Pourquoi es-tu revenue ? – Maman tenait la porte entrouverte. – Comment vais-je regarder les gens en…

Pourquoi es-tu revenue ? Maman tenait la porte à peine entrouverte. Comment vais-je affronter les gens maintenant ? Tu nes plus ma fille. À peine les ragots se sont-ils tus, que ton père et moi avons mis six mois à oser retourner dans lépicerie. Pourquoi es-tu revenue ? Dis-le-moi ?

Qui est-ce, Gisèle ?

Cest ta fille ainée, elle est revenue.

Camille ?

Papa ouvrit la porte en bois massif, faisant grincer les gonds. Il me regardait de haut en bas, et je me sentis toute petite.

Va où tu veux, je ne veux pas te voir. Franchement ! En plus, enceinte

Je nai rien répondu. Jespérais, sous ma frange sombre, que mes parents auraient pitié. Mais je navais nulle part où aller. Jétais enceinte, licenciée, plus de quoi payer le petit studio que je louais chez cette dame, plus un sou en poche plus de toit non plus. Personne na voulu comprendre ma situation. Je me suis sentie tellement seule.

Je suis descendue du perron, les mains serrées sur mon ventre.

Elle ne se laissera pas attendrir, maman sest détournée.

Papa a refermé la porte.

Je me suis recroquevillée sur moi-même pour ne pas pleurer. Je me suis retenue. Le bébé, dans mon ventre, s’agitait, ressentant mon trouble. Me voilà donc de retour chez moi, chez les miens

La neige crissait sous mes bottes, comme pour me consoler. J’ai refermé la barrière derrière moi, jeté un regard vers la fenêtre de la cuisine où la lumière brillait les rideaux étaient tirés.

Dans la petite épicerie du village, il faisait bon chaud. Jy suis entrée, jai tout reconnu. À droite, le comptoir avec tante Jeanne, la vendeuse, à gauche deux vitrines et une vieille armoire bleue, barrée dun cadenas.

Une baguette, sil vous plaît, jai compté mes pièces deuros.

Eh bien, voilà le retour de la prodigue !

Je nai pas levé la tête, je nai répété que :

La baguette, sil vous plaît.

Tiens. Cest pas bien, mais ce nest pas à moi de juger : moi je vends

Je suis repartie, baguette à la main, en tentant de la dissimuler dans mon sac, mais elle était trop fraîche, trop grande elle semblait me supplier dêtre mangée tout de suite.

Tante Jeanne sest remise à bavarder avec la jeune couple qui venait dentrer, en me désignant du menton, mais je nai rien entendu, jai juste voulu fuir au plus vite.

Dehors, la neige commençait à tomber de plus belle. Le vent sétait calmé. Jai arraché un bout de pain, je lai mis à la bouche, les yeux fermés : un problème de moins, même si tout restait à régler.

Je me suis enfoncée derrière le magasin, adossée au mur, les paupières closes, savourant la saveur chaude du pain. Il sentait la maison, les souvenirs, le bonheur

Camille ? une voix ma surprise juste devant moi.

Jai ouvert les yeux, interdite.

Bonjour, jai baissé la main tenant la baguette en reconnaissant la grand-mère dAntoine.

Que fais-tu à te cacher ici, petite ?

Le regard de la vieille dame, emmitouflée dans sa veste de laine et son foulard, glissa sur moi.

Jai nulle part où aller. Mes parents mont mise à la porte.

Et là-bas alors ? elle a désigné le côté, du menton laccueil na pas pris ?

Jai haussé les épaules.

Viens, elle na rien ajouté.

Sur sa canne, la vieille est repartie devant. Jai respiré un bon coup et je lai suivie, la tête vide. Tout ce que je voulais, cétait dormir. Jétais épuisée.

Javais le souvenir lointain de cette petite maison au bord du village. Avec Antoine, on courait parfois jusque-là, vers notre coin secret dans les champs. Une fois, il sétait arrêté devant le portillon, mavait fait signe :

Salut, mamie, je passerai ce matin.

Bonjour, je lavais saluée aussi, pour ne pas paraître malpolie.

La grand-mère dAntoine ne mavait vue quune ou deux fois, mais elle mavait gardée en mémoire comment loublier, après ce qui sest passé ? Comme je voulais remonter le temps à cet instant, tout effacer, sentir à nouveau la douceur de ses lèvres, retrouver notre jeunesse, linsouciance

*

Au collège, je ne savais pas pourquoi mon camarade Nicolas sest intéressé à moi en troisième. Je nétais ni belle, ni brillante, ni bavarde. Mais jaimais quon maime. Il portait mon cartable, mattendait devant la maison. Dune amitié est née une histoire. Nous parlions déjà mariage, à la fin du lycée.

Nos parents souriaient, mais acquiesçaient.

Dès que Nicolas rentre du service, on en reparle.

Ils faisaient même des réserves.

Ma rencontre avec Antoine, cétait un orage soudain, au sens propre. Il faisait chaud, cétait en mai. Je revenais de la ville, je navais pas voulu que Nicolas vienne. Il aidait son père à la ferme. Jétais descendue à larrêt, encore deux kilomètres jusquau village. Il faisait moite dans le bus.

Une nuée noire se dressait dans mon dos, le champ de blé mattirait devant moi.

Un coup de tonnerre ma fait sursauter. Jai couvert ma tête des bras. La pluie fondait à une allure folle derrière moi le mur deau sapprochait. Il était trop tard pour fuir, jai sorti un sac plastique, rangé mes sandales, lai posé sur la tête.

Les gouttes me rattrapaient. Jai cru entendre un moteur. Un jeune homme ma tirée dans une voiture.

Je te klaxonnais pourtant ! Tu nas pas peur de laverse ? il riait, cherchant à couvrir le bruit de la pluie.

Il a ôté son t-shirt, la jeté sur le siège arrière, attrapé un pull sec.

Tiens, ne tinquiète pas, je viens du village aussi, tu ne te souviens pas de moi ? Le fils de Delmas. Antoine, ma-t-il dit en me couvrant de son pull.

Tu trembles ! Il ma touché lépaule, gentiment cette fois.

Comment tu tappelles ?

Camille.

Camille Et pourquoi on repart pas ?

Le nuage passe sur le village, on serait trempés tout du long. Ça va passer.

Il avait raison, évidemment.

On a bavardé. Son père et lui géraient la ferme, sa mère était morte alors quil était en sixième. Il na pas repris les études après le bac, rentré trop tard, puis finalement, il sest habitué à la vie dici.

Devant ma maison, il sest arrêté. Il a souri, au revoir.

Jai eu limpression quon se connaissait depuis toujours. Cet échange ma marquée. Avec Nicolas, je navais jamais senti cette chaleur-là. Il pouvait membrasser, me serrer, ça ne me faisait rien.

Ce soir-là, jétais songeuse, le sourire aux lèvres. Ma mère la vu. En a parlé, mais je nai rien dit. Après ça, chaque voiture qui passait, je me retournais : était-ce lui ?

Je voulais le voir, ressentir à nouveau ce frisson.

Quand Nicolas est venu ce soir-là, je nai pas pu le regarder. Jai tout avoué : il fallait quon se sépare.

Pourquoi ? il a mis du temps à comprendre.

Tu pars à larmée, moi, je pars étudier. Si la vie nous réunit, on sépousera. Tu es daccord ?

Non. Qui attendra après moi ? Moi, je taime depuis la troisième ! Et toi, voilà

Je ne lui ai plus parlé, jai filé. Je ne lavais jamais vu si colère. Cétait effrayant.

Le lendemain, ses parents sont venus. Dispute homérique. Sa mère a crié partout, a accusé tout le monde. Je suis partie au jardin, puis ai erré jusquau bois.

Jai marché, marché, jusquà la route du village.

Camille ! Camiiille !

Antoine agita la main.

Jai dabord hésité, puis couru vers lui.

Tu veux que je te ramène ?

Non, je fuis la maison Mes parents Cest à cause de Nicolas, je pense tout le temps à toi, tu comprends ?

Oui. Depuis ce jour-là, moi aussi. Je nosais pas venir, je croyais que ton mariage était prévu avec Nicolas.

Eh bien, il ne lest plus.

Il sest penché, ma embrassée, doucement, puis ma serrée. On est restés là longtemps, convaincus que tout irait bien.

Je suis rentrée chez moi très tard, quand la cuisine était déjà dans le noir.

Quest-ce que tu as fabriqué, ma fille ? Trois ans avec lui, et voilà que tu le quittes ? Cest pas possible !

Parce que jen aime un autre. Pour de vrai.

Papa est sorti du salon. Lamour, lamour On verra bien. Jusquaux examens, tu restes ici.

Je suis repartie. Jai revu Antoine, moments volés, chaque fois que possible, à notre coin secret derrière les bosquets.

Un jour, tout sest effondré : un voisin nous a vus marcher ensemble et la raconté à Nicolas.

Ils se sont battus durement, tout le monde du village a vu la rixe sur la colline. Deux grand-mères se lamentaient, dautres assistaient, impuissants.

Antoine est tombé, tout le monde a vu. Il a vacillé, a glissé Le père dAntoine, accouru, a plongé après lui dans la rivière.

Camille, vite ! Va à la rivière, Nicolas et Antoine se sont battus, Antoine est tombé dans leau, on dit que cest fini ! criait Élodie en mattrapant.

Jai laissé larrosoir devant la maison, jai couru derrière elle, le cœur battant. Tout le village sétait rassemblé.

Lambulance est partie ! criait-on.

On ne peut plus rien faire ! Nicolas aura des problèmes

Arrivée sur les lieux, jai vu la voiture partir. Le père dAntoine transportait son fils à lhôpital

Mes jambes se sont dérobées, je me suis assise dans lherbe.

Voilà, tes contente ? Lun est mort, lautre va aller en prison ! la mère de Nicolas criait sur moi.

Non non ai-je seulement murmuré.

Je suis rentrée, me suis jetée sur mon lit.

Quest-ce que tu as fait ?! maman entra comme une furie. Comment as-tu pu ? Et maintenant, hein ?

Elle sortit dans la rue, disparut.

Je nai plus réfléchi. Jai pris mes papiers, quelques affaires, rassemblé mes derniers euros, et suis montée dans le bus pour la ville

*

Je suis entrée dans la petite maison de la grand-mère dAntoine à la nuit tombée. La neige venait de tomber.

Mes jambes me font souffrir quand le temps se couvre, dit la vieille dame en se déchaussant sur le banc près de la porte.

Je peux vous aider ? ai-je proposé, essayant de me pencher en avant.

Laisse, sinon je deviens paresseuse et je ne me relève plus. À quand la naissance ?

En février

Cest pour bientôt alors Cest le petit Antoine ? demanda-t-elle, droit dans les yeux.

Je nai pas baissé les miens.

Oui.

Tu es sûre ?

Je nai jamais eu de doute.

Bon. Je te prépare le lit, on verra demain.

La maison était minuscule, deux pièces. Je reconnaissais lodeur : plusieurs fois, Antoine mavait apporté des chaussons aux pommes tout chauds de chez sa grand-mère.

Jai eu du mal à mendormir, jusquà ce quun chat saute sur mon lit. Il sest couché bien calé contre mon ventre. Jaurais pu le repousser, mais il n’a pas bougé, alors jai fermé les yeux.

Je me suis réveillée sur lodeur de pâte levée.

Tu préfères des chaussons à la confiture ou aux poireaux ?

À la confiture, ai-je répondu en caressant mon ventre.

Antoine ne ma jamais dit ton prénom On mappelle toujours Mamie. Mais moi, cest Marie, Mamie Marie, elle rit depuis la cuisine. Ho, tu vas bientôt accoucher, je pense, une semaine tout au plus.

Vraiment ? Quatre semaines normalement.

Oh, ça viendra plus tôt, petit cœur pressé.

Ça sera une fille ? jai souri, incapable de résister.

Je le sens.

Une semaine plus tard, comme elle avait dit, jai senti que cétait le moment. On est parties tôt le matin, et à midi javais ma petite fille dans les bras.

Merci, Camille, souffla Mamie Marie, rayonnante, serrant le bébé.

Merci pour quoi ?

Pour la vérité. C’est bien la fille dAntoine. Il avait le même orteil gauche, je le reconnaîtrais parmi mille. Il sera heureux.

Qui, lui ?

Antoine, bien sûr.

Comment ? je me suis redressée dun coup.

Oui. Demain jirai le lui dire.

Mais il est vivant ? Il est vivant ?! les larmes me sont venues.

Je ne pouvais pas marrêter.

Personne ne te la dit ? Ma pauvre petite Oui, il est vivant, encore faible mais vivant, Mamie Marie ma serrée fort.

Il faut que jaille le voir, Mamie Marie, je ne pourrai pas rester là, sachant quil est là, si proche. Il est au village ?

Bien sûr. Mais tu dois te reposer, pense à ta fille. Le lait ne viendra pas si tu ne récupères pas. Il ne va nulle part, je te le promets, elle a ri doucement.

Je narrêtais pas de pleurer.

Peu après, je suis retournée au village avec ma fille. Mamie Marie a filé quelque part, puis est revenue avec le père dAntoine.

Regarde ça, dit-elle, Catherine Antoine ! Ça sonne bien ?

Le père jeta à peine un œil sur moi, mais sadoucit en voyant la petite.

Cest bien marqué sur le livret de famille ? demanda-t-il.

Bien sûr, regarde, fière, Mamie Marie montra le petit orteil de la fillette.

Merci, Camille, merci pour cette petite-fille. Je nen ai pas encore parlé à Antoine. On y va ?

Oui, je suis prête.

Tes parents savent où tu es, ils sont venus demander quand ils pourraient venir, ajouta Mamie Marie.

Ce nest pas le moment.

Devant le perron, jai hésité, tremblante.

Le père dAntoine entra dabord, se déchaussa, prit sa petite-fille dans les bras et me fit signe dentrer.

Je suis rentrée lentement, les jambes cotonneuses. Je lai vu, allongé près de la fenêtre, le portable à la main.

Antoine jai tendu les bras vers lui.

Il ma aussi tendu les siens. Je nosais y croire. Il ma souri. Je me suis jetée contre lui, en larmes.

Tu es prêt pour ta fille, papa ?

Ma fille ? Quoi ?

Ta fille, a dit fièrement son père. Catherine, ça sonne bien ? Catherine Antoine ?

Mamie Marie, le père et ma fille sont partis dans la cuisine. Je me suis assise tout contre Antoine et jai, pour la première fois depuis longtemps, respiré en paix.

Je savais pas, Antoine, que tu étais vivant Personne ne ma rien dit. Mais maintenant je ne pars plus dici.

Reste. Je suis tellement heureux. Ma Camille, ma fille, près de moi

Jai enfin retrouvé ma place. Mon chez-moi.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

two × one =

Pourquoi es-tu revenue ? – Maman tenait la porte entrouverte. – Comment vais-je regarder les gens en…
Un appel qui a bouleversé ma vie