Ce jour-là, mon mari est rentré à la maison plus tôt que d’habitude, il s’est assis sur le canapé et s’est mis à pleurer comme un enfant. Lorsque j’ai découvert la raison, je suis restée pétrifiée.

Nous avions tous les deux vingt-sept ans quand jai rencontré Étienne. À cette époque, Étienne avait déjà obtenu son diplôme avec mention à la Sorbonne et se préparait à soutenir sa thèse. Il avait connu un vrai succès dans ses études. En plus de ses accomplissements académiques, il avait réussi à économiser suffisamment pour sacheter un appartement de deux pièces dans le 14ème arrondissement ainsi quune place de parking. Après lobtention de son diplôme, il envisageait dacheter une voiture. Un an plus tard, nous nous sommes mariés. Et un an et demi après, notre petite fille est née. Lorsque nous avons soufflé nos trente bougies, notre enfant venait tout juste davoir deux mois.
À lapproche de lanniversaire dÉtienne, je lui ai suggéré de fêter ça au restaurant avec ses parents. Mais il a refusé. Il a dit quil voulait passer sa journée à nêtre quavec nous deux, ses femmes, rien de plus.
Nous avons donc suivi son désir. Mais le lendemain, après le travail, il est parti voir ses parents. Il est revenu plus tôt que dhabitude. Il sest assis sur le canapé, le visage défait, et sest mis à pleurer. Jen suis restée sidérée. Mon mari, ce père déjà bien établi, pleurait comme un petit garçon perdu. Jai tenté de le consoler, de lui apporter un peu de chaleur. Cest alors quil sest ouvert à moi. Il ma raconté que, dans son enfance, il avait été frappé pour la moindre erreur : pour avoir joué au foot, pour avoir sali ses vêtements, pour une rature dans son cahier Son père et sa mère le corrigeaient sans pitié.
Quand jai grandi, ils ont arrêté les gifles, mais je nai jamais reçu un mot gentil, ma-t-il confié. Jai décroché mon bac technique avec mention.
Et alors ? Ce nest quun bac technique Tu vas poursuivre tes études supérieures, non ? Et Étienne a continué, alors même quil nen avait pas la nécessité.
Il a acheté un appartement.
Cinquante mètres carrés seulement…
Ils critiquaient, alors quils vivaient dans une maison de trente mètres carrés à peine. Il sest marié Tu as épousé une femme toute menue. Est-ce quelle pourra enfanter?
Jai donné naissance à notre fille.
On ne sait même pas de qui elle tient, cet enfant. Rien deux dans ce bébé !
Et pour finir, ses parents lui ont fait une scène parce quil navait pas organisé de réception pour leur anniversaire de mariage.
Fils ingrat !
Ils lavaient jugé sans appel. Étienne ma alors demandé, la voix brisée :
Suis-je donc à ce point mauvais pour quils ne puissent pas maimer?
Je lui ai répondu que certaines personnes sont simplement incapables daimer. Il na pas eu la chance de naître dans une famille bienveillante. Mais aujourdhui, il nous a, moi et notre fille. Nous laimons, nous, immensément. Parce quil est le meilleur époux, le meilleur père du monde.
Tu ne vois pas comme notre fille est heureuse quand tu franchis la porte le soir? Et Étienne, en se rappelant léclat de joie dans les yeux de notre petite Manon à chaque retour à la maison, a retrouvé son calme. Et, enfin, il a souri.

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Ce jour-là, mon mari est rentré à la maison plus tôt que d’habitude, il s’est assis sur le canapé et s’est mis à pleurer comme un enfant. Lorsque j’ai découvert la raison, je suis restée pétrifiée.
Mais c’est quoi, l’amour ? — Ne pleure pas, calme-toi, tu vas pas verser des larmes pour ce bon à rien de Boris, il ne les mérite pas, — consolait Mamie Aline sa petite-fille Véra. — Je t’avais prévenue avant le mariage, Boris n’est pas fait pour toi, n’épouse pas ce garçon… mais toi, tu n’en faisais qu’à ta tête : l’amour, l’amour, on s’aime. Et maintenant, il est où, cet amour ? — Oh mamie, je croyais que tu allais me réconforter, mais tu répètes toujours la même chose, — sanglotait Véra en essuyant ses larmes. — Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Que je félicite ce Boris, qui ne vaut rien, et voilà que tu pleures à cause de lui. — Mais mamie, l’amour alors ? Je lui faisais confiance, et il a ramené à la maison ma voisine Valérie, qui a sept ans de plus que lui, et en plus elle s’est moquée de moi… On n’a même pas vécu six mois ensemble, et déjà… Véra était rentrée plus tôt du travail, elle est entrée dans la maison, et là, des rires, elle est allée dans la chambre et a vu une scène qui lui a coupé le souffle. Boris la regardait, effrayé, et Valérie souriait et a lancé : — Bah alors, tu fais cette tête ? J’enseigne à ton mari tous les secrets de l’amour, — et elle a éclaté de rire. Véra a filé hors de la maison et s’est retrouvée chez sa grand-mère. — Mais l’amour… C’est ça, l’amour, s’il ramène une autre femme chez vous ? Quitte-le, divorce tant qu’il n’y a pas d’enfant. Viens vivre chez moi, — disait Aline. Mamie essayait de parler fermement, mais son cœur saignait. Sa petite-fille chérie blessée par ce… Boris, issu d’une famille de buveurs et de bagarreurs. Elle s’en doutait, mais Véra n’a rien voulu entendre. Bien sûr, il arrive que des enfants de familles comme ça deviennent de bonnes personnes, mais pas Boris. Depuis petit, il faisait des bêtises, adulte il buvait, se battait, et finissait toujours mal. Aline ne voulait pas que sa petite-fille l’épouse. Mais Boris était malin, il savait que Véra était douce, gentille, attentionnée et travailleuse. — Véra, je te jure, dès qu’on se marie, j’arrête de boire, — promettait-il en la demandant en mariage. Et elle, naïve, y croyait. Elle n’avait jamais eu de vrai petit ami, à part peut-être Victor au lycée, mais c’était juste de l’amitié. Elle est tombée amoureuse de Boris, il était beau, elle l’aimait comme s’il n’y avait pas d’autres garçons. Il avait quatre ans de plus, avait fait son service militaire. Tout le monde a essayé de dissuader Véra, même son amie Lisa lui a dit : — Je n’aime pas ton Boris, si tu l’épouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il t’a dit que tu le regretterais. — Lisa, arrêtez tous avec vos “si, si”… Je serai heureuse, moi ! — a répondu Véra, vexée, en partant, et Lisa l’a regardée partir avec pitié. Aline a fait de son mieux pour consoler sa petite-fille. Elle a préparé une tisane à la menthe, essayé de la distraire, mais voyait bien que ça ne servait à rien. Elle savait que quand tout va mal, aucun mot ne console. Il faut du temps. Vers le soir, Boris est arrivé dans la cour d’Aline, ivre bien sûr, et criait dans tout le quartier, quand elle est sortie sur le perron avec un bâton. — Que Véra sorte, sinon je la fais sortir moi-même… — Ah non, tu ne veux pas de ça, — Aline a levé son bâton, — approche, tu vas voir, ne crois pas que je suis trop vieille. Aline a osé parce qu’elle voyait les voisins derrière la barrière, et Lisa avec son mari Michel étaient déjà dans la cour. Boris hurlait des horreurs, menaçait de brûler la maison d’Aline avec Véra dedans, mais Michel est arrivé derrière, l’a attrapé par le col et l’a secoué si fort que Boris s’est tu. — Tais-toi, on a tout entendu, tu as menacé de brûler la maison, on va voir la police, dehors ! — Il l’a poussé dehors, Boris est tombé sur la route, s’est relevé et est parti sans un mot. Peu à peu, les voisins sont partis, Véra est sortie, Lisa l’a prise dans ses bras. Michel a fait un signe et est rentré chez lui. Aline s’est assise sur le banc sous la fenêtre, Véra et Lisa à côté. — Voilà l’amour, voilà le bonheur, — a murmuré Véra. — Qu’est-ce que je fais, mamie ? Dis-moi, tu sais tout sur l’amour. Tu as vécu cinquante ans avec papi Jean, tu disais que vous étiez heureux. — Seigneur, arrête avec ton amour. Je ne sais même pas ce que c’est, l’amour. Véra et Lisa se sont regardées, haussant les épaules, genre “si mamie Aline ne sait pas…” — Mamie, raconte comment tu as épousé papi Jean, — a demandé Véra, et Aline a accepté, juste pour la distraire. — Bon, je vous le dis tout de suite, je n’ai pas eu de grand amour, ni de beau mari, ni de belles paroles, ni de belles attentions, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée. Aline a réfléchi, se souvenant de sa jeunesse… Avec Jean, son futur mari, Aline était dans la même classe, mais il venait d’un autre village. L’école était ici, il faisait trois kilomètres à pied, comme d’autres enfants des hameaux. Après la septième, Jean n’est plus revenu, il a disparu. Aline ne l’a même pas remarqué. Elle a fini l’école, est restée au village. Famille nombreuse, trois plus jeunes, une sœur et deux frères. Elle faisait tout, surveillait les petits. Son père était malade, il était tombé dans la rivière glacée au printemps avec le cheval et la charrette, sauvé de justesse. Depuis, il toussait, travaillait comme veilleur de nuit aux greniers à blé. Sa mère était laitière à la ferme, partait tôt, rentrait le midi, repartait le soir. — Ma fille, prépare à manger, surveille les petits pour qu’ils ne soient pas en retard à l’école, — disait la mère, et Aline faisait tout, elle était responsable, sa mère comptait sur elle. Elle s’occupait des petits, vérifiait les devoirs, lavait, recousait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée. Son père restait couché. Elle n’avait pas le temps d’aller au bal, mais parfois elle s’arrangeait. Sa mère lui disait : — Va au bal, ma fille, tu es jeune, le travail ne finit jamais, profite de ta jeunesse. Aline y allait parfois, et un jour elle a revu Jean, son ancien camarade, revenu après trois ans. Il avait grandi, et bientôt il a commencé à tourner autour d’elle. — Je peux te raccompagner ? — demandait-il. Aline s’en fichait, si elle était d’humeur, elle acceptait. — Si tu veux, — et ils restaient devant la maison à discuter. Sinon, elle rentrait sans un mot. Jean la suivait partout, obstiné, presque collant. Elle le trouvait banal, ni beau ni moche, juste un gars. Ils sont restés amis presque trois ans. — Aline, je pars à l’armée dans une semaine, tu m’écriras ? — demandait-il. — Si tu écris, je répondrai, — a-t-elle promis. Elle ne répondait pas à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle ne voyait personne d’autre, aucun garçon ne lui plaisait. L’hiver venu, Jean est revenu de l’armée, plus costaud, sérieux. Ils ont recommencé à se voir. Au printemps, quand la neige a fondu, Jean a proposé : — Ça fait assez longtemps qu’on se fréquente. Épouse-moi. J’en ai marre de courir d’un village à l’autre. — D’accord, — a répondu Aline. Jean ne lui a jamais dit “je t’aime”, elle non plus, c’était juste le moment de se marier. Jean n’était pas bavard. Un gars du village, pas un prince charmant. — Papa, maman, je me marie. Jean m’a demandé. Le père n’a rien dit, il était déjà faible. La mère a fait un scandale, même la grand-mère est venue crier : — Pourquoi tu veux de ce malheureux sans le sou ? Il n’a rien ! — Aline se taisait, ils n’étaient pas riches non plus. Le mariage a eu lieu dans le village de Jean, joyeux, avec des chansons, des danses, des blagues. Il faisait beau, tout fleurissait, il y avait beaucoup d’invités. On leur a offert trois poules et un coq, même deux sacs de blé, un sac de farine. Ils ont décidé de vivre au village d’Aline, le temps de construire leur maison, en attendant elle vivait chez lui, avec son beau-père. Sa belle-mère était morte jeune. Le beau-père et la famille ont construit une petite maison en un été. Ils s’y sont installés. Puis ils ont bâti une grange, pris une vache et un cochon. Aline travaillait à la ferme, Jean était conducteur de tracteur. Ils travaillaient dur, mais étaient jeunes et tout allait bien. Un an plus tard, un fils est né. Ils n’ont pas eu d’autres enfants. — J’aurais aimé une fille, une aide, — disait-elle, mais ça n’a pas marché. Le fils a grandi, est parti en ville, est devenu agronome, a épousé une fille du coin, douce et posée. Puis est née Véra, la petite-fille chérie d’Aline. Aline et Jean ont vécu ensemble jusqu’à la retraite. — On était bien, tous les deux, — racontait Aline, — Jean était fiable et calme. Il ne m’a jamais crié dessus. On ne se cachait rien. On se réjouissait de ce qu’on avait. On avait des ruches, les abeilles étaient la passion de Jean, je l’aidais. Il pouvait passer des heures avec elles. Parfois, une abeille me piquait la joue. Il riait et plaisantait : — On va mettre de l’eau froide, t’as la joue toute gonflée, on ne voit plus ton œil, mais t’es toujours belle. Jean aimait Aline en silence, sans mots doux, parfois il cueillait des framboises ou des fraises et la nourrissait, elle riait. Jean aimait aussi lire. Il a dû lire toute la bibliothèque du village, même s’il avait peu de temps, il en trouvait toujours pour lire, parfois à voix haute pour sa femme. — Voilà, les filles, — conclut Mamie Aline, — on a vécu cinquante et un ans ensemble. On n’a jamais parlé d’amour, on ne s’est jamais fait de déclarations, on n’y pensait même pas. On était juste là, l’un pour l’autre, on se soutenait, on prenait soin de l’autre quand il était malade. Mais Jean est parti, et mon conte de fées s’est terminé. Je vis seule dans cette maison. Véra a divorcé de Boris, il n’a plus jamais menacé et l’évitait. Bientôt, elle a trouvé le bonheur et s’est mariée avec un homme bien. L’essentiel, c’est que Mamie Aline a approuvé son choix.