LE PLAN MALICIEUX DU FILS
Où va donc Mamie ? demanda Damien à sa mère en apercevant par la fenêtre son père aider sa belle-mère à sortir dun taxi, déposant ses valises sur le trottoir gris de la rue.
Si seulement tu tendais loreille, tu saurais que ta grand-mère sinstalle chez nous, soupira Isabelle, en secouant la tête comme une feuille de chêne agitée par le mistral.
Mais pourquoi ? sétonna Damien.
Elle vieillit, elle ne peut plus rester seule. Et ce nest pas toi quon arrive à motiver pour lui rendre visite Jai préparé sa chambre, juste à côté de la tienne, ajouta Isabelle en allant ouvrir la porte.
Excuse-moi, jai un travail, tu sais. Je nai jamais le temps, protesta Damien.
Justement, cest pour ça quon laccueille ici, conclut-elle.
Fils unique, Damien avait toujours été dorloté, sans jamais rien demander. La famille nétait pas riche, mais ils entouraient leur fils de petites faveurs, de cadeaux glissés comme des croissants dans une serviette chaude. Pour Damien, la nouvelle était une aubaine, un éclair de génie traversa son esprit : « Génial ! Mamie quitte son appartement il devient vide ! Pas question que mes parents le louent pendant quils ont un fils adulte Il faut que cet appartement devienne à moi ! »
Lidée germait, palpitait. Il lui manquait juste le moyen de passer à laction. Le plan prenait forme mais sans Lucie, ça serait compliqué.
Lucie, la petite amie de Damien depuis trois ans, demeurait avec sa propre grand-mère dans un petit appartement où lespace intime nexistait que lorsque la vieille dame filait au jardin tout lété ou chez ses amies pour papoter autour dun thé brûlant. Inviter Lucie chez lui était rare, et lidée de se marier le terrorisait pas prêt pour les responsabilités, encore moins pour les enfants, toc toc toc, non merci ! Mais lappart lappart eclipsait toute autre préoccupation.
Salut ! appela-t-il Lucie. On sort, ce soir après le boulot ?
Lucie, surprise, acquiesça : dhabitude, ils restaient chez elle, elle préparait un dîner, un film, ou plus si leur Mamie nétait pas là. Vingt-cinq ans pour Damien, vingt-deux pour Lucie, déjà loin des bancs décole mais pas encore adultes.
Il sest passé quelque chose ? demanda Lucie, méfiante.
Pas encore, mais ça pourrait, murmura-t-il dun ton mystérieux.
Intriguée, Lucie quitta son bureau précipitamment, presque en apesanteur, et retrouva Damien devant le café, les lampes luisant comme des lucioles sur les pavés.
Je nai pas pris de fleurs, elles auraient gelé, brr cest pas le mois de mai, dit Damien en lui prenant le bras, direction le bistrot.
Les fleurs ? Pour quelle occasion ? pensa Lucie, le cœur battant, espérant secrètement une demande quelle osait à peine imaginer.
On sinstalle, non ? Jai les oreilles gelées ! se plaignit-il en se frottant le nez, soucieux. Décembre, gris et froid, le Réveillon approchait, tout semblait figé ambiance de rêve, de flocons immobiles.
La chaleur du café enveloppait les clients, la musique flottait comme une brise tiède, il y avait foule, on se serrait pour trouver la chaleur humaine. Lucie sassit, nerveuse, Damien tourna longtemps ses phrases avant de se lancer :
Écoute Lucie Trois ans quon se cache comme des lycéens dans les coins sombres. On devrait se marier, non ?
Lucie écarquilla les yeux, doutant de ses oreilles. Sa grand-mère lui avait répété mille fois :
Ton amoureux va te faire attendre jusquà la retraite ? Sil ne se décide pas en trois ans, cest quil ne le fera jamais !
Et voilà quil se jetait à leau. Lucie aurait voulu courir prévenir sa grand-mère, juste pour lui prouver quelle sétait trompée.
Tu ne réponds pas ? sinquiéta Damien, agitant la main devant elle.
Hein ? Oui cest juste inattendu ! mentit-elle. Impossible de céder tout de suite. Il faut que je réfléchisse.
Quy a-t-il à réfléchir ? rétorqua Damien, décrivant déjà lappartement qui commençait à seffacer de son imagination. Après le Nouvel An, on dépose le dossier en mairie ! Daccord ?
Daccord, fit Lucie, prête à courir au bureau détat civil sur le champ.
Parfait ! Comme ça, pour le Réveillon, on ira chez mes parents annoncer la nouvelle.
Lucie senvola chez elle, portée par le vent, le visage éclatant.
Mamie ! sexclama-t-elle en surgissant dans la cuisine.
Quoi donc, ma chérie ? Tu as eu une prime ? rit la grand-mère en essuyant ses mains dans son tablier.
Encore mieux, Mamie ! Damien veut mépouser !
Vraiment ? Quel vent a bien pu le pousser à ça ? sesclaffa-t-elle, les yeux brillants.
Mais, Mamie Tu ne laimes pas ?
Ça mest égal ! Ce qui compte, cest que tu laimes, que lui taime et quil ne te fasse pas pleurer, murmura-t-elle en serrant Lucie dans ses bras tachetés de vieillesse. Je ne serai pas là pour te défendre, alors sois forte.
Mamie, ça va aller, je te jure.
Pourvu que tu aies raison, souffla la vieille dame.
Chez les parents, Damien préparait le terrain :
Papa, Maman, avec Lucie on se marie ! On déposera dossier après le Nouvel An. Elle vient réveillonner ici, on parlera de tout ça.
Damien, tu es sûr de toi ? interrogea sa mère, doutant de la passion de son fils. Lucie ne posait aucun problème, elle était charmante Mais Damien semblait terriblement distant.
Bien sûr, Maman ! répondit-il en souriant, déjà tout à ses calculs.
Bon alors, lâcha Isabelle, échangeant un regard perplexe avec son mari qui haussa les épaules : tout était plié.
Le 31 décembre, Lucie enfila sa plus belle robe, rassembla des cadeaux pour ses futurs beaux-parents : un portefeuille en cuir pour le père, une écharpe douce pour la grand-mère, une boite à bijoux pour la mère, des écouteurs pour Damien. Puis, après avoir embrassé sa Mamie, elle sortit rejoindre les lumières froides de la ville.
Lucie, attends, souffla Damien tandis quils gravissaient lescalier. Si on disait aux parents que tu attends un bébé ?
Les yeux de Lucie devinrent ronds comme des sous. Elle ouvrit la bouche, mais il posa un doigt dessus :
Ça ferait tellement plaisir à mes parents. Ils attendent un petit-enfant depuis si longtemps. Ma grand-mère deviendrait arrière-grand-mère ! Imagine !
Mais Quand ils verront quil ny a pas de bébé dans neuf mois ? Tu comptes leur dire quoi ? demanda Lucie, songeuse.
Bah, on dira que cest une erreur. Dici là, on aura peut-être un vrai projet dit Damien avec un clin dœil tout en caressant le blouson de Lucie.
Je ne sais pas, Damien, cest pas très honnête…
Fais-moi confiance ! Si ça tourne mal, je dirai que je nai pas compris, rassura-t-il.
À la maison, on accueillit Lucie avec chaleur, chacun sassit à la table dressée de victuailles.
Bientôt, on fêtera toutes les fêtes ensemble, lança Damien, sentant le moment daborder les cadeaux. Cette année, mariage, Nouvel An, et même un bébé !
Lucie rougit, toutes les femmes sexclamèrent.
Cest vrai ? interrogeaient la mère et la grand-mère, tournées vers Lucie.
Oui, oui, confirma hâtivement Damien, volant lattention.
Il faut trinquer ! sexclama le père.
Mais pas pour Lucie ! Elle doit se ménager ! reprit la grand-mère, retenant le verre de Damien.
Tenez, jai des présents pour vous, dit Lucie, sortant les objets un à un, offrant à chacun comme dans un rêve doux.
Eh bien, nous aussi avons un cadeau pour vous deux, intervint Isabelle, sortant une enveloppe épaisse du buffet, la donnant à Damien comme un sésame.
Sattendant à une boîte contenant les clés dun appartement, Damien ouvrit lenveloppe, rêvant encore dun coussin de soie avec des clés en or. Mais il ny trouva quune épaisse liasse de billets deuros.
Cest quoi, ça ? fit-il, les yeux agrandis, balayant la salle du regard.
Des euros pour la mise de fond de votre appartement, répondit naïvement Isabelle.
Et lappart de Mamie ? ragea Damien, jetant lenveloppe comme une vieille serviette. Vous deviez me le donner !
Mais enfin, Damien, nous lavons vendu, répondit la grand-mère, surprise que ses parents naient rien dit. On a acheté une maison de campagne, et voilà le reste comme cadeau pour vous deux.
Pourquoi une maison de campagne ? hurla Damien. Je vais devoir payer un crédit toute ma vie ? Vous ne pensez quà vous ! Je visais cette appart, jétais déjà prêt, je me marie et vous me refusez !
Damien, enfin ! tempéra Lucie. Cest une belle somme, on devrait se réjouir ! Tes parents sont généreux et attentionnés. On pourra acheter nous-mêmes un jour.
On ? Quel on ? oublie ça ! Cest fini, game over ! semporta Damien.
Et le mariage ? balbutia la grand-mère, désemparée. Isabelle ne comprenait plus son fils.
Mariez-vous tous seuls ! Moi, jamais ! Cent ans, jamais ! lâcha-t-il.
Et le bébé ? sétrangla la grand-mère, choquée.
Il ny a pas de bébé ! sesclaffa Damien, moqueur. Lucie ne supporta plus. Elle lui donna une gifle sonore, puis quitta la table sans un regard.
Excusez-moi, balbutia-t-elle en fuyant, la porte claquant violemment derrière elle.
Mais quel gâchis grommela le père. Tu as manipulé la fille pour lappartement ? Tu as inventé le bébé aussi ? Si on tavait offert lappart, tu laurais jetée le lendemain du mariage ?
Et qui te dit que je me serais marié ? répondit Damien avec arrogance.
La grand-mère saisit son cœur, chancelante.
Isabelle, quavons-nous créé ? souffla-t-elle.
Prépare tes affaires ! hurla le père, reprenant lenveloppe pleine deuros, frappant la table : plus jamais tu ne remettras les pieds ici ! Veux un appartement ? Va le gagner ! Plus question de compter sur nous ! Je compte jusquà trois. Deux déjà !
Comprenant que son père ne plaisantait plus, Damien attrapa quelques vêtements et senfuit. Il erra chez des amis, jusquà ce quon le mette à la porte, puis dû louer une chambre miteuse, cherchant une fiancée avec appartement
Le père interdit à Isabelle toute compassion.
Lucie pleura plusieurs jours, blottie contre sa grand-mère qui caressait ses cheveux :
Ne pleure pas, ma douce, tout finit par passer. Ne reste pas attachée au passé une seule vie, prends soin de toi et aime-toi. Un jour, le bonheur frappera à ta porte
Et dans ce matin rasséréné, Lucie comprit quun monde toxique sétait effondré, peu importe la manière, au moins cétait arrivé à temps.
Merci Mamie, pour ta sagesse dommage que je ne taie pas écoutée plus tôt répondit Lucie, dans un souffle.






