La babka préparée en famille réunie autour de la table

On préparait le départ de Mamie en famille.
Sans détour, on lui disait franchement à quel point sa présence pesait sur chacun. On évoquait larrivée du printemps, enfin, lespoir quelle parte à la maison de campagne jusquà lautomne. Les petits-enfants gardaient leur distance, la belle-fille navait jamais de tendresse pour elle. Le fils, toujours pris par ses déplacements à Bordeaux ou Lyon, nétait guère plus attentionné lorsquil revenait chez lui.
Pour eux, Mamie nétait quun fardeau. Elle comprenait tout et endurait, malgré lépuisement, attendant chaque année le printemps comme lunique certitude précieuse, quelque chose de réel, dauthentique. Cette année, la saison arriva plus tôt. Mamie passait ses après-midis à sinstaller devant limmeuble, admirant le ciel tiède, cherchant la chaleur du soleil. Elle avait lair dun moineau déplumé, assise dans ses vieux habits râpés, ses sabots usés couverts de caoutchouc.
Sa famille la négligeait, mais les voisins lui réservaient des attentions simples : un bonjour, des nouvelles sur sa santé, une main tendue pour monter les cinq étages. Les jeunes du quartier, Théo et Léon, laidaient parfois à porter son sac à provisions, croisant son pas essoufflé sur le chemin du boulanger.
Malgré les années, Mamie accomplissait toutes les tâches ménagères. Elle cuisinait, lavait, balayaitcétait son devoir. Sa belle-fille ny touchait presque jamais.
Puisque tu restes à la maison toute la journée, autant toccuper de tout, lançait-elle, avec insolence, en retirant ses escarpins dans le couloir le soir venu.
Les petits-enfants ne lui adressaient pas la parole. Quand leurs amis passaient, Mamie restait cloîtrée dans sa chambre : un jour, lun deux lui avait dit quelle faisait honte à la famille par son apparence.
Mamie nopposait jamais de résistance. Elle se taisait, camouflait sa tristesse, et, le soir venu, pleurait doucement dans sa petite chambre, regrettant sa vie et sa destinée.
Pour le trajet, ils lui prirent un taxi. Ainsi, pas besoin de trainer Mamie dans les bus ni sous la pluie. Elle avait peu de bagages : une vieille valise, un petit paquet de linge.
Appuyée sur sa canne, elle traînait ses pas sur le quai de la gare Montparnasse. Elle sarrêta sur un banc, sassit, puis le train arriva. Elle monta dans le wagon, regardant le paysage dun regard doux, serein. Lorsque le train démarra, elle sortit de son sac une photo froissée : son fils, ses petits-enfants, la belle-fille souriaient figés sur limage. Ces sourires, Mamie ne les trouvait plus que là. Elle embrassa la photo, la rangea avec grand soin.
Descendue à la petite gare, on la déposa jusquau portail de la maison du village, près de la Dordogne. Elle ouvrit la grille, marcha le long du chemin boueux. Ici, tout lui était familier : jusquau vieux portail, au perron déformé, aux murs fatigués. Ici, Mamie était attendue. Par la maison, par le jardin, par le passé qui donnait sens.
La campagne représentait tout pour Mamie. Elle y était née, y avait vu naître ses enfants, cétait là que son mari sétait éteint. Elle avait vécu ici presque la moitié de sa vie, traversé la perte de son fils ainé, un malheur qui lui avait brisé le cœur.
Elle entrouvrit les volets, alluma la cheminée. Assise sur le banc près de la fenêtre, elle réfléchit. Autrefois, ses enfants sasseyaient ici. À cette table, ils dînaient. Dans ces lits, ils dormaient. Sur ce vieux plancher, ils jouaient. Les rires denfants résonnaient dans sa mémoire. Là, elle avait été la mère, celle à qui on tenait, celle à qui on se confiait.
Le soleil brillait dans la fenêtre, comme autrefois. Les printemps se succédaient, heureux, pleins de soucis, tous vécus entre ces murs. Un sourire sépanouit sur son visage devant la tendre campagne, accueillante.
***
Le matin, Mamie ne se réveilla pas. Elle demeura, à jamais, sur sa terre. Sur la table, des photos anciennes, et une nouvelle, froissée, celle où hier encore lui souriaient ses proches.
Tant quon est vivant, tant de choses restent possibles.
Demander pardon, remercier, exprimer ses sentiments. Tant quon est vivant, rien ne doit être remis à demain. Car lorsque la personne sen va, elle ne revient plus, et dans nos cœurs restent des pierres lourdes à porter.
Il faut vivre en confiance, être vrai, faire le bien par amour, par volonté. Aimer et attendre, apprécier les sentiments des autres, se souvenir de ceux qui nous ont donné la vie, soutenu sur le chemin…

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