Journal de Claire Paris, le 17 avril
Il y a cinq ans, dans le petit immeuble haussmannien où jhabite, ma voisine, Madame Geneviève Moreau, a enterré son époux bien-aimé, ancien combattant, et depuis lors, elle a vécu seule. Pas denfants, seulement des souvenirs et un vide immense à combler. Geneviève nen finissait plus de penser à son cher Étienne.
Leur histoire ressemblait à celles quon raconte dans les familles françaises : ils sétaient rencontrés à une guinguette le long de la Seine, samusant à danser sur des airs daccordéon, et sétaient mariés juste avant le grand départ dÉtienne en Algérie. Geneviève, courageuse, avait attendu le retour de son mari, sa tendresse inchangée malgré labsence. Étienne avait survécu, mais la guerre lui avait pris la main gauche. Malgré tout, il laimait dun amour indéfectible, lui promettant quil la protégerait toujours, quoiquil advienne. Mais la vie en décida autrement, et elle se retrouva seule, veuve dans son appartement du neuvième arrondissement.
Le premier anniversaire de la disparition dÉtienne marqua un tournant. Cette nuit-là, alors quun vent glacial balayait les avenues de Paris, un grand chat noir surgit sur le pas de la porte de Geneviève. Sa voix, un miaulement déchirant, résonna dans le hall malgré la tempête de neige. Mais comment avait-elle pu entendre ce miaulement, elle si dure doreille ? Poussée par une intuition étrange, Geneviève ouvrit la porte pour découvrir ce félin inconnu. Son cœur se serra de compassion, et elle linvita à entrer, lui versant un bol de lait frais.
Mais le chat refusa le lait, explorant les pièces avec une grâce altier, comme sil connaissait déjà chaque recoin. Finalement, il sauta sur son oreiller, sinstalla et se mit à ronronner avant de sendormir.
Geneviève ne trouva pas le courage de mettre le chat dehors. Elle sendormit à ses côtés, se sentant moins seule pour la première fois depuis longtemps. Au matin, elle observa mieux ce visiteur étrange. Son poil lustré, ses yeux verts dune intensité troublante. Mais ce qui la bouleversa, cest quil manquait à ce chat les doigts de la patte avant gauche.
Comme mon doux Étienne ! sanglota-t-elle. Aussitôt, le chat grimpa sur ses genoux, posant sa tête contre sa poitrine pour commencer à ronronner.
Elle voulut le nommer. Peut-être Gustave murmura-t-elle en caressant le chat derrière loreille. Mais il sembla soffusquer, la fixant dun regard presque humain, un regard à vous glacer le sang.
SES YEUX ÉTAIENT RÉELLEMENT HUMAINS !
Daccord, pas Gustave. Alors Hector ? proposa Geneviève, hésitante. Le chat miaula de dépit et gratta le vieux canapé Louis XVI avec humeur.
Très bien, pas de nom. Ce sera simplement Le Chat, mais sil te plaît, épargne le canapé, supplia-t-elle avec douceur. Ronchonnant, Le Chat obtempéra et senfonça dignement dans la chambre.
Cest ainsi quils commencèrent à vivre ensemble, Geneviève et Le Chat. Jallais souvent rendre visite à Geneviève, apportant des chouquettes de la boulangerie den bas, et elle me racontait toutes sortes dhistoires sur son extraordinaire compagnon.
Dabord, Le Chat semblait la veiller. Après la mort dÉtienne, Geneviève avait fait un infarctus et son cœur restait fragile. Mais chaque soir, dès quelle sallongeait, Le Chat venait se pelotonner contre elle, sa chaleur apaisant les douleurs, comme par miracle.
Une fois, elle fut confrontée à un événement surprenant. Elle sétait reposée sur le canapé, Le Chat lové à ses côtés, quand on sonna à la porte. Cétait Didier, le voisin du troisième, lâme perdue de limmeuble, toujours un peu éméché, réclamant agressivement quelques euros pour aller au Café de la Gare. Geneviève refusa, mais Didier insista avec de plus en plus de vulgarité, allant jusquà insulter la mémoire dÉtienne. Brusquement, Le Chat poussa un feulement et bondit sur Didier, le forçant à reculer sous la surprise. Didier sen alla finalement, passant la porte en jurant. Le Chat, la mission accomplie, regarda Geneviève de ses fameux YEUX HUMAINS et sen retourna dans sa chambre.
Quelques semaines plus tard, Geneviève devait se rendre à la mairie pour demander une allocation pour le chauffage. Elle me sollicita, et jacceptai de laccompagner direction la mairie du 9e, en autobus. Ce matin-là, je la trouvai encore en robe de chambre, déconcertée.
Geneviève, il faut se préparer, sinon on va rater le bus ! la pressai-je gentiment.
Mais elle murmura, la voix cassée : Je nirai pas, Claire Je sais, cest étrange, mais Le Chat ma interdit de sortir aujourdhui.
Jen restais bouche bée. Comment ça ?
Geneviève me raconta son rêve de la veille. Le Chat lui était apparu, parlant dune voix humaine, et surtout, il lavait appelée Geneviève, la manière dont seul Étienne lappelait. Sa voix, cétait celle dÉtienne, et il fredonnait leur chanson, Sous le ciel de Provence, là où dorment les champs de lavande Tu te souviens, ma petite Geneviève ?
Étienne, cest toi ? demanda-t-elle dans son rêve. Et la voix répondit : Mais bien sûr Je veille sur toi. Nannonce surtout pas à Élodie pour son opération, elle ne sen remettrait pas
Geneviève se réveilla bouleversée.
Jai cru un instant quelle divaguait sous le choc ou la maladie, mais non elle avait lair plus vivante que jamais ! Je pris même sa tension par précaution, et elle était parfaite.
Dès ce jour, Geneviève appela le chat Étienne. Le Chat sembla reconnaître ce nom et sen trouva satisfait.
Étrangement, les événements lui donnèrent raison. Lautobus que nous devions prendre ce matin-là eut un accident, et plusieurs personnes finirent blessées sur le verglas du boulevard. Hasard ? Je ne crois pas vraiment. Une semaine plus tard, la mairie envoya du bois pour le chauffage à Geneviève.
Quant à Élodie, la nièce dÉtienne, à qui nous avions déconseillé lopération, elle ne tint pas compte de lavertissement et y laissa la vie.
Depuis, Geneviève et son chat Étienne ne se sont plus quittés. Il la réconfortait, laidait, la protégeait. Il resta à ses côtés jusquau bout.
Geneviève sest éteinte à 94 ans lannée dernière à Paris, dans son sommeil, paisiblement. Moi, Claire, javais promis de moccuper du chat si un jour elle disparaissait.
Le deuil du chat ma bouleversée. Son pelage noir sétait parsemé de poils blancs, il nétait plus tout jeune. Durant les trois jours où Geneviève reposa à la maison, Étienne ne quitta pas le cercueil, pleurant de toutes ses larmes, insensible à ceux qui tentaient de le chasser. Le jour de lenterrement, il suivit le cortège jusquau cimetière Montmartre. Après cela, il resta sur la tombe de Geneviève et dÉtienne. Jessayais chaque jour de lemmener chez moi, mais il fuyait toujours pour revenir sasseoir sur leur sépulture.
Lhiver fut impitoyable, mais le chat y survécut. Un matin de mars, en venant le nourrir, je le trouvai blotti sur la tombe, paisible, comme sil montait enfin la garde pour de bon.
Je ne sais pas ce quil faut croire. Était-ce le chat qui avait lâme dÉtienne ? On parle beaucoup en ce moment de réincarnation, que lesprit puisse trouver refuge dans un autre corps, même animal.
Je nen suis pas sûre, mais jai envie dy croire. Que lamour na pas de frontières, pas même entre lHomme et lanimal. Étienne est revenu tenir sa promesse, et il est resté auprès de sa Geneviève, jusquau bout, sous le ciel de ParisParfois, le soir, en passant devant le cimetière Montmartre, japerçois une silhouette féline fondue entre les pierres anciennes, puis un souffle de vent emporte la vision. Pourtant, dans la lumière dorée du crépuscule, il me semble entendre le lointain écho dun ronronnement, mêlé au murmure dun accordéon qui nappartient quaux amoureux de Paris.
Je repars alors le cœur serein. Lhistoire de Geneviève et dÉtienne na pas fini deffleurer les âmes qui croisent leur allée ; leur lien silencieux continue de défier loubli fragile, invisible, et indestructible. Peut-être est-ce là le secret de la vie : tant quil y a quelquun pour se souvenir, aimer ne meurt jamais tout à fait.





