Rendez-moi votre mari !
Irène Martin pétrissait ses petits pains fourrés. Des petits pains délicieux, la pâte fine comme une caresse, ils gonflaient en adorables ballonnets dorés, et Irène les retournait avec précaution pour dorer lautre face. Puis, dun geste de chef étoilé, elle les sortait de la poêle pour les poser sur son plat spécial recevoir les conquérants du goûter.
Larôme des petits pains dIrène sinfiltrait dans tout limmeuble, débordait sur la rue et faillit bien renverser une mince femme-fille affublée dun trench vert olive, dimmenses lunettes et dun béret framboise. Aux pieds, de minuscules bottines en plastique, blanches parsemées de petites cerises rouges qui avaient sans doute survécu à une averse.
La sonnette séveilla, juste au moment où Irène terminait sa dernière tournée, celle aux choux un must dans lart du petit pain.
Pierre, on sonne à la porte !
Mais Pierre était occupé : il savourait les derniers instants du demi-finale de son équipe adorée, les yeux vissés sur le foot, et gobait les petits pains sans regarder, à tel point quen cherchant un nouveau, il finit par croquer ses propres doigts.
Irèèèène, Irèèèène, ohééé
Irène ouvrit la porte à la visiteuse tenace. Elle se retrouva nez à nez avec la femme-fille au trench olive, béret framboise, lunettes XXL et bottines cerise.
Bonjour dit lénergumène en se faufilant comme une anguille dans le vestibule, sans quon ly ait invitée, tripotant ses lunettes.
Bonjouuur, fit Irène, polie mais perplexe. Euh, vous êtes qui, et pour qui ?
Moi ? Pour vous.
Pour moi ?
Rendez-moi votre mari !
Pardon ?
Je vous demande de me rendre votre mari, Pierre Martin.
Attendez, pourquoi ?
Il sennuie avec vous, il se morfond, moi je lui offrirai le bonheur éternel ET lextase intergalactique.
Sérieusement ? On parle bien de mon Pierrot ?
La visiteuse hoche la tête comme une épileuse :
Pierrot, Pierre
Du salon, montait un cri farouche :
BUT ! BUUUUUT ! Incroyable ! OUAHHHH !
Pierrot, mon chéri, tu as une visite !
Qui ça, Irèna ?
Regarde un peu !
Pierre, en marcel bleu (merci la belle-mère), slip noir satiné jusquaux genoux (toujours la belle-mère, adepte du fait-maison), mains luisantes et menton pareil, se pencha dans lencadrement de la porte.
Irèna Pierre se fige, rougit, prend la pose du type gêné, recule comme un pingouin.
« Marie ? Quest-ce quelle fait là ? » les pensées bousculent.
Marie, la nouvelle au bureau, apparue récemment et, le hasard étant farceur, bon Pierre sentait ces derniers temps une petite langueur secrète, le désir dun quelque chose dinattendu.
Il marchait, observait les jeunes Ces filles, mini-jupes et pantalons moulants, le monde devant elles.
Et lui ? Quest-ce quil lui restait ?
Irène. Autrefois virevoltante, celle qui courait comme les filles du dehors. Après deux enfants, elle avait pris du volume. Devant, derrière, une expansion démocratique.
Trente ans, trente ans, une journée géante Un clin dœil, et voilà le gamin Pierrot transformé en tonton Pierre.
La filoute voisine, Nathalie, portée jadis sur ses épaules, désormais éclatante et déjà trois enfants. Tout change ! Pierrot nest plus tout à fait Pierrot mais plutôt Pépé Pierre pour le petit-fils Hugo.
Mais son âme son âme, elle voulait danser, faire les quatre cents coups, comme un convalescent qui se sent presque Superman dès quil touche de lair frais.
Voilà, Pierre avait envie peut-être de samouracher, lire du Baudelaire (Marie adore Baudelaire, alors quIrène trouve ce type sinistre).
Marie aime aussi Kandinsky, alors quIrene appelle ça du barbouillage.
Pierre ne voulait pas planter de tomates chez la belle-mère, il voulait aimer, samuser. La belle-mère sentait lantiquité, Marie la fraîcheur Pierre sappuyait contre le mur, le palpitant au bord des lèvres. Il se sentait comme un collégien, lamie venue le voir alors que sa mère linterroge sur ses origines et ses projets de balade.
Pierrot, viens, pourquoi tu te caches ? La demoiselle est venue te kidnapper, je crois, susurra Irène.
Pierre, la soupière à petits pains en guise de bouclier, jeta un œil dans lentrée.
Bonjour, Marie Coudray.
Bonjour, Marie rougit, baissa la tête, les larmes montèrent, Excusez-moi, Pierre, je suis un peu directe
Allons, allons, fit Irène, vous avez bien fait.
Irène se tourna vers son mari :
Pierrot, va te laver et mets un pantalon, tout de même ! On a du monde
Venez à la cuisine, vous prendrez bien un thé ?
Pierre attendait tout : crise, hurlements, grand procès de son existence. Il ne serait même pas étonné de voir sa belle-mère débarquer en furie, proclamant lexil familial. Mais là non. Pas ça.
« Quest-ce que je fais maintenant ? Quest-ce que je fais ? » sembrouillaient les pensées.
« Appeler André ? Cest lui qui ma chauffé. Regarde comme la nouvelle te mange du regard Sacré André. Quest-ce que je vais faire ? Tout le monde va savoir Et la belle-mère, aussi. Les enfants La honte, et cette excitation bizarre »
Pantalon ! Irène a dit pantalon !
Mais lequel ? Le survet déformé aux genoux ? Non, costume de sortie et chemise, vite !
Pierre réapparut juste quand Irène et Marie échangeaient des secrets gastronomiques sur la pâte à petits pains. Il se planta dans lembrasure, retroussa le ventre, se voulut Marlon Brando. Malheureusement, le coude glissa sur la peinture écaillée.
Pierre grimaça
« Il faut vraiment refaire la déco. Changer toutes ces portes abîmées. André la fait chez lui, et la belle-mère râle que Pierre ne fait jamais rien. Oui, mais qui ramène les caisses de tomates alors ? »
« Pff, maugréa Pierre, les tomates, la belle-mère, quelle vie»
Irène jeta un œil approbateur, hochant la tête genre bravo, tu as compris quil fallait shabiller.
Bon alors, sexclama Irène dun ton maternel, quest-ce que vous faites là, allez donc vous promener ! Pierrot, invite donc la jeune fille au ciné Ou au parc, sur les manèges !
Pierre rougissait, regardant Marie sans savoir où se mettre.
Daccord, murmura Marie, je nai pas été au parc depuis longtemps.
Pierrot, une minute !
« Voilà, pensa Pierre, cest le drame, la fin de la balade.»
Pierrot, tu as un peu dargent ? Cest gênant quand même, pas question daller se promener les mains vides !
Pierre fit oui de la tête, il en avait (à peine).
Tiens, prends ça, dit Irène en lui glissant un billet de 20 euros, tu lui paieras une glace ou une barbe à papa ! Allez, allez, filez !
Pierre, une fois dehors, aperçut la silhouette longiligne et myope de la belle-mère, guettant qui partait, qui restait. Elle scrutait Pierre et Marie, le regard fureteur.
« La belle-mère ! »
Mais Pierre sen fichait Il partait en rendez-vous, comme autrefois.
Où ton zigoto sen va-t-il ?
Bonjour maman. Oh, ne demande pas
Encore ce costume neuf, on dirait quil va se marier Il fait sa tête de hibou ! Jai dit à Irène : fallait épouser André Dupuis, il bricole, lui ! Pas ton zozo
Maman, André sest marié trois fois par amour Tu veux quoi ?
Et le tien ? Juste pour savoir, cest qui la vieille chouette qui trotte avec lui ?
Oh, maman
Les femmes se mirent à chuchoter plus gravement.
Tu sais, Irène Même sil est crétin, il est à toi, ton Pierrot.
Maman, moi aussi ça minquiète On ma promis que tout irait bien !
On verra, déclara la belle-mère, gravement, et mes tomates alors ? Il na même pas fait la livraison aujourdhui !
Oh, maman
Tant pis, ce vaurien, je me vengerai au potager ! Il va danser sur mes plates-bandes, je te dis.
Et Pierre, tout tremblant, se sentait observé par tous, persuadé quon le jalousait : Voilà, le Pierrot sest trouvé une jeunette.
Marie gardait le silence, puis commença soudain à faire des plans : ils achèteraient une maison de campagne, parce que celle de sa mère nest plus assez sympa. Des tomates, des cornichons, et un bébé, car à trente-trois ans, la pendule biologique sonne.
Après laccouchement, quand le gosse aura trois ans, hop, trois semaines sur la Côte dAzur en train.
Poulet rôti, omelettes, et surtout acheter un pot de chambre avec couvercle !
Avec couvercle ?
Bien sûr, Pierre. Tu vas traverser tout le wagon avec un cadeau de ton enfant sans couvercle ?
Pierre sattrista.
Encore la maison de campagne, encore les tomates Encore les vacances en train tous les trois ans à Nice Mais le Baudelaire ? Le Kandinsky ? Les balades au clair de lune, les poèmes, les étoiles ? Cest pour quand ? Encore des couches, encore Nice ! Il a déjà fait tout ça il y a trente ans
Pierrot ! exigea Marie, tu ne mécoutes plus, quest-ce quil y a ?
Pierre se sentit soudain ridicule, habillé comme pour un mariage. Il aurait aimé rentrer, retrouver sa chère Irène.
« Zut, se rappela Pierre, les tomates à la belle-mère, jai promis aujourdhui il est temps de filer»
Marie, Marie Coudray, écoutez-moi
Et Pierre, tout peinant, expliqua quelle était une fille formidable, quelle trouverait son vrai bonheur, grâce à elle, il sétait senti jeune à nouveau
Pierrot ! Et la maison de campagne, la Côte dAzur, et notre futur bébé
Pas avec moi, Marie, je ne suis pas celui quil te faut ! lança-t-il, déjà à courir.
Irène Martin sursauta quand le téléphone sonna.
Elle hésita à décrocher, puis se força :
Allô ?
Il rentre à la maison.
Vraiment ? chuchota-t-elle, soulagée.
Oui.
Merci
Marie napparut plus au bureau ; Pierre lévitait, ne savait plus comment se tenir. On raconta quelle avait démissionné subitement. Depuis, Pierre oublia ses vagues envies, transporta les cageots de tomates trois fois plus vite, et la vie reprit son rythme.
Irène sinscrivit à laquagym, tout lautomne, direction lEspagne. Elle voulait être en forme, elle changea sa coupe, manucure, pédicure
Irène, mais quelle bombe !
Dans sa cuisine, Irène papote avec son amie Olga.
Olga se plaint que Victor, son mari, trouve tout triste depuis un moment. Elle la même surpris à commenter les photos de ses anciennes copines sur Facebook.
Pas comme ton Pierrot ! Lui, il te bichonne, il a la patate, le mien cest morose, morose.
Jai un truc pour secouer ton Victor. Mais attention, Olga, toi aussi tu vas être secouée
Irène confia alors un secret à Olga.
Tu rigoles ? Et ça marche vraiment ?
Ben, tu vois Voilà son numéro. Elle est comédienne pro, cest cher, mais ça marche.
Vous organiserez, prévoyez les détails On mavait conseillé pareil à lépoque, alors je te transmets. Allez, va !
Et chez la belle-mère, sous son œil bienveillant, le joyeux Pierrot transporte des caisses de tomates bien mûres et lance des clins dœil coquins à sa belle Irène si radieuse et bien à lui.






