Journal intime, jeudi 14 mars
Je repense souvent à la façon dont lhomme de mes rêves a quitté sa femme pour moi, sans imaginer à quel point tout cela allait bouleverser ma vie.
Je ladmirais déjà lors de mes études à la Sorbonne. Cétait un amour pur, irrationnel, presque enfantin. Quand enfin il a daigné remarquer mon existence, jai totalement perdu la tête. Cela sest passé quelques années après la remise de mon diplôme nous travaillions alors tous deux chez Lafitte Conseil, à Paris. Évidemment, nous partagions la même formation, alors cela navait rien danormal, mais dans mon cœur, cétait le destin qui nous rassemblait.
Pour moi, il incarnait lhomme idéal. Son mariage ne me dérangeait étrangement pas. Je navais jamais été mariée, et je ne comprenais rien aux blessures dun divorce. Cest pourquoi, quand Antoine ma quittée pour moi, je nai ressenti aucun remords. Je navais pas la moindre idée que le bonheur bâti sur la détresse dautrui ne tiendrait pas. Cette maxime sest révélée dune douleur tranchante.
Lorsquil a choisi dêtre avec moi, jétais euphorique, prête à tout lui pardonner. Mais au quotidien, Antoine nétait pas le prince quil paraissait. Il laissait traîner ses papiers partout, navait jamais la moindre envie de toucher à la vaisselle, et je me retrouvais à tout assumer chez nous. Mais à cette époque, cela navait aucune espèce dimportance à mes yeux.
Il effaça vite de sa mémoire sa vie davant. Pas denfants issus de son premier mariage. Jai appris que cétait surtout ses beaux-parents, à Bordeaux, qui avaient insisté pour cette union. Avec moi, tout serait différent, disait-il.
Ce sentiment de bonheur na pas duré longtemps. Tout a changé quand jai appris que jattendais un enfant. Au début, Antoine était fou de joie. Nous avons même organisé un grand dîner de famille, mes parents, sa sœur, tout le monde nous félicitait et souhaitait le meilleur à ce bébé qui allait naître. Jai encore les images de cette soirée gravées dans ma mémoire ; ce fut un instant suspendu, un des plus beaux. Je nai aucun regret. Mais peu à peu, le voile de ma passion aveugle sest mis à se dissiper.
À mesure que mon ventre sarrondissait, Antoine passait de moins en moins de temps à la maison. Jétais en congé maternité, et il ne rentrait que très tard, prétextant des dossiers urgents, des apéros dentreprise ou mille raisons professionnelles auxquelles je feignais de croire. Au début, jessayais de relativiser, mais bien vite, la solitude a pris le dessus. Les tâches du quotidien me devenaient de plus en plus pénibles, impossible de ramasser ses chaussettes, de nettoyer sans essoufflement.
Je me surprenais à me demander si nous navions pas précipité notre envie denfant…
Je savais que la passion décline avec le temps, mais jamais je naurais cru que cela irait aussi vite. Antoine continuait à moffrir des pivoines et du chocolat Valrhona, mais ce que je voulais, cétait juste sa présence.
Très vite, jai senti que ces absences nétaient pas uniquement dues au travail. Un collègue ma appris quune nouvelle stagiaire, Camille, venait darriver à lagence. Avec mon congé et le sous-effectif, la situation devenait intenable, paraît-il. Quelle ironie amère.
Je ne pouvais encore rien affirmer, mais mon instinct me prévenait que quelque chose clochait. Son agenda était devenu illisible : réunions, rendez-vous imprévus, dîners de dernière minute, rien ne lui laissait du temps à consacrer à notre couple. Un soir, jai retrouvé un reçu étrange dans la poche de son manteau, avec des initiales que je ne connaissais pas. Je ne sais pas pourquoi, mais je lai remis là, faisant mine de navoir rien vu.
Vivre seule à sept mois de grossesse était terrifiant et pourtant, Antoine me reprochait sans cesse mon stress et ma nervosité. Chaque dispute senlisait dans la désillusion. Jai vite compris quen abordant le sujet, il finirait par partir définitivement. La peur de le perdre était si intense quelle menvahissait corps et âme. On dit que ce que lon redoute finit toujours par se produire…
Quimporte la délicatesse de ses avances à nos débuts ; il nétait pas du tout cet homme galant que jimaginais. Les mots les plus cruels quil mait jamais lancés résonnent encore en moi : « Je ne suis pas prêt pour être père. » Et : « Jai rencontré quelquun dautre. » À vrai dire, la façon dont il me la dit sestompe dans ma mémoire, tant la douleur était vive. Jai cru devenir folle sur le moment.
Jamais je naurais cru avoir la force de demander le divorce. Mais il ne sattendait pas, lui non plus, à ce que je refuse de céder. Ni à ce que je sorte toutes ses affaires, le lendemain, sur le palier de notre appartement du 11ème. Dieu merci, cétait une location ; au moins, rien à diviser.
Et le bébé ? Tu y as pensé ? Comment vas-tu ten sortir ?
Je trouverai une solution. Je travaillerai à distance. Et puis, mes parents nont jamais hésité à me soutenir. Maman avait raison quand elle me mettait en garde contre lui Jaurais dû lécouter.
Cest la responsabilité envers mon fils à venir qui ma donné lassurance davancer. Si javais été seule, jamais je naurais eu le courage de partir. Mais ce nétait pas la vie que je voulais pour mon enfant.
Sa trahison a achevé de mouvrir les yeux. Les semaines qui ont suivi la rupture et même la naissance ont été terriblement dures. Jai retrouvé refuge dans la maison de mes parents, à Tours. Ils étaient ravis surtout mes grands-parents, heureux daccueillir un petit-fils dans la famille. Parfois, jai pensé à Antoine, jaurais menti en disant que non. Mais au fond, jétais certaine davoir fait le bon choix, que je pourrais, à moi seule, offrir au petit Clément tout ce quil méritait.
Et tout à coup, Antoine a réapparu dans ma vie.
Plein de regrets, il a demandé à rencontrer notre fils. Mais moi ? Est-ce que jen ai envie ? Peut-être quau final, je devrais repartir à zéro. Quitter Paris ou aller vivre chez des amis à Lyon Je ne sais pas encore, mais je sais une chose : jai appris, douloureusement, que lamour nefface pas tout.






