Un enfant joue tous les jours avec un vieillard sur la place sans savoir qu’il…

Un enfant joue chaque jour avec un vieil homme sur la place sans savoir qu’il…

Jai huit ans, et mon endroit préféré au monde est la place du Vieux-Marché. Pas à cause des balançoires rouillées ni du bac à sable rempli de feuilles mortes, mais à cause de monsieur Henri.

Salut, petit champion ! me lance-t-il depuis son banc chaque fois quil me voit arriver en courant après lécole.

Monsieur Henri a des cheveux blancs comme neige, un feutre beige toujours posé sur la tête, et des mains plus ridées quune vieille écorce. Mais ce sont des mains généreuses, qui savent fabriquer des bateaux en papier et mont appris à siffler entre les doigts.

Maman, je peux aller à la place ? lui demande-je chaque après-midi.

Une heure seulement, Théo. Pas plus, répond-elle sans lever les yeux de ses papiers.

Maman travaille sans cesse. Elle dit quelle doit soccuper de la maison toute seule depuis que papa est parti. Elle ne me demande jamais ce que je fais là-bas, ni avec qui je joue.

Monsieur Henri me raconte des histoires incroyables. Il dit quil a voyagé dans le monde entier quand il était jeune, quil a connu des pirates aux Antilles et quil a dîné une fois avec un roi en Europe.

Tu as vraiment rencontré un roi ? lui demande-je en partageant les madeleines quil apporte toujours.

Aussi vrai que tu es là devant moi, répond-il en clignant de lœil. Mais le trésor le plus précieux que jai trouvé, ce nétait ni de lor ni de largent.

Cétait quoi, alors ?

Une famille. Une épouse magnifique et un fils qui te ressemblait beaucoup à ton âge.

Quand il dit ça, son sourire sefface. Ses yeux bleus, toujours si vifs quand il me regarde, deviennent ternes comme un ciel dautomne.

Ils sont où, maintenant ?

Ma femme est au ciel, soupire-t-il. Et mon fils eh bien, parfois, les familles se brisent, petit. Comme une assiette qui tombe et se casse en mille morceaux.

Mais on peut recoller les morceaux avec de la colle !

Les assiettes, oui. Les familles, cest plus compliqué.

Nous sommes amis depuis trois mois quand monsieur Henri me fait une surprise.

Tiens, cest pour toi, dit-il en sortant une boîte en bois de la poche de son manteau.

À lintérieur, une montre de poche dorée, ancienne et lourde.

Elle appartenait à mon père, et au père de mon père, mexplique-t-il. Un jour, elle sera à toi, quand tu seras grand.

Pourquoi tu me la donnes ?

Parce que tu es spécial, Théo. Plus que tu ne le crois.

Ce soir-là, je montre la montre à maman. Je ne lai jamais vue devenir aussi pâle.

Où as-tu eu ça ? crie-t-elle en me larrachant des mains.

Cest monsieur Henri qui me la donnée, mon ami de la place.

Monsieur Henri ? Comment est-il, cet homme ?

Je lui décris mon ami : grand, cheveux blancs, yeux bleus, toujours un feutre beige.

Maman sassoit à la table de la cuisine et fixe la montre longtemps, comme si cétait un serpent venimeux.

Théo, je ne veux plus que tu ailles sur cette place. Tu mentends ?

Pourquoi ?

Parce que je te le dis. Et rends-moi cette montre.

Non ! Elle est à moi ! Monsieur Henri me la offerte !

Elle me la prend et lenferme dans un tiroir à clé.

Cet homme est dangereux. Je ne veux plus que tu tapproches de lui.

Pendant une semaine, maman maccompagne à lécole et vient me chercher. Je me sens comme un prisonnier.

Pourquoi je ne peux plus voir monsieur Henri ? lui demande-je chaque jour.

Parce que cest un menteur, répond-elle. Et les menteurs font du mal aux enfants.

Mais je sais quil ne ment pas. Ses yeux sont bons, et il ma appris que les menteurs ne regardent jamais dans les yeux quand ils parlent.

Vendredi, je me sauve. Je dis à maman que je vais aux toilettes pendant la récréation et je cours jusquà la place.

Monsieur Henri nest pas sur son banc. Je demande à la fleuriste si elle la vu.

Oh, mon petit il est tombé malade, me répond-elle, triste. On la emmené à lhôpital il y a trois jours.

À quel hôpital ?

À lHôpital Saint-Louis, mais

Je ne la laisse pas finir. Je pars en courant.

Lhôpital est à six rues de là. Jarrive essoufflé, en sueur. À laccueil, une infirmière me dit quil est dans la chambre 204.

Je le trouve dans un lit blanc, entouré de machines qui bipent. Sans son chapeau, il paraît tout petit.

Monsieur Henri !

Il ouvre les yeux et sourit faiblement.

Petit champion je savais que tu viendrais.

Tu es très malade ?

Un peu, répond-il en essayant de se redresser. Viens, jai quelque chose dimportant à te dire.

Je mapproche, et il prend ma main dans ses doigts glacés.

Théo, tu connais ton nom complet ?

Théo Moreau-Lefèvre.

Et tu sais que Lefèvre, cétait le nom de ton père ?

Oui, maman me la dit.

Et tu savais que mon nom de famille, cest aussi Lefèvre ? Henri Lefèvre.

Mon cerveau met quelques secondes à comprendre.

Tu es de ma famille ?

Des larmes coulent sur ses joues creusées.

Je suis ton grand-père, petit. Ton père était mon fils.

Le monde bascule. Tout prend sens : la montre, ses regards tristes, ses histoires.

Pourquoi maman ne me la pas dit ?

Mon grand-père soupire.

Quand ton père est mort, ta mère et moi nous sommes disputés. Pour la maison, pour largent des histoires dadultes. Elle était tellement furieuse quelle ma interdit de te voir. Elle a déménagé pour que je ne vous retrouve pas.

Alors papa avait une famille ?

Un père qui ladorait. Et qui tadore, même si nous navons pas pu rester ensemble longtemps.

Cest pour ça que tu mas donné la montre ?

Elle venait de ton arrière-grand-père, puis de moi, puis de ton père. Maintenant, elle est à toi.

À ce moment-là, maman entre en trombe, paniquée.

Théo ! Je tai cherché partout !

Elle sarrête en voyant mon grand-père. Ils se regardent longuement, sans un mot.

Élodie, dit-il doucement.

Henri, répond-elle, la voix tremblante.

Maman, pourquoi tu ne mas pas dit que monsieur Henri était mon grand-père ?

Elle sassoit près du lit et cache son visage dans ses mains.

Jétais en colère. Tellement en colère.

Pourquoi ?

Quand ton père est mort, ton grand-père et moi nous sommes battus pour tout. La maison, largent Je croyais quil voulait tout prendre, pas te connaître.

Je ne voulais rien te prendre, Élodie, murmure-t-il. Juste connaître mon petit-fils.

Je sais, pleure maman. Et jai honte. Ces trois ans, il était seul, et toi, tu as grandi sans famille.

Je nétais pas seul ces derniers mois, sourit-il. Javais le plus merveilleux des petits-fils sur la place.

Et maintenant, chaque soir avant de m’endormir, j’entends le tic-tac de la montre sur ma table de nuit, comme un cœur qui bat et raconte l’histoire d’une famille retrouvée.

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