Dans ce rêve étrange et cotonneux, où les couloirs de mon appartement à Lyon devenaient sans cesse de nouveaux labyrinthes, ma mère et ma sœur ne voyaient en moi quune sorte de distributeur de pièces en euros. Leur amour semblant se dissoudre dans les vapeurs dun café froid, jamais elles navaient pris la peine de sattarder sur la silhouette floue que jincarnais.
Dans notre appartement biscornu au carrelage craquant, le passé de mon père nétait quun nuage posé sur les archives familiales : figure vaporeuse, nom griffonné en marge du livret de famille, auquel il était interdit de penser à voix haute. Ma mère effaçait ce prénom dun revers de main, dun « Ce nest pas la peine den parler » chuchoté, alors que la cuisine changeait peu à peu de contenu et de couleur dans la lumière lunaire dun Paris rêvé.
Nous étions, dans ce décor mal éclairé, trois silhouettes : moi, ma mère, et ma grande sœur, Élise. Élise portait toujours cinq ans davance sur moi mais, paradoxalement, cétait moi qui tendais vers ladulte ; elle, capricieuse comme une princesse oubliée dans une tour divoire, ne semblait jamais vieillir. Ma mère en faisait des montagnes de tendresse. La garde-robe dÉlise se parait de robes en liberty et de pulls moelleux tout juste sortis des vitrines de la rue de Rivoli, tandis que je galopais dans ses pas avec ses anciens vêtements, flottant sur mes épaules denfant-fantôme, manches retroussées à larrache, « Tu grandiras dedans, ma chérie patience ».
À table, la nappe sallongeait infiniment devant Élise : elle se resservait à volonté ; alors que moi, dans ce rêve de soupe tiède, chaque cuillerée supplémentaire me valait un reproche cinglant sur le prix des pommes de terre aux halles. Quand venait lanniversaire, ou lorsque Noël glissait derrière les carreaux embués, seules les ombres dansaient autour du sapin. Aucuns cadeaux, aucun mot doux : seulement la plainte éteinte de ma mère, « Tu pèses lourd sur mes épaules, tu sais… ».
Javais compris, dès ma première course échevelée dans les rues de Dijon, que je nétais pas vraiment une fille pour elles : un caillou de trop dans leur soulier vernis, tout juste.
À seize ans, tout me paraissait déjà joué. Ma mère et Élise indétrônables. Moi, sur le palier, invisible.
Alors jai commencé à travailler. Après le lycée, pendant les samedis que Paris rendait gris et humides. Jai livré des journaux à laube, frotté les tables dans un bistrot boulevard Saint-Germain, soulevé des cartons à la supérette du coin. Cétait une fatigue étrange qui coulait sur mes bras, mais, dans ce rêve déstructuré, jétais fière de mes premiers euros.
Mais pour ma mère, cet argent, cétait déjà le leur. Elle sest approchée un soir, le sourire sucré comme la confiture de fraise sur le pain dur, et ma glissé : « Tu devrais participer aux charges du foyer. » Pour elle, « foyer », ça voulait juste dire elle-même et Élise. Ma sœur na jamais envisagé un boulot. Pourquoi faire ? Ma mère, puis moi ; la tradition se transmettait comme un vieux secret de famille.
Dans ce rêve, fuir semblait le seul chemin praticable sous le ciel de grenaille. Au moment de choisir une université, jai laissé mes pas memmener le plus loin possible : Bordeaux, pourquoi pas sur la carte, cétait assez flou pour méchapper à elles. Rien ne mobligeait à rester. Ce nétait pas des études, cétait une bouée.
Quand jai annoncé mon départ, la voix de ma mère sest couverte dune brume froide : « Tu nous tournes le dos, après tout ce que jai fait… ? » Jai eu envie de rire, mais seul le silence sest échappé de ma gorge.
Je suis partie. Dans mon minuscule studio universitaire, à deux pas des berges de la Garonne, la liberté avait le goût du grand air. Jai trouvé du travail, manutentionnaire à la gare Saint-Jean. Les rails vibraient sous mes pieds, mais le chèque de paie, lui, ma offert un survêtement neuf, un café, un croissant que je ne craignais pas de savourer seule.
Ma mère et Élise ? Elles ne mont jamais téléphoné.
Pas une carte postale, pas même un texto me demandant si je mangeais. Par contre, la première fois où je suis rentrée pour les fêtes, leur première phrase a glissé glaciale sur la nappe : « On dirait que tu as mis de côté, hein. »
Dès lors, chaque retour chez elles devenait un doux cauchemar, théâtre dexigences. Élise voulait un smartphone dernier cri, des vestes en laine il ne fallait pas demander, il fallait exiger. Quand jai suggéré à ma sœur de chercher un job dété, elle est partie dans un éclat de rire qui sest répercuté dans lescalier : « Moi bosser ? Quelle bonne blague ! »
Puis, la vie a poussé sa boule de neige par-dessus le parapet.
Après mon diplôme, jai trouvé un contrat stable et, surprise : mon entreprise ma octroyé un petit deux-pièces à Nantes. Rien de clinquant, mais chez moi pour la première fois, rien quà moi.
Lannonce a provoqué, chez elles, une tempête. « Tu as un appartement ? Et tu nous laisses dans ce vieux clapier ? » Jai voulu expliquer ; les mots sont restés coincés dans le brouillard ambiant.
Un dernier événement vint souffler sur le décor. Mon grand-père le patriarche discret du Loir-et-Cher est mort. Je le connaissais peu, mais il ne mavait jamais jugée. Quand le notaire, dans un bureau qui sentait la poussière et la cire, a lu son testament, les mots sont tombés : il me léguait la maison de campagne et un bout de terrain.
Dès la nouvelle connue, ma mère et Élise, redoublant dhystérie, ont hurlé leur injustice. Élise, déjà mère célibataire, pleurait : « Jai un enfant ! Il me faut cette maison ! » Elle voulait que je vende pour lui donner la moitié.
Mais dans ce rêve, javais déjà avancé dun pas. Jai gardé un calme de rêveuse, et leur ai expliqué que jallais vendre, oui mais pour acheter un appartement plus grand à Lille, car jétais mariée, et ma femme attendait un bébé.
Le silence, dans ce rêve, était plus sonnant que mille cloches. Pas de questions, pas de félicitations, rien seulement la défaite de ne pas obtenir largent espéré.
Ce fut la dernière scène dans cet opéra familial aux murs mouvants.
Jai vendu la maison du Loir-et-Cher. Jai acheté un appartement lumineux près du canal Saint-Martin, pour accueillir ma famille, la vraie, celle que j’avais bâtie dans le fond de ce rêve.
Ma mère et Élise ? Jamais elles nont rencontré mon fils. Jamais une carte, jamais une demande.
Mais, vous savez quoi ? Il y a dans lair du matin, sur la tartine que je coupe pour mon enfant, une liberté douce, éclatant comme la lumière sur les pavés.
Pour la toute première fois, je comprends ce quest une famille.
Et jamais, dans ce rêve qui pourrait ne plus finir, je ne laisserai mon enfant perdre ses couleurs comme je lai fait autrefois.






