**Journal Intime 15 octobre**
*«Tu nes pas de la famille», a murmuré ma belle-fille quand je lui ai offert des fleurs le jour de leur dépôt de dossier à la mairie.*
«Madeleine, vous rentrez tôt aujourdhui !» sétonne ma voisine, Claudine, en me croisant devant limmeuble. «Vous êtes malade ?»
«Non, Claudine, je vais bien. Juste une course à faire en ville.» Je réajuste mon sac sur mon épaule, les doigts tremblants.
«Ah bon. À notre âge, on ne sait jamais Hier, ma tension a fait un bond, jai cru devoir appeler le SAMU.»
Je hoche la tête sans vraiment écouter. Mon esprit est ailleurs : il faut que jarrive à la mairie centrale à temps. Lucas na pas précisé lheure, mais je sais que les jeunes couples y vont tôt, avant la foule.
Le bus séternise dans les embouteillles parisiens. Je vérifie mon sac pour la énième fois : carte didentité, fiches de paie, justificatif de domicile Au cas où ils voudraient régler la question du logement tout de suite.
Jimagine la surprise de Lucas, les remerciements timides dAurélie. Comment pourraient-ils vivre ce jour sans moi ?
La mairie du 4ᵉ arrondissement, un bâtiment haussmannien, impose le respect. Mes mains moites se crispent sur la rampe en montant lescalier. Quarante ans plus tôt, cétait moi qui gravissais ces marches, main dans la main avec feu mon mari, entourée de mes parents.
Le hall est bondé : des couples feuillettent des dossiers, des jeunes parents enregistrent leur nouveau-né. Pas de trace de Lucas.
«Pardon, madame», je madresse à lagent daccueil, «où dépose-t-on les dossiers de mariage ?»
«Premier étage, bureau 12», répond-elle sans lever les yeux de son écran.
Je trouve la porte entrouverte. Lucas, assis face à une fonctionnaire sévère, sursaute en me voyant. Aurélie, en robe bleu pétrole, affiche un sourire tendu.
«Maman ! Quest-ce que tu fais ici ?»
«Mon chéri !» Javance, rayonnante. «Je ne pouvais pas manquer ça !»
Aurélie échange un regard avec Lucas avant de me saluer dun «Bonjour, Madeleine» glacial.
Lemployée mindique une chaise contre le mur. Je sors le petit bouquet de lys que jai acheté rue de Rivoli.
«Pour toi, Aurélie. Je sais que tu aimes les lys.»
Elle le prend sans un mot.
La formalité dure une demi-heure. Je propose un déjeuner au Café de Flore «Ils font une tarte Tatin divine !» , mais Lucas secoue la tête :
«On prévoyait juste une balade, rien de plus.»
Le pincement au cœur. Jinsiste pour des photos devant la mairie. Aurélie sourit comme si on lui demandait de poser avec un criminel.
Dans le bus du retour, je regarde les photos sur mon téléphone. Lucas a lair heureux. Elle, on dirait une statue de glace.
*Soir*
Claudine appelle : «Alors, tout sest bien passé ?»
Je mens. «Oui, très bien.»
«Ils ne tont pas invitée à fêter ça ?»
«Non. Ils voulaient être seuls.»
«Étrange. De mon temps, on honorait ses parents.»
Je raccroche et contemple mon boeuf bourguignon assez pour trois. La télé grésille en fond.
Ma copine Élodie tonne au téléphone : «Quelle petite peste ! Elle te teste dès le début !»
Le lendemain, Lucas mappelle : «Aurélie a trouvé que tu étais froide.»
*Moi ? Froide ?*
«Elle dit que tu la regardais de travers.»
Je raccroche en larmes. Jai tout sacrifié pour lui après le décès de son père. Et maintenant, cette fille lui dicte sa conduite.
Élodie râle : «Laisse-les mijoter ! Ils reviendront dès le premier problème !»
En révisant les photos, je remarque une chose : sur le reflet des portes vitrées, on distingue ma silhouette floue, à lécart. Comme une ombre superflue.
Peut-être quun jour, Aurélie comprendra. Peut-être.
Pour linstant, il ny a que le silence de lappartement, et la nuit qui tombe sur Paris.







