible de se défiler. La mère salua Lise dun ton sec, le regard dur. Derrière les fenêtres et les jardins, les voisins observaient, déjà plongés dans des commentaires.

Lise était intimidée. Chez ses parents, la maison était grande, lumineuse, accueillante, ouverte sur le soleil. Ici, la maisonnette était si petite quil fallait se pencher pour franchir les portes ; il ny avait quune chambre pour les invités, douillette et soignée, avec des oreillers empilés sous une housse en dentelle. Les parents, eux, dormaient dans lentrée qui servait aussi de salle à manger. Ce nétait pas vraiment un foyer, mais une cabane de campagne. Lodeur étrange qui flottait partout provenait du savon que la maîtresse de maison glissait dans chaque armoire, chaque tiroir, pour parfumer le linge. Lise, surprise, garda ses impressions pour elle, attentive à la tranquillité un peu pesante de ce petit univers.

Le déjeuner de présentation se passa dans la gêne. Lise ne toucha à rien : la potée était trop grasse, la salade amère, les crêpes trop cuites. Elle se contenta de pain, répétant poliment : « merci, je nai plus faim ».

La mère fulminait, rongée dexaspération, mais le regard appuyé de son mari la freina.

Quelle petite princesse, celle-là ! Il lui faut la nourriture dun restaurant, apparemment. Eh bien, jen ai pas ici. Quelle mange ce quil y a, ou bien quelle aille sasseoir ailleurs ! soupirait-elle à mi-voix auprès de son homme. Tu vas voir si je ne lui apprends pas à respecter ma cuisine.

Du calme, femme, laisse-la, elle shabituera, répondit le père.

Après le repas, les hommes partirent couper du foin. Marie envoya Lise au potager pour couper tout laneth. Elle lui donna un panier, un couteau, puis sinstalla sur le banc de la cuisine dété, curieuse de voir comment cette demoiselle de la ville sen sortirait.

Attend un peu, pensa-t-elle, elle va en baver. Elle finira par manger tout ce que je lui servirai.

Mais Lise revint moins de dix minutes plus tard.

Déjà ? Tu as oublié quelque chose ? Tu as mal au dos, peut-être ? lança la belle-mère avec ironie.

Non, tout est fait, avez-vous besoin daide pour autre chose ?

Quoi ?! sétonna Marie en sortant dehors. Le panier débordait daneth, il y avait même des bottes en plus à côté. Comment avait-elle fait si vite ? Marie en resta muette.

Attache maintenant les bottes, voici de la ficelle, dit-elle dun ton sec, puis elle rentra se poser un instant.

Elle resta ainsi un bon moment à lécart. Soudain, elle réalisa quil était déjà seize heures passées et que tout restait à faire. Vite, elle décida denvoyer cette citadine éplucher les pommes de terre, espérant la décourager.

Dans la cour, sur le banc, une pile de bottes daneth bien rangées attendait dans leau. De la cuisine venait une chanson gaie.

Elle chante encore, celle-là ! sindigna Marie.

Le bruit du moteur annonça le retour des hommes. Déjà !

Paniquée, Marie regagna la cuisine, croyant trouver un chaos. Mais le couvert était mis : salade, pain découpé, une pile de crêpes et un ragoût fumant. Quelle odeur appétissante !

Quoi ? Mais comment balbutia Marie, bouche bée devant la table dressée.

Je mets juste la crème fraîche, et cest prêt ! lança Lise enjouée, sortant sur le perron, torchon à la main, accueillant les hommes avec entrain.

Venez vous laver les mains, jai préparé de leau et une serviette ! Elle embrassa Lucien, joyeuse.

Ma parole, Lucien, quelle perle tu as trouvée là, se réjouit Jean-Pierre. Je valide ton choix !

À table, tous se régalèrent. Les uns louaient la cuisine, les autres la convivialité, mais la mère ne toucha à rien. Les compliments étaient pour elle comme autant de couteaux dans le cœur.

Merci, mais je nai plus faim, la soupe et les crêpes de midi mont comblée, répondit-elle sèchement.

Le soir, elle décida denvoyer Lise traire la vache. On allait bien rire.

À peine avait-elle songé cela que la vache franchissait le portail, se rendant sans hésiter à sa place.

Tiens, voilà le seau, va donc traire Bouclette, et que je voie du lait dans le seau ! ricana-t-elle intérieurement.

Sans hésiter, Lise attrapa le seau et fila vers la grange.

Quelle idiote, voilà quelle va finir en vol plané sous un coup de sabot, pensa Marie. Mais elle resta assise, guettant le désastre.

Une voisine, intriguée, lança de lautre côté de la haie :

Alors, Marie, ta future belle-fille, cette Parisienne ?

Oh, Simone, une perle ! Maligne, habile, jolie, et la cuisine, un régal ! répondit Marie, assez fort pour que tout le quartier entende.

Faiblarde, tout de même, fit remarquer la voisine.

Cest pas pour la mettre dans ta soupe, elle nest pas du lard, ma parole ! riposta Marie.

La conversation senvenima, puis la voisine sen alla, vexée.

Toi, vieille commère, va donc parler de tes propres enfants ! songea Marie.

Pendant ce temps, Lise caressait Bouclette, lui apportait un morceau de pain avec du sel, lui murmurait des mots doux.

Tiens, ma belle, tu as bien travaillé aujourdhui, tu as bien droit à un petit plaisir. Merci, jolie Bouclette.

En douceur, elle nettoya le pis, le sécha, puis commença la traite de ses mains sûres et douces.

Parfaite, ma vieille, repose-toi. Tu es notre fierté, confia-t-elle à la vache en rentrant, un seau de lait bien plein à la main.

Tu vois, femme, quelle fille ! On est gâtés, sexclama Jean-Pierre. Jaurais aimé trouver pareille belle-fille avant je laurais enlevée, crois-moi !

La mère se mordit les lèvres. Quoi quelle ordonne à cette Parisienne, elle le faisait, et bien. Doù venait tant de compétences ? Et voilà que le père la soutenait, en plus. Elle se sentit blessée, puis sagaça dautant, mais nen démordit pas : elle nétait pas prête à accepter le choix de son fils.

Elle dormit mal, fit un cauchemar affreux où une sorcière lui arrachait le cœur. Au petit matin, envahie d’un sentiment d’amertume et de tristesse, elle descendit. Le soleil se levait à peine, et, dans la clarté de la chambre, Lucien dormait enlaçant tendrement Lise. La jeune fille sétait blottie contre lui, paisible.

Cest encore une enfant pensa la mère, attendrie malgré elle. Son visage si doux, sa peau dalbâtre.

Elle regarda alors ses mains, abîmées par le labeur, son reflet dans le miroir : comment avait-elle pu vieillir et sendurcir à ce point ?

Lise ouvrit les yeux.

Il est lheure de traire la vache ? Je peux y aller tout de suite.

Non, non, repose-toi encore, cest trop tôt. Je venais juste récupérer mon médicament

Vous ne vous sentez pas bien ?

Non, excuse-moi Dors encore.

En refermant la porte, la mère fut prise de remords. Comment avait-elle pu être si dure avec une jeune fille sans défense, venue offrir son amour à leur fils ? Quelle tendresse ! Ses fils avaient choisi une belle route, et Lise tenait déjà la maison avec douceur et brio.

Et moi, quest-ce qui mempêche dêtre une belle-mère digne de ce nom ? Même une mère tout court ? murmura-t-elle. Je nai jamais eu de fille, eh bien, maintenant jai une chance de connaître ce bonheur-là.

Sereine, elle revint se glisser auprès de son mari, le serra dans ses bras. Il la prit dans sa poigne rassurante.

Il ny avait plus que le bruit paisible de lhorloge dans la maison, mais, désormais, il battait autrement : au rythme dun amour sincère, vaste comme la campagne et plus fort que les querelles.

Dans la vie, il ne faut jamais juger sur les apparences : souvent, sous la plus modeste des écorces se cache un vrai trésor. Lamour et la bienveillance ouvrent toutes les portes, même celles qui, hier encore, semblaient fermées à double tour.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

6 + 10 =

Pas la bienvenue… Le chien s’est mis à aboyer. La porte du jardin s’est ouverte. Leur fils entrait …
Quand on a sorti Bastien Roguet de la maternité, la sage-femme a dit à sa mère : « Quel grand garçon ! Ce sera un vrai gaillard. » Sa mère n’a rien répondu. Déjà, elle regardait le nouveau-né comme si ce n’était pas vraiment son enfant. Bastien n’est jamais devenu un gaillard. Il est devenu superflu. Un de ces enfants que l’on a mis au monde sans trop savoir quoi en faire. — Encore ton drôle de gosse dans le bac à sable, il a fait fuir tous les petits ! – criait, d’un balcon du deuxième étage, tante Lucette, figure militante du quartier et grande gardienne de la justice des immeubles. La mère de Bastien, femme épuisée au regard éteint, répliquait seulement : — Si tu n’aimes pas, regarde ailleurs. Il ne fait de mal à personne. C’était vrai. Bastien ne touchait à personne. Il était grand, malhabile, la tête toujours basse, les bras trop longs pendus le long du corps. À cinq ans, il ne parlait pas. À sept, il grognait. À dix, il s’est mis à parler, mais d’une voix éraillée, si bien qu’on aurait préféré qu’il reste muet. À l’école, il était tout au fond de la classe. Les profs soupiraient devant son regard vide. — Roguet, tu m’écoutes au moins ? — demandait la prof de maths, le bout de la craie battant la table. Bastien hochait la tête. Il entendait, mais ne voyait pas l’intérêt de répondre. À quoi bon ? Il aurait un cinq juste pour faire la moyenne, on le laisserait en paix. Ses camarades ne le frappaient pas — ils avaient trop peur. Bastien était costaud comme un jeune taureau. Mais ils ne l’aimaient pas non plus. Ils l’évitaient, contournant sa personne comme on contourne une mare profonde. Avec un certain mépris. À la maison, ce n’était guère mieux. Le beau-père, arrivé quand Bastien eut douze ans, avait tout de suite annoncé la couleur : — Que je ne le voie pas traîner ici quand je rentre du boulot. Il mange trop, ça ne sert à rien. Et Bastien disparaissait. Il traînait sur des chantiers, dans des caves. Il était devenu invisible. Son seul talent : se fondre dans le décor, dans les murs, le béton, la boue sous ses pieds. Ce soir-là, sa vie a basculé sous une pluie fine et sale. Bastien, quinze ans, était assis sur la cage d’escalier, entre le cinquième et le sixième. Impossible de rentrer : le beau-père avait des invités, ce serait bruit, fumée, et, qui sait, peut-être un coup qui partirait. La porte de l’appartement d’en face a grincé. Bastien s’est effacé. C’est Mme Tamara Ilitch, une femme d’environ soixante, qui est sortie. Mais debout, droite, fière, comme si elle en avait quarante. Tout l’immeuble la trouvait étrange. Jamais à médire sur le banc, jamais à discuter des prix du riz, toujours le dos bien droit. Elle a regardé Bastien. Pas avec pitié, pas avec dégoût. Mais… comme on regarde un mécanisme cassé, en se demandant si on peut le réparer. — Qu’est-ce que tu fais là ? — a-t-elle lancé d’une voix basse, autoritaire. Bastien a reniflé : — Rien. — Rien ? Les chats, ça naît pour rien, — a-t-elle tranché. — Tu as faim ? Bastien avait toujours faim. Il poussait, et à la maison, le frigo était vide depuis longtemps. — Bon ? J’le demande pas deux fois. Il s’est relevé, maladroit, grand, et l’a suivie. L’appartement de Mme Ilitch n’était pas comme les autres. Des livres partout. Sur les étagères, par terre, sur les chaises. Ça sentait le vieux papier et quelque chose de bon, de viande. — Assieds-toi, lui a-t-elle dit d’un signe, mais lave-toi les mains d’abord. Le savon, là-bas. Il s’est exécuté. Elle lui a servi des pommes de terre et du ragoût, avec des morceaux de vraie viande. Il n’avait plus souvenir d’en avoir mangé, de la vraie, pas ces saucisses en carton. Il a mangé vite, à s’étouffer. Elle, en face, assise le menton dans la main, l’observait. — Pas la peine de te presser. On te volera rien, — a-t-elle dit calmement. — Tu vas y laisser ton estomac à manger comme ça. Bastien a ralenti. — Merci, — a-t-il marmonné, en s’essuyant la bouche à la manche. — Ne fais pas ça, il y a des serviettes. Tu viens d’où, à part de la forêt ? Elle est où ta mère ? — À la maison. Avec le beau-père. — Je vois. Tu fais tache dans la famille. Elle l’a dit avec la même simplicité que si elle annonçait la pluie ou la hausse du pain. Bastien n’a même pas été blessé. — Écoute-moi bien, Roguet, — a-t-elle tout à coup martelé. — Tu as deux choix. Te laisser couler, traîner, finir très mal. Ou te ressaisir. De la force, tu en as. C’est ici que ça manque, là, — elle a tapé son front. — Dedans, c’est le vent. — Je suis idiot, — a confessé Bastien. — C’est ce qu’ils disent à l’école. — L’école, tu sais… tout est fait pour la moyenne. Mais t’es pas dans la moyenne, toi. T’es autre chose. Montre-moi tes mains. Il les a regardées, larges, pleines de bosses. — On va voir. Demain, tu reviens. Mon robinet fuit — tu me le répares. J’te donnerai les outils. Dès lors, Bastien est revenu presque tous les soirs. Les robinets, les prises, les serrures. Il avait vraiment des mains d’or. Il comprenait la mécanique, pas avec le cerveau, mais par instinct. Tamara Ilitch n’était pas douce. Non. Elle enseignait. Sec, exigeant. — Pas comme ça ! — criait-elle. — Qui t’a appris à tenir un tournevis comme une cuillère, hein ? Du nerf ! Et elle lui tapait les doigts avec sa règle, en bois. Ça faisait mal. Elle lui a donné des livres. Pas des manuels. Des histoires de vie, d’aventuriers, de gens qui se sont tirés de la misère envers et contre tout. — Lis, — disait-elle. — Le cerveau, ça rouille si tu le laisses. Tu crois être le seul comme ça ? Des comme toi, il y en a eu des millions. Et ils s’en sont sortis. Pourquoi pas toi ? Bastien a peu à peu appris son histoire. Tamara Ilitch avait été ingénieure toute sa vie dans l’industrie. Son mari était mort tôt, pas d’enfants. L’usine avait fermé dans les années quatre-vingt-dix. Elle subsistait sur sa retraite et des traductions techniques. Mais elle n’avait pas cédé, ni aigrie, ni amère. Elle vivait, droite, seule, digne. — J’ai personne, — a-t-elle fini par dire. — Toi non plus, presque. Mais ce n’est pas la fin. C’est un début. Tu piges ? Pas complètement, mais il hochait la tête. À dix-huit ans, l’armée. Elle l’invite, table dressée comme à Noël, tartes, confitures. — Bastien, — c’était la première fois qu’elle utilisait son prénom en entier — tu ne dois plus revenir ici. Sinon tu te perds. Tu finiras comme tous ici — même quartier, même désespoir. Quand tu auras fini ton service, pars ailleurs. Pars au Nord, sur les chantiers, où tu veux, mais pars. C’est compris ? — Oui, — a répondu Bastien. — Voici quelque chose pour commencer, — elle lui a tendu une enveloppe. — Trente mille euros. Tout ce que j’ai mis de côté. Avec ça, tu tiendras si tu réfléchis bien. Et rappelle-toi : tu n’as de compte à rendre à personne. Deviens quelqu’un, Bastien. Pas pour moi. Pour toi. Il a voulu refuser, dire qu’il n’accepterait jamais ses derniers sous. Mais dans ses yeux durs, exigeants, il a compris : il n’y avait pas le choix. C’était sa dernière leçon. Son dernier ordre. Il est parti. Et n’est pas revenu. Vingt ans ont passé. Le quartier a changé. Les vieux platanes abattus, tout goudronné pour un parking. Les bancs aux entrées en métal, glaciaux. Les immeubles vieillissants, mais debout, obstinés. Une grosse berline noire s’arrête devant la résidence. Un homme en sort. Grand, large d’épaules, manteau élégant mais sobre. Un visage taillé par les vents du nord, mais des yeux clairs, tranquilles. C’était Bastien Roguet. Aujourd’hui Monsieur Roguet, patron d’une entreprise du bâtiment en Savoie. Cent vingt salariés, trois gros chantiers, la réputation d’un homme de parole. Il était parti de rien sur les chantiers du Grand Est. Manœuvre, chef d’équipe, puis conducteur de travaux. Études du soir, diplôme. Économiser, risquer, se relever. Deux fois ruiné, deux fois debout. Les trente mille euros de Tamara Ilitch, il les avait renvoyés depuis longtemps — virement chaque mois, malgré ses protestations. Mais elle encaissait. Un jour, les virements sont revenus. « Inconnue à l’adresse. » Il regardait les fenêtres du cinquième. Obscures. Dans la cour, des femmes, toutes nouvelles, inconnues. Les anciennes parties. — Excusez-moi, — aborde-t-il l’une. — Au 45, c’était bien Mme Ilitch ? Les femmes s’enthousiasment. Un tel homme, une telle voiture… — Oh ! Madame Ilitch, — chuchote l’une — elle va mal. Plus sa tête, elle confond tout, elle a signé sa part à des soi-disant cousins, puis ils l’ont emmenée… Marie, tu sais où ? — Au village de Sapigny, non ? — répond une autre. — Une maison décrépite. Un neveu est venu. Mais elle n’a jamais eu de famille, c’est curieux. L’appartement est à vendre. Le froid s’empare de Bastien. Il connaît ce procédé. Il l’a vu en Savoie : retrouver un vieux seul, gagner sa confiance, lui faire signer un don ou une vente, puis l’exiler dans un trou. — C’est où, Sapigny ? — Quarante kilomètres, route pourrie, mais ça passe. Bastien repart aussitôt. Sapigny : un hameau en ruine, trois ruelles, maisons en planches, route fondue par les pluies. Dix vieux, deux familles restées coincées là. Des indications : maison décrépite, barrière d’effondrée, linge qui sèche dehors. Bastien pousse le portillon, grinçant. Un type sort, en débardeur, sale, la barbe grasse, le regard trouble du buveur. — Tu veux quoi, chef ? Tu t’es paumé ? — Où est Mme Ilitch ? — demande Bastien. — Quelle Tamara ? Jamais entendu. Dégage. Bastien réplique par le geste, repousse l’homme d’une main puissante, qui tombe en gémissant dans la boue. Il pénètre dans la maison, envahie par l’odeur de moisi, de maladie. Dans la seconde chambre… Sur un vieux lit de fer, elle est là. Ratatinée, amaigrie, cheveux emmêlés. Le visage gris-ardoise, les lèvres sèches. Mais c’est bien elle. Celle qui lui a appris à tenir un tournevis, et a insisté pour croire en lui. Celle qui lui a donné ses dernières économies et a dit : « Deviens quelqu’un ». Elle entrouvre les yeux, troubles, perdus. — Qui est là ? — voix faible, cassée. — C’est moi, Madame Ilitch. Bastien. Roguet. Celui qui réparait vos robinets. Elle met du temps à le reconnaître. Les larmes montent. — Bastien… Tu es revenu… J’ai cru rêver. Tu es devenu un homme… — Un homme, grâce à vous, madame. Il l’enveloppe d’une couverture, la soulève, fragile, presque volatile. Elle sent la maladie, l’humidité. Mais sous ce parfum, il retrouve l’odeur familière du livre et du savon de Marseille. — Où on va ? — murmure-t-elle, inquiète. — À la maison. Chez moi. Il y fait chaud, il y a des livres. Beaucoup de livres. Vous verrez. Sur le seuil, l’homme s’agite : — Où tu l’emmènes ? Elle m’a cédé la maison, je la soigne ! Bastien le regarde froidement. — Tu diras ça à mon avocat, à la police, à la justice. Et si on prouve que tu l’as flouée, et on le pourra, je m’arrangerai pour que tu paies. C’est compris ? Le type blêmit, s’écrase. L’affaire est longue. Experts, tribunaux, papiers. Il faudra six mois pour annuler cette donation, jugée extorquée abusivement en état d’incapacité. Le type, déjà connu des services de police, finit en prison. L’appartement est rendu. Mais Tamara Ilitch n’a plus besoin de son appartement. Bastien fait construire une grande maison en bois, solide, en banlieue de Chambéry. Pas un manoir, mais une vraie maison chaleureuse, en mélèze, four à bois, grandes fenêtres. Tamara Ilitch retrouve la meilleure chambre, au rez-de-chaussée : médecins, infirmière, bonne nourriture. Elle reprend vie, retrouve des couleurs. Sa mémoire n’est plus parfaite — elle confond les dates, oublie les visages — mais son caractère, lui, est intact. Elle recommence à lire, même en grosse lunette. Elle recommence à commander — elle houspille la femme de ménage. — Tu comptes laisser cette toile d’araignée là ? C’est une maison ou une étable ? Et Bastien sourit. Mais il ne s’arrête pas là. Un jour, il rentre avec un garçon, maigrelet, l’air traqué, une balafre sur la joue, les vêtements trop grands. — Voici, Madame Ilitch, — présente Bastien — Alex. Tombé sur notre chantier. Pas de toit, orphelinat, tout juste dix-huit ans. Mains d’or, mais la tête dans les nuages. Madame pose son livre, ajuste ses lunettes, ausculte le jeune. — Tu restes pas planté comme une carpe ! — ronchonne-t-elle. — File te laver les mains, il y a du savon de Marseille. Ce soir, c’est boulettes maison. Alex sursaute, regarde Bastien, qui acquiesce. Un mois plus tard, c’est une fillette qui arrive. Camille, douze ans, boite du pied gauche, la tête basse. Bastien l’a prise sous tutelle : la mère avait perdu ses droits à cause des coups et de l’alcool. La maison se remplit. Ce n’est pas de la charité pour paraître. C’est une famille. Une vraie famille. Une famille d’êtres rejetés mais réunis. Bastien regarde Tamara Ilitch enseigner le rabot à Alex, avec la même règle en bois. Camille lit à voix haute, posée dans un fauteuil, lentement, mais elle lit. — Bastien ! — crie Tamara Ilitch. — Viens donner un coup de main ! Il y a l’armoire à bouger, la jeunesse n’y arrive pas ! — J’arrive, — répond-il. Il va vers eux. Vers sa famille, étrange, cabossée, unique. Pour la première fois de sa vie, à quarante ans, il se sent à sa place. Plus superflu, mais nécessaire. — Alors, Alex, — demande-t-il un soir sous les étoiles du Jura, — comment tu te sens ici ? Le garçon est assis sur le perron, regarde le ciel, immense, noir, piqueté de lumière froide. — Ça va, tonton Bastien… Juste… — Quoi ? — C’est bizarre. Pourquoi moi ? Je suis rien. Bastien s’assoit à côté, tend une pomme. — Tu sais, quelqu’un m’a dit un jour : « Les chats, ça naît pour rien. » Alex ricane. — Ça veut dire quoi ? — Qu’il n’y a rien pour rien. Tout a une cause, une suite. Si tu es là ce soir, ce n’est pas un hasard. Et moi non plus. La lumière s’allume dans la chambre de Tamara Ilitch. Elle lit encore, envers les ordres du médecin. Bastien sourit. — Allez, file dormir, Alex. Demain, on répare la clôture. — Oui. Bonne nuit, tonton Bastien. — Bonne nuit. Il reste seul. Silence total. Pas de cris, pas de disputes, pas de peur. Juste le bruit des grillons et, au loin, la nationale. Il sait bien qu’il ne pourra pas sauver tous les blessés de la vie. Mais ceux-là, il les a sauvés. Tamara Ilitch aussi. Et lui-même. Et pour l’instant, ça suffit. Un jour, il se lèvera et il avancera encore. Comme elle lui a appris jadis.