« Tu nes plus ma fille. Qui est-ce garçon, on nen sait rien. Jai honte de toi. Va tinstaller chez ta grand-mère et mène ta vie dadulte. Tu comprendras ce que cest, dassumer ses actes.
Journal intime,
Hier soir, tout est encore remonté à la surface.
Camille, tas entendu ? On a reçu du monde en mission pour nous aider. On sort au bal du village ce soir ? demandait Manon, toute affalée dans le fauteuil, lair ravie.
Manon, tu plaisantes ? Et Paul, je le laisse avec qui ? Je vais lemmener à la fête avec moi ? Jai éclaté de rire.
Et si tu demandais à Tata Lucie ? a-t-elle chuchoté, pas très sûre delle.
Jai haussé les épaules, résignée.
Tu rigoles, elle ne ma toujours pas pardonné davoir eu Paul. Elle avait tout misé sur mon mariage avec Antoine, mais moi, jai préféré tenter la fac à Lyon. Jai échoué aux concours, et au retour, jétais enceinte. Elle men a gardé rigueur toute une année… Elle na recommencé à me parler quil y a deux mois. Va tamuser avec quelquun dautre, tu trouveras peut-être chaussure à ton pied.
Manon a soufflé, dépitée.
Bon, jirai avec Clara, alors. Et demain, je te raconterai tout, parole !
Jai couché Paul, puis je suis sortie sur la terrasse. La musique de la salle des fêtes flottait jusquà la vieille maison. Bien emmitouflée dans mon châle, jimaginais les autres rire et danser. Manon a sûrement encore sorti sa fameuse robe léopard elle y ressemble à une chenille rayée. Jen ai souri tristement, puis je me suis glissée dans mon lit.
Ce matin, Manon a débarqué à laube, pétillante comme toujours. Comme de fait exprès, maman, elle aussi, venait darriver. Jai pressé un doigt sur mes lèvres, mais arrêter Manon une fois lancée, mission impossible.
Tu aurais dû venir, Camille ! Il y avait des garçons incroyables. Un deux ma même raccompagnée, il sappelle Vincent. Super drôle ! Et ce soir, on a rendez-vous, imagine !
Maman, toujours sur la défensive, a lancé :
Marié, sûrement ?
Manon a haussé les épaules.
Jen sais rien, jai pas vérifié ses papiers. Et même, au moins jaurai de quoi me souvenir !
Ah les filles, soupirait Tata Lucie, toujours sur les mêmes rengaines. Quest-ce que vous fichez ? Antoine serait un bon parti. Bon, pour la mienne cest trop tard, mais toi, Manon, tu pourrais essayer de le séduire…
Oh, tata Lucie, tu exageres ! Personne nen veut de ton Antoine, surtout avec sa mère toujours sur le dos… Plutôt crever ! a ricané Manon.
Puis, se rapprochant de moi, elle continuait :
Hier, il y avait un gars, je te jure, on na pas pu détacher les yeux. Toutes les filles étaient fascinées. Mais il est resté avec ses amis, puis il est rentré seul, sans même inviter qui que ce soit à danser.
Cest alors que Tata Lucie, tout à coup rêveuse, sest tournée vers moi :
Tu devrais, toi aussi, sortir au bal, Camille. Je garderai Paul ce soir. Peut-être que tu y croiseras quelquun de sérieux, de fiable. Paul a besoin dun père, tu sais. Mais promets-moi de ne pas flirter avec les hommes mariés. Ils sentent dici la solitude dune femme seule, fais attention !
Jai hoché la tête, nen croyant pas ma chance, puis nai pas pu mempêcher dembrasser maman qui a ronchonné :
File donc, petit léche-bottes.
Hier soir, jai enfilé ma plus jolie robe et rejoint mes amies. Comme cela mavait manqué, ces moments insouciants… Mais soudain, toutes ont chuchoté :
Le voilà, il est revenu !
Jai tourné la tête, et mes jambes ont flanché. Jai vite détourné le regard vers Manon :
Je rentre. Paul doit mattendre, il pleure sûrement.
Elle ma dévisagée, surprise :
Camille, tu sors pour la première fois et tu pars déjà ? Tas même pas dansé !
Dun ton décidé, jai répondu :
Jy vais. Ton Vincent arrive, tu ne tennuieras pas sans moi.
Et jai pris la direction de la sortie.
Tout près de la porte, une main ma attrapée.
Une danse, mademoiselle ?
Sans me retourner, jai tenté de me dégager :
Je ne danse pas, désolée.
Mais il a insisté, avec douceur :
Accordez-moi juste une danse, sil vous plaît.
Jai fini par me tourner, le cœur battant, et là, cétait bien lui… Celui dont la rencontre avait tout changé. Mais visiblement, il ne me reconnaissait pas. Je me suis sentie légère, jai souri :
Daccord, mais seulement une, je suis pressée.
Il ma entraînée, léger dans ses pas.
Je vois, quelquun vous attend à la maison ?
Jai répliqué, sèche :
Je ne suis pas mariée.
Son clin dœil ma chamboulée.
Alors, il me reste une chance ? a-t-il soufflé avec un sourire espiègle.
Je me suis dérobée, rapide :
Ne te fais pas dillusions.
Puis je me suis enfuie.
Sur le chemin du retour, jai pleuré. Je navais jamais pu loublier depuis notre première rencontre que, je crois, j’ai aimé dès ce premier instant. Et lui, il ne m’a même pas reconnue.
Cétait dans le train, ce fameux soir. Je rentrais, abattue, après mon échec au concours. Lui, Ludovic, allait rendre visite à ses parents. Voyant que j’étais triste, il avait essayé de me faire rire.
Je m’appelle Ludovic. Ma mère mappelle Lulu, mon neveu Ludo. Tu peux choisir !
Javais souri :
Ludo, cest rigolo.
Il a tendu la main :
Voilà, on est presque amis maintenant. Et toi, tu tappelles comment, jolie demoiselle ?
Camille, ai-je murmuré.
Il a acquiescé, sérieux :
Je m’en doutais. Un prénom de reine, ça.
Le voyage est passé à parler de tout, de rien. De mon échec, de ma peur du retour à la maison, de maman qui nen finirait pas de me le reprocher.
Reprends ta chance l’année prochaine, tu verras. Prépare-toi bien cet hiver, ma-t-il conseillé.
Ça ma encouragée :
Mais oui, quelle idée simple. Merci.
Il ma lancé un regard doux :
De rien. On ta déjà dit que tu es très belle, Camille ?
Jen ai rougi, gênée :
Non, tu exagères…
Mais ça ma fait plaisir.
Il sest approché, tout doucement :
Je te jure, cest vrai.
Et là, il ma embrassée. Il ny a pas de mots pour dire ce que jai ressenti… Il est descendu avant moi.
Je te retrouverai, promis.
Jai réalisé trop tard quil navait même pas demandé mon adresse.
Quelques semaines plus tard, jai compris que jattendais un enfant… Ma mère a tout découvert et lâché, glaciale :
Tu nes plus ma fille. Personne ne sait doù sort ce garçon. Jai honte, va vivre chez ta grand-mère, et tu apprendras ce que cest, la vie dadulte.
Jai trouvé un poste à la bibliothèque du village, jusquau congé maternité. Cest Manon qui mattendait à la sortie de la maternité ; maman, pas un mot, pas une visite. Ce nest quau bout de cinq mois quelle est revenue, une peluche à la main, pour Paul.
Il nest pas des nôtres, soupira-t-elle. Mais elle est revenue de plus en plus, les bras chargés de cadeaux.
Déjà là ? demanda maman hier soir. Il s’est passé quelque chose ? Comment va Paul ?
Elle a souri :
Il dort. Puisque tu es rentrée, je file.
Je me suis glissée dans mon lit, sans arriver à dormir. Juste avant laube, tentant de nourrir Paul qui chipotait sa compote, je lui murmurais :
Mange, Paul, tu deviendras fort comme ton papa. Il était si beau, si gentil…
Une voix, à la porte, ma coupée :
Cest de moi dont tu parles ? Je suis touché. Et ce garçon, cest bien mon fils ?
Jai laissé tomber la cuillère, interdite.
Toi ? Mais comment tu mas retrouvée ?
Ludovic a souri :
Je t’avais promis que je te retrouverais. Je ne savais pas pour Paul, ni où tu habitais, mais le destin fait bien les choses, non ?
Il a fait une grimace à Paul, qui sest tordu de rire.
Le lendemain matin, maman ma trouvée rayonnante, Ludovic jouant avec Paul sur ses épaules.
Cest bien lui ? demanda-t-elle.
Oui, ai-je répondu, un sourire immense aux lèvres.
Elle sest avancée pour serrer la main de Ludovic :
Je mappelle Lucie Girard. Je tobserverai, jeune homme. Faut être un vrai père maintenant.
Ludovic a pris sa main très au sérieux et a hoché la tête.
Promis.
Voilà mon secret, mon histoire de honte, damour, et de nouveau départ, ici, dans notre petit village français.






