Javais trente-cinq ans. Jétais le photographe de mariage le plus en vue de Paris.
Mon agenda était complet pour les six prochains mois, mes tarifs frôlaient lindécence.
Mais je détestais mon boulot.
Je ne supportais plus ces mariées en plastique, obsédées par leur robe pour Instagram, qui se souciaient plus de leur image que de leur futur mari.
Je naimais pas non plus ces époux qui, au vin dhonneur, se saoulaient et tentaient dembrasser les témoins.
Tout ça nétait que du faux. Du clinquant, du coûteux, du mensonge écoeurant.
Jétais devenu cynique. Je savais que 80 % de ces couples niraient pas plus loin quun an. Pourtant, je leur vendais du rêve.
Ce mardi-là, jétais enfin en congé. Mais un vieil ami ma appelé.
Louis, jai besoin de toi. Il y a un couple petit budget, mais ils insistaient. Trois photographes ont dit non, la date tombe mal, tu pourrais dépanner ?
Jai failli refuser. Mais il y avait comme une urgence dans sa voix.
Daccord. Donne-moi ladresse. Je ne fais quune heure, pas plus.
Je suis arrivé devant la mairie du XIVe.
Pas de limousine. Personne autour.
Devant, deux personnes.
Un homme dune quarantaine dannées, banal, dans un vieux costume gris trop grand pour lui.
Et une femme
Dun coup dœil, jai deviné : robe du marché, coiffure improvisée à la maison, visage pâle à en devenir translucide. De larges cernes sous ses yeux, malgré une épaisse couche de fond de teint.
« On nest pas chez Vogue là » ai-je songé. « Je fais le minimum syndical et je rentre. »
La séance démarrait mal.
La femme, prénommée Aurélie, bougeait au ralenti, comme en apesanteur, respirant laborieusement.
Lhomme, Étienne, ne la lâchait pas, lui arrangeait son écharpe, lui tenait le bras.
Ça me crispait.
Étienne, laissez-la, sil vous plaît ! ai-je ordonné. Laissez de lair dans mes photos ! Aurélie, appuyez-vous contre larbre. Souriez ! Levez votre jambe, jouez !
Aurélie a tenté un sourire, a fait un pas et sest soudain effondrée de douleur.
Elle sest agrippée au flanc.
Étienne la aussitôt portée dans ses bras.
Stop, ça suffit ! a-t-il lancé, avec une fureur telle que jen suis resté sans voix. On arrête. Fini les petites poses.
Jai baissé mon appareil.
Vous ruinez la séance, ai-je répliqué, agacé. Vous payez pour mon temps, pas pour des caprices
Étienne a assis Aurélie sur un banc, sorti un flacon de médicaments de sa poche, lui a donné de leau.
Puis il sest approché de moi.
Écoute, gamin, ma-t-il dit dune voix calme qui ma glacé. Elle est au stade IV. Métastases sur la colonne. Elle souffre debout, tu comprends ? Souffre de vivre. On sest mariés aujourdhui parce que les médecins pensent quelle ne passera peut-être pas la semaine. Elle voulait se sentir belle. Voulais des souvenirs. Et toi lève la jambe.
Jai figé.
Jai regardé Aurélie.
Elle était là, les yeux clos sur ce banc, le soleil jouait dans ses cheveux fatigués, aux reflets de couleur bon marché.
Jai vu autre chose.
Non pas un air renfrogné. Mais le visage de quelquun qui sait que cest son dernier soleil.
Et jai vu Étienne la regarder. Pas comme une conquête. Pas comme une co-propriétaire.
Il la contemplait comme le sacré. Comme la seule chose qui compte dans tout lunivers.
Jai changé dobjectif pour un télé.
Je ne commandais plus rien.
Je suis devenu invisible.
Juste, restez-là, ai-je murmuré. Je ne vous dérangerai plus.
Étienne sest assis près de sa femme, a pris ses mains dans les siennes.
Il lui a murmuré quelques mots. Aurélie a ouvert les yeux, souri.
Son sourire était faible, épuisé, mais jy ai vu plus de lumière que chez tous les mariés des beaux quartiers.
Elle sest reposée contre son épaule. Une larme a coulé sur la joue dÉtienne, mais il lui souriait.
Jai déclenché.
Je photographiais leurs mains tremblantes.
Je capturais Étienne qui lui remettait une mèche en place.
Je saisis leurs regards ceux de gens qui se disent adieu, mais saiment plus fort que la mort.
Pas de flash. Pas de regardez ici.
Juste lamour. Pur. Vivant. Et déjà sur le départ.
Trois jours plus tard, jai attaqué la retouche.
Dhabitude, jefface les rides, juniformise la peau, je booste les couleurs.
Mais là, rien. Jai gardé chaque ride. La pâleur. La larme.
Cétait la vérité.
Je fais tirer les photos, crée un grand album relié cuir, sur mes propres deniers.
Jappelle Étienne.
Le portable est coupé.
Je pars à ladresse du contrat, dans une banale HLM de Montrouge.
Étienne ouvre.
Il est blême. Amaigri. Mal rasé.
Lappartement empeste le valériane et la sève de pin. Le couvercle du cercueil repose dans le couloir.
Jai compris. Trop tard ou juste à temps ?
Tenez, je lui tends lalbum. Je je ne prendrai rien. Je suis désolé pour ce jour-là.
Étienne prend le livre.
Il louvre.
Il regarde longtemps les photos. Ses épaules tremblent.
Il sassoit par terre dans lentrée, pleure. Dune peine brute, virile.
Sur les images, sa Aurélie vit encore. Elle rayonne de cette beauté suprême créée par lamour seul.
Merci, articule-t-il entre ses larmes. Merci, mon gars. Je montrerai ça à notre fils. Quil garde limage dune maman heureuse.
Je sors de limmeuble.
Je retourne à ma voiture, un modèle haut de gamme.
Je consulte mon portable. Trois appels manqués dune mariée capricieuse exigeant de refaire le coucher du soleil car la robe était mal assortie.
Je lappelle.
Allô, Louis ? Pourquoi ne répondez-vous pas ?
Je résilie le contrat, dis-je.
Quoi ? Vous êtes fou ! On se marie demain ! Je vais porter plainte !
Allez au diable, je réponds calmement. Trouvez un autre clown.
Jefface Instagram.
Jarrête les mariages tape-à-lœil.
Je passe au reportage. Je shoote en soins palliatifs, dans les foyers, dans les villages.
Je gagne cinq fois moins.
Je vends la voiture, achète une plus modeste.
Mais chaque fois que je presse le déclencheur, jai limpression de servir à quelque chose.
Je ne fige plus linstant pour des likes. Je le garde pour léternité.
Lalbum de ce mariage, je lai fait en deux exemplaires.
Un pour Étienne.
Un pour moi.
Et quand tout mécoeure, quand je suis tenté de recommencer à gagner vite et creux, jouvre lalbum.
Je regarde ce visage pâle, ce sourire offert à la mort, portée par la main de lamour.
Et je réalise que tout le reste nest que bruit de fond.
Morale :
À force de filtres, de réussite parfaite et dimages léchées, on oublie à quoi ressemble la vraie vie. La vraie vie nest pas idéale. Elle est pleine de rides, de souffrances, de pertes. Cest dans cette réalité imparfaite que lamour véritable existe. Profitez de linstant, tant que vos proches sont là. Pas pour la photo, mais pour la chaleur de leurs mains. Car demain peut ne pas revenir.
Il avait trente-cinq ans. Il était le photographe de mariage le plus demandé de Paris — les réservat…







