Secrets de famille
Élodie rentra dun vol long-courrier, valise à la main et fatigue au cœur. Elle monta rapidement les étages de limmeuble haussmannien de la rue du Faubourg Saint-Antoine, le battement de son cœur se perdant dans lécho de la cage descaliers. Arrivée devant la porte de son appartement, elle prit une grande inspiration. Limage du sourire de son mari, Antoine, pointa dans son esprit et, réconfortée à cette idée, elle appuya sur la sonnette. Aucun bruit. Un silence anormal planait derrière la porte.
Elle sonna de nouveau, encore et encore, persuadée quAntoine sétait endormi profondément, comme il le faisait souvent les jours où il nallait au garage que pour neuf heures. Personne nouvrit. Soupirant, Élodie farfouilla dans le fond de son sac à main en cuir bordeaux pour en sortir sa clé et entra elle-même.
Antoine, je suis rentrée ! Où es-tu, mon amour ?
Rien. Où aurait-il pu aller si tôt, lui qui ne quittait jamais le lit avant sept heures ? La chambre était impeccable, le lit soigneusement fait. La cuisine respirait la propreté, et dans le frigo trônaient des plats quelle avait mitonnés la veille de son départ, toujours intacts.
Je ne comprends rien Il nest tout de même pas Non, pas Antoine, pas lui
Un étau glacé enserra le cœur dÉlodie. Et si son mari la trompait ? Si, pendant ses nombreuses absences, il avait trouvé refuge chez une autre ? Les larmes lui montèrent aux yeux, sa gorge se serra douloureusement, lempêchant presque de respirer. Elle laissa glisser à terre sa valise, encombrée de souvenirs et de cadeaux le dernier en date était une bouteille de sake, denrée rare quelle avait ramenée du Japon, une vraie odyssée avec les douanes
Soudain, dun geste déterminé, elle sessuya les yeux et composa le numéro dAntoine. Elle voulait lui hurler ce quelle ressentait, mais la voix uniforme et froide de lopératrice répondit : “Labonné que vous essayez de joindre nest pas disponible pour le moment.”
Bravo Tu as même coupé ton portable ? Pour que personne ne vienne te déranger, cest ça
Elle tournait en rond dans lappartement, pareille à une louve blessée. Toujours ainsi, quand elle était contrariée. À bout de nerfs, lessivée par le décalage horaire et lincertitude, elle se prépara un café noir corsé et alluma une cigarette. Mille pensées noires tournoyaient dans son esprit. Elle se demandait en quoi elle avait failli, ce quelle avait raté pour quAntoine en arrive là.
Instinctivement, ses souvenirs la ramenèrent à leur première rencontre. Lui, le mécano du garage du coin, linge taché de cambouis, un sourire un peu maladroit, tellement différent des autres. Elle, jeune hôtesse de lair, tombée raide amoureuse au premier regard, avait eu laudace de lui donner sa carte. Antoine lavait appelée le soir même, et ils avaient parlé toute la nuit.
Antoine, orphelin, avait grandi dans une maison denfants de la banlieue parisienne, et avait tout de suite enchaîné avec un CAP mécanique juste après le collège. Élodie, elle aussi, connaissait les douleurs dune enfance fracasséelécho datrocités commises dans lorphelinat par un directeur condamné depuis longtemps lui collait encore à la peau. Elle avait grandi avec la honte, lhumiliation et la peur. Après cet enfer, seule larrivée dune nouvelle directrice pleine dhumanité la sauva : psychologues, soutien, et lopportunité dentrer à luniversité de laviation civile. Maintenant, Élodie avait tout ce dont elle avait rêvé : un bel appartement de trois pièces sur les hauteurs du 11ème, une Audi toute neuve, un métier passionnant. Mais sa vie sentimentale restait un chaos.
Trois années avec son premier amour, pour apprendre après un avortement dramatique quelle serait stérile à jamais. Le deuil dura longtemps ; puis vint Paul, doux, attentionné Un conte de fée qui vira au cauchemar : Paul était marié, et Élodie mit elle-même fin à lhistoire.
Après ça, se jura-t-elle, plus jamais elle ne donnerait son cœur à un homme. Pourtant, il y avait quelque chose chez Antoine qui pulvérisa ses défenses. Ils se mirent rapidement ensemble, et, au bout dun mois, il sinstalla chez elle. Lan passé, ils passèrent à la mairie signer leur PACS pas de grande fête, mais un bonheur simple et sincère, partagée avec cet homme tendre, bricoleur, toujours aux petits soins. Il avait récemment refait la salle de bain, préparait souvent le dîner, navait jamais rechigné à sortir les poubelles. Ils aimaient partir en promenade dans les allées du Parc de Vincennes, ensemble, insouciants Élodie se sentait trahie de voir tous ses repères seffondrer.
Elle se contempla dans la glace. Luniforme dhôtesse lui allait à la perfection. Ses cheveux châtains impeccablement tirés en chignon, ses grands yeux azur trahissaient sa fragilité. Lentement, elle rangea sa tenue, enfila un pantalon de jogging, prit sa voiture et fila vers le garage. Là, elle tomba sur les collègues dAntoineil avait posé deux jours de congé, motif : “problèmes familiaux”.
Des problèmes ? Jamais un nuage entre eux. Élodie sentit langoisse croître. Elle roula sans but dans Paris, puis finit par retourner chez elle, le désespoir au ventre. Le soir tomba, toujours rien dAntoine. Au matin, épuisée, elle fonça au commissariat de Bastille pour signaler la disparition de son époux.
Antoine fut retrouvé vite à lhôpital départemental de Saint-Denis. Un accident de voiture Élodie ne comprenait pas pourquoi il nétait pas à lHôpital de la Salpêtrière. Cest le médecin qui lui expliqua : laccident avait eu lieu en banlieue, les blessés transférés directement à Saint-Denis.
Alors quelle commençait à reprendre ses esprits, une jeune femme hagarde sapprocha delle, silhouette frêle, lèvres violemment colorées.
Cest toi, la femme dAntoine ?
Oui Et vous êtes ?
Je suis la mère de sa fille.
Ce nest pas possible !
Oh si, cest bien possible. On a été mariés, mais il naimait pas mes excès, lalcool surtout. Jai laissé la petite à ma mère, et quand ma mère est morte récemment, Antoine envoyait de largent tous les mois, ce quil pouvait Mais voilà, je peux plus moccuper de la gosse, et mon nouveau mec nen veut pas. Jai voulu la placer, mais Antoine sest opposé, il voulait la prendre lui-même et puis cet accident est arrivé. Quest-ce que je vais en faire maintenant ? Peut-être la DDASS, finalement
Attendez ! Amenez-la moi. Si Antoine voulait la prendre, alors nous allons le faire.
Sérieusement ? Tu ne vas pas changer davis ?
Je nen changerai pas.
La femme disparut en courant. Élodie seffondra sur une chaise du couloir. Le destin, ironique, venait de lui confier une enfant dont personne ne voulait. Elle, condamnée à vivre sans enfant, héritait dune responsabilité dont dautres se débarrassaient sans remords. Et Antoine ? Elle lavait accusé en vain, jamais il ne lavait trompée, jamais il navait menti là-dessus. Mais pourquoi ne pas lui avoir parlé de son passé ?
Élodie sentait la tempête se calmer en elle. Désormais, une grande tâche lattendait : accueillir une enfant brisée, soutenir un mari en convalescence longue. Mais elle se fit la promesse, là, dans la lumière blafarde de lhôpital parisien : elle sen sortirait. Elle élèverait cette fille comme si cétait la sienne. Elle relèverait Antoine. Leur famille renaîtrait il le fallait, car il ne devait plus y avoir de secrets entre eux. Jamais plus.







