Des fleurs qui racontent l’enfance : le rêve accompli de Séréna et Georges, du tumulte de la ville à la douceur d’un village français, entre souvenirs de dahlias, transmission familiale et retrouvailles avec la nature.

Fleurs de lenfance

Toute sa vie, Irène avait rêvé davoir sa propre maison, mais depuis douze ans, elle vivait avec son mari à Lyon. Louis militaire avait un emploi du temps imprévisible, ce qui rendait difficile tout projet personnel. Irène soccupait de leurs deux fils, leur consacrait tout ce temps pendant que son mari rentrait tard, absorbé par son travail.

Louis, peut-être quon pourrait acheter une petite maison à la campagne ? proposait Irène.

Irène, tu sais bien que je naurai jamais le temps dy aller, alors tu serais toute seule là-bas Et puis, si on lachète trop loin, tu devras prendre le TER, seule avec les enfants ! Non, je préfère attendre la retraite. On achètera alors un petit pavillon dans un village, et tu feras ce que tu voudras !

Ah, tu raisonnes toujours bien, Louis, acquiesçait Irène.

Le temps a passé. Les garçons ont grandi, ont construit leur vie, fondé leur famille ailleurs, ne revenant que pour les vacances. Irène a pris sa retraite, lassée de l’école où elle enseignait depuis tant dannées. À son âge, elle aspirait au silence et à la tranquillité. Quel plaisir, désormais, de se réveiller sans penser à la cloche ou aux réunions de profs.

La maison du village

Louis aussi sest mis à la retraite, et enfin ils ont pu soffrir cette petite maison à la campagne, tout près de Bourg-en-Bresse, à cinquante kilomètres de Lyon. Ils avaient trouvé la maison dont ils avaient toujours rêvé : un espace paisible pour respirer lair frais, jardiner, accueillir les enfants et les petits-enfants savourer chaque instant.

Alors, Irène, on y va, dit Louis, chef de famille, pendant quelle préparait les valises avec enthousiasme. Cest le moment de shabituer à la vie tranquille du village.

Jai du mal à croire que ce jour soit arrivé ! riait-elle en rangeant les affaires pendant que lui chargeait le coffre de la voiture.

Irène aimait les fleurs depuis son enfance, et cette passion ne la jamais quittée. Dès leur arrivée, elle sest fixée un objectif :

Je veux une grande plate-bande fleurie dans la cour. Il me faut des fleurs partout, du début du printemps jusquà la fin de lautomne. Que la beauté florale maccompagne toute la saison.

La maison était bien entretenue, les anciens propriétaires avaient veillé à tout. Un peu de peinture à lintérieur, selon leurs goûts, le reste attendrait ; Louis savait tout faire, élevé à la campagne il navait pas peur du travail manuel.

Irène, elle, était citadine. Pourtant, les étés de son enfance, elle les passait avec sa sœur chez leur grand-mère à la campagne. Cest là quelle avait découvert la passion pour les fleurs, surtout les dahlias que sa grand-mère plantait chaque année.

Les premiers jours, pendant que Louis réparait à lintérieur, Irène organisait son jardin. Elle avait emmené des semences achetées à Lyon, et trouvé de magnifiques plants chez les mamies qui vendent devant lépicerie.

Excusez-moi, savez-vous où je pourrais trouver des dahlias ? Jadore ces fleurs, demandait Irène à la doyenne du village qui vendait ses plants.

Ma chérie, vois-tu la maison aux volets verts ? Cest chez Madame Lemarchand, elle ne plante que des dahlias ! Dailleurs, vous venez darriver ? Vous avez acheté la maison des Dubois ? Moi cest mamie Véronique !

Merci, mamie Véronique, moi cest Irène, enchantée ! répondit Irène avec un sourire.

Irène est allée chez Madame Lemarchand, qui étendait le linge dans la cour.

Bonjour, mamie Véronique ma dit que vous aviez de beaux dahlias.

Bonjour, cest vrai, les gens me nomment Lemarchand, mais je mappelle vraiment Claudine. Et toi ?

Irène, répondit-elle, sans surprise de ce tutoiement naturel des villageois. Claudine Lemarchand, voudriez-vous me vendre quelques bulbes de dahlias ? Ils me rappellent ma grand-mère.

Oh, je vais ten donner, je ne les vends pas, mais je te souhaite quils prennent racine ! Avoue, dans le village, presque plus personne ne sème de dahlias. Moi aussi je les aime On se comprend.

Alors quIrène commençait à fleurir sa cour, sa voisine, Joséphine, est passée et sest étonnée :

Des dahlias ? Pourquoi ? Je nen ai jamais plantés ! Ça ne se fait plus, tout le monde préfère dautres fleurs aujourdhui.

Chacun son goût, la mode change mais pas mon attachement, répondit Irène. Quand mes dahlias fleuriront, tu changeras peut-être davis. Jai gardé lamour des dahlias toute ma vie, un souvenir tendre de ma grand-mère Marie Ce sont les plus beaux moments de mon enfance.

Souvenirs denfance

Les parents dIrène habitaient en ville avec leurs deux filles, laînée Sophie et la petite Irène, dite « Nénette » dans la famille. La grand-mère Marie, du côté maternel, vivait au village non loin de Lyon, accueillant les petites-filles pour toutes les vacances.

Irène se souvenait de la maison en pierre de sa grand-mère, du grand jardin fleuri devant la porte, du banc juste à côté de la grille que sa grand-mère repeignait avant chaque été dun bleu éclatant.

Je me souviens de la barrière, de la clochette en fer sur le portail : il fallait frapper pour quon vienne ouvrir, racontait Irène à Louis, cétait la sonnette spéciale de mamie Marie.

Nos anciens ne manquaient pas didées ! samusait Louis.

Irène se souvenait aussi des rangs de framboisiers, elle adorait les framboises alors que sa sœur Sophie les détestait.

Comment peux-tu manger ça ? Il y a toujours des petites bêtes dedans ! lui disait Sophie.

Tu veux juste me dégoûter, mais moi, jadore ça ! Parfois elles sont amères, mais cest la framboise, rien de grave, rétorquait Irène, continuant de manger.

Les fraisiers, cétait aussi tout une histoire : la grand-mère avait son bol plein avant quIrène nait ramassé trois fraises.

Mamie, comment fais-tu pour en trouver autant ?

Petite coquine, les fraises jouent à cache-cache, il faut bien regarder sous les feuilles, tu verras, souriait Marie.

On se réunissait sous le cerisier, où le grand-père Henri avait fabriqué des sièges à partir de souches darbres pour ses petites-filles. Irène aimait sinstaller sur le plus haut pour être à la même taille que Sophie. Dans la maison, son repaire préféré était la petite cuisine : la table couverte dun tissu fleuri, et toujours un bol de biscuits ou brioches préparés par la grand-mère.

Quand il pleuvait, Irène et Sophie grimpaient sur la vieille cuisinière à bois ; à la première éclaircie on se cachait sous la couverture multicolore, Sophie lui racontait quun dragon se baladait dehors dès quil tonnait.

Mais il y avait aussi cette pièce minuscule sans fenêtre, qui effrayait Irène : un vieux coffre, une odeur forte de naphtaline, et dans langle, un manteau sombre suspendu.

Mamie, quest-ce que cest ? demandait Irène avec inquiétude.

Cest le manteau de papy Henri revenu de la guerre rassurait la grand-mère.

Mais Sophie chuchotait en secret :

Ce nest pas un manteau, cest un esprit qui peut emporter les petites dans le noir ! et Irène courait en fermant les yeux, terrifiée.

Mamie gronde Sophie pour ses histoires, rassurant la petite :

Il ny a pas de fantôme, nécoute pas ta sœur

Mais la chambre de la grand-mère était lumineuse, accueillante, remplie de fleurs sur les rebords de fenêtres et dehors dans le jardin. Irène disait souvent à Louis :

Tant de fleurs chez mamie, des soleils, des glaïeuls, même des roses Mais les dahlias, rouges, mauves, jaunes, bruns, étaient les plus beaux. Jessayais toujours de les toucher, leur parfum me reste encore. Je revois ce jardin comme si cétait hier.

Le rêve fleuri devient réalité

Louis suivait sa femme du regard, sûr quun jour, à la retraite, elle aurait son jardin. Et Irène savait quun jour, avec sa propre terre, elle planterait des fleurs, surtout des dahlias. Son rêve sest réalisé.

Elle a semé ses plants, le jardin était vaste, elle pouvait laisser libre cours à sa passion. Louis profitait de sa joie, heureux davoir exaucé son vœu.

L’été venu, les fleurs ont fleuri une à une, et bientôt les dahlias sont sortis de terre. Irène les saluait tous les matins :

Bonjour, mes jolis ! Comme je vous aime, vous êtes tous magnifiques.

Devant ses dahlias, elle sattardait le plus, caressant tendrement chaque pétale.

Ce nest pas pour rien que ma grand-mère les adorait, vous êtes vraiment les plus fiers et les plus beaux, murmurait-elle. Et elle avait limpression que les fleurs la comprenaient.

Dès la deuxième année, les voisines venaient admirer son jardin.

Irène, quelle magicienne tu es ! Quelle beauté ! Les dahlias sont merveilleux, sémerveillait même Joséphine. Tu avais raison, pourquoi ai-je pensé quils étaient démodés ?

Les dahlias sont ma fierté, ce sont les plus belles fleurs, disait Irène, le regard tourné vers le ciel, espérant que sa grand-mère Marie puisse voir cette splendeur aussi.

Et dans le parfum du jardin, Irène comprenait : les fleurs de lenfance nont jamais fané. Si lon cultive ses souvenirs comme on cultive ses passions, alors la beauté ne vieillit pas. Voilà toute la force des racines et des souvenirs, il suffit de les semer à nouveau pour refleurir.

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