Jai fini mon temps
Vous lauriez envoyé en pension comme un chaton, tant quà faire. Cest vrai, non? On paie et hop, libre comme lair, à profiter de sa liberté, lança Madame Geneviève avec un venin ironique, acéré comme du vinaigre sur la salade.
Camille, la bouche pincée dagacement, tira violemment sur la fermeture de sa valise. Bloquée. Comme la rengaine de belle-maman, qui ressortait à chaque fois que les jeunes parents prévoyaient une escapade.
Maman, arrête, tenta dapaiser Geneviève son fils Thomas, le mari de Camille. Même Paul part en vacances, simplement chez mes parents à la campagne. Il sera avec son papi et sa mamie, pas chez des inconnus. Il aura de lair pur, du jardin, une petite piscine gonflable, et le lait de la ferme tous les matins. Cest lidéal à son âge.
Ce nest pas des vacances, cest lexil, sindigna Geneviève, levant les bras. Un enfant de trois ans, il veut ses parents! Et vous, vous filez à Paris, à courir les musées! Et votre fils, pas de musée, pas de culture?
Camille, après avoir finalement dompté la fermeture, se redressa, lançant à Geneviève un regard noir.
Pas pour linstant, articula froidement la jeune femme. Ce quil lui faut, cest une routine, la sieste, et un pot à portée de main. Sûrement pas neuf heures davion avec escale, changement dheure et balades dans la ville. Dites-moi, Geneviève, cétait quand, la dernière fois que vous avez marché au parc avec votre petit-fils?
Jai eu mon temps avec mon fils, répondit fièrement la belle-mère, le nez en lair. Je lai traîné partout avec moi. Jai survécu. Vous ne pensez quà votre confort, jamais aux autres.
Justement! éclata presque Camille. Aux autres! Ceux qui prendront lavion avec nous pour supporter les hurlements de votre petit-fils pendant des heures. Ou ceux qui viendront écouter le guide en visite mais, à la place, nauront que jsuis fatigué, jai soif, pipi, mes jambes me font mal, on rentre! Les vacances avec un enfant de trois ans, Geneviève, cest de la torture. Pour Paul aussi.
Geneviève fronça les lèvres et détourna la tête.
On a joué à la famille, ça y est. Vous voulez le déposer quelque part, plus besoin de lui Si on voulait, on sadapterait à lenfant.
Camille ferma les yeux, comptant intérieurement jusquà cent pour ne pas exploser. Si seulement Geneviève savait lenfer du dernier voyage, elle modérerait sûrement son ton. Mais comment pourrait-elle savoir, alors quelle ne participe presque jamais à la vie de son petit-fils?
Camille, elle, navait rien oublié. Pendant un mois après leur retour, sa paupière gauche sursautait sans arrêt.
Cétait lété dernier. Ils avaient, naïvement, décidé daller chez des amis à la campagne, à cent kilomètres. Les amis avaient aussi une fillette, une balançoire, un immense jardin Le programme semblait prometteur.
Mais dès le départ, rien ne se passa comme prévu.
La voiture refusa de démarrer. Les amis attendaient, le barbecue mariné Ils durent chercher des billets de train en catastrophe.
Et la météo, perfide, sen mêla. Plus de trente-cinq degrés. Le clim du wagon hors service, toutes les fenêtres ouvertes, mais ça ne changeait rien: les voyageurs serrés comme des sardines. Lair, irrespirable.
Paul tint dix minutes. Puis il se mit à pleurnicher sans discontinuer. Puis, il pestait contre la chaleur, contre lennui. Puis il décida de courir dans le train.
Laisse-moi passer, beuglait-il, se cambrait dans les bras de Thomas. Je veux aller là-bas!
Paul, mon lapin, non il y a des gens, soufflait Thomas, cramoisi de honte et de tension, luttant pour retenir ce ver de terre gigotant.
Je veux pas rester assis! Aaaaaah!
Paul hurlait avec un professionnalisme monstre. Son cri résonnait plus fort que le roulement des wagons. Les passagers se tournaient, dabord avec compassion, ensuite irrités, puis franchement hostiles au bout dune demi-heure. Une femme en chemisier blanc fit une remarque, et Paul, indigné, agita son berlingot de jus: éclaboussures pour Thomas, Camille, et linconnue.
Le scandale fut phénoménal. La femme braillait aussi fort que Paul. Camille sexcusa presque en larmes, tenta de rembourser les dégâts, Paul hurlait parce quil navait plus son jus, Thomas grinçait des dents.
Une heure et demie denfer.
Quand ils posèrent enfin le pied sur le quai, ils navaient plus de forces pour les vacances. Paul, stressé, refusa la sieste, chouina jusquau soir et faillit renverser le barbecue. Le retour ne fut pas mieux. Et tout ça pour à peine une heure et demie de voyage. Et Geneviève voulait trimballer un enfant dune excursion à lautre pendant une semaine? Non merci. Cest de la maltraitance pour tout le monde.
Vous nélevez pas votre fils, cest tout! répétait souvent la belle-mère dès que Camille avançait un argument.
Mais Geneviève était plus pédagogue théorique que pratique. Elle venait tous les quinze jours, apportait des bananes ou du chocolat (alors que Paul y était allergique, elle le savait cent fois), couvait lenfant des yeux vingt minutes, partait. Peut-être une petite photo pour Facebook.
Mais Geneviève, au fond, pourquoi ça vous importe, avec qui Paul passe ses vacances? demanda un jour Camille en pleine dispute. Ce nest même pas chez vous.
Ah mais je ne suis pas obligée! Il a ses parents, cest à eux de sen occuper. Sil y avait urgence lhôpital, ou le travail jaiderais. Mais là Vous le baladez comme un animal, vous ne savez déjà plus quoi en faire.
Ces tensions, il fallait sy faire, mais elles rongeaient sournoisement les nerfs. Geneviève était bétonnée dans ses convictions, insensible à toute raison.
Eh bien, la vie est la meilleure école.
Quatre années filèrent. Paul avait alors sept ans. Lâge de raison, lécole, des activités parascolaires
La vie de Geneviève aussi avait viré au gris. Elle était veuve à présent. Jadis, la télé et le marmonnement de son mari animaient son appartement; désormais, un silence pesant. Peut-être ce vide, ou le désir de prouver au monde et surtout à ses beaux-parents quelle était encore vaillante, la poussa à un élan de générosité inouï.
Amenez-moi donc mon petit-fils, déclara-t-elle soudainement. Il nest plus un bébé, je saurais mentendre avec lui.
Vous êtes certaine? hésita Camille. Paul a besoin de compagnie, dattention ou au moins dun ordinateur.
Ne mapprends pas mon métier! sesclaffa Geneviève. Jai élevé mon fils, tu crois que je vais me laisser dépasser par mon petit-fils? On lira, on jouera au loto, on a pas besoin de vos nouvelles technologies! Amenez-le!
Le cœur un peu serré, doigts croisés pour la chance, ils déposèrent Paul. Deux semaines. Ils partirent se détendre dans une maison dhôtes, à peine un week-end. Camille sentait bien que ce serait court.
Elle ne sétait pas trompée.
Mamie visualisait déjà lidylle: son petit-fils bien coiffé, feuilletant une encyclopédie sur les animaux pendant quelle tricotait des chaussettes, distillant de temps à autre une remarque avisée. Puis un potage, puis une promenade main dans la main
Cette peinture bucolique sécroula une demi-heure après le départ des parents.
Mamie, je mennuie! lança Paul. Tu as une tablette?
Non. Comment veux-tu?
Alors on fait un jeu de zombies. Tu es le zombie, je suis le survivant!
Quel zombie, quelle apocalypse? sétrangla Geneviève. Paul, dessine, je tai acheté un livre de coloriage.
Je veux pas, cest pour les bébés! Paul se mit à tourner autour du canapé. Allez, mamie! Joue avec moi! Regarde! Rgarde! Tu regardes pas!
Il ne restait pas en place une seconde. Parfois avion, parfois chef dorchestre avec les casseroles, parfois aspirant à embarquer mamie dans détranges jeux. Les livres de contes, le vieux jeu de construction, rien ne lintéressait. Il voulait un spectateur, un compagnon, un animateur à disposition. Toutes les trois minutes: «Mamie, pourquoi», «Mamie, viens faire», «Mamie, regarde!»
À midi, Geneviève se sentait écrasée, comme si elle avait déchargé un wagon de charbon.
Mais ce nétait quun début. Cela senvenima à table. Geneviève servit fièrement une soupe au bœuf. Dhabitude elle sen privait, là elle sétait surpassée.
Paul sapprocha, observa la soupière comme si un monstre flottait dedans, et fit la grimace.
Jen veux pas.
Pourquoi donc?
Ya de loignon cuit. Jaime pas ça.
Quoi?! soffusqua la grand-mère. Cest plein de vitamines, enfin! Mange, va!
Jveux pas!
Tu veux quoi?
Des pâtes au fromage. Et une saucisse coupée en forme de pieuvre.
Geneviève leva un sourcil, désarçonnée. Elle navait pas ce savoir-faire.
Tu crois que tes au restaurant? lâcha-t-elle.
Paul haussa les épaules et fila construire une cabane avec les coussins, chaises et le lampadaire.
Le soir venu, la tension artérielle de Geneviève jouait au yoyo. Impossible de se reposer: Paul bondissait sur elle comme sur un trampoline, criant: «Debout, les ennemis arrivent!». Pas de journal télé: Paul voulait ses dessins animés sinon, cétait lémeute. Et loin de se calmer devant un écran, il virevoltait tel un diablotin.
De leur côté, Thomas et Camille savouraient leur répit. Assis sur la terrasse, contemplant les lueurs du crépuscule, écoutant le bois crépiter au barbecue.
Cest un vrai silence, soupira Camille en fermant les yeux. On dirait un rêve On était peut-être trop durs avec ta mère.
À cet instant, le portable de Thomas sonna.
Allô, maman?
Revenez sur-le-champ! coupa Geneviève, déjà en pleine panique. Reprenez-le, tout de suite!
Quest-ce qui se passe, maman?
Cest un cauchemar! Votre fils est insupportable! Il a mis lappartement sans dessus dessous! Il ne mange pas normalement! Il me prend pour un cheval à sauter, je vais faire une crise cardiaque! Si vous nêtes pas là dans lheure, jappelle le SAMU et la police, quon les emmène tous! Jen peux plus! Je vous attends!
Bip, bip, bip.
Camille posa son verre sans dire un mot. Le vin resta inachevé, la viande crue.
Allez, on y va, grogna Thomas. Nos vacances sont finies
Ils firent la route en silence. Lamertume leur nouait la gorge: cétait Geneviève qui avait réclamé, et la voilà en crise.
À peine avaient-ils sonné que la porte souvrit dun coup. Geneviève, pâle, embaumait la camomille et le cœur malade. On aurait cru quelle sortait dun champ de bataille.
Paul, lui, courut vers eux, vif et joyeux.
Merci mon Dieu, haleta la grand-mère en poussant littéralement lenfant vers la sortie. Emmenez-le. Ne me demandez plus jamais ça! Cet enfant, cest pas possible! Loignon va pas, il sennuie, il saute partout, il mattaque!
Cest un enfant, maman, répliqua Thomas dun ton sec, prenant Paul par la main. Un enfant plein de vie, en bonne santé. On te la dit, cest toi qui te sentais apte.
Je croyais quil était normal! Celui-là Il doit voir un spécialiste! Geneviève se cramponna la poitrine. Allez-y. Il faut que je me repose ou je vais finir à lhôpital.
Dans la voiture, Paul, enfin à laise, demanda:
Maman, on retourne bientôt chez Papy René et Mamie Lucie?
Bientôt, mon chéri. On y retournera, promis.
Tant mieux, marmonna lenfant, sendormant déjà. Parce que Mamie Geneviève elle est bizarre. Elle crie tout le temps, elle sait pas jouer et elle cuisine mal.
Depuis ce soir-là, Geneviève névoqua plus jamais lidée de vacances partagées ni ne demanda pourquoi ils nemmenaient pas Paul. Elle leur souhaitait simplement bon voyage en partant.
Paul, lui, passait tous ses congés chez les parents de Camille; il creusait des trous à ver avec son grand-père, jouait à la guerre et mangeait la soupe de sa grand-mère. Sans oignon, car Mamie Lucie connaissait ses goûts.
Les relations avec la belle-mère ne saméliorèrent pas, mais Camille sen fichait. Au moins, plus personne ne venait régenter sa vie. Et Geneviève resta seule avec sa certitude inébranlable et ses encyclopédies rangées, que personne nouvrit jamaisEt si parfois, en rangeant la cuisine, Camille tombait encore sur une boîte de chocolats oubliée ou sur la vieille peluche en forme de chat achetée par Geneviève, elle souriait un sourire tendre et un peu fatigué. La maternité, se disait-elle, nétait pas une compétition, ni une leçon à donner; cétait la plus modeste et la plus vaste des transmissions. Chacun tâtonnait à sa façon, bousculé par lamour, les souvenirs et le malentendu, espérant seulement trouver sa place.
Les années passèrent. Paul grandit, changeant de héros chaque saison, remplissant la maison dhistoires et de questions sans fin, fuyant les oignons mais croquant la vie à pleines dents. Camille apprit à chérir le silence tout autant que le tumulte, à sourire devant la valise qui coinçait encore parfois: la vie nétait jamais très simple, mais après tout, elle la voulait pleine, imprévisible et un peu bruyante.
Quand venait le temps des adieux sur le quai de la gare, Camille et Thomas regardaient Paul courir vers Papy René et Mamie Lucie, les bras tendus, le rire libre, le cœur léger. Et chaque fois, Camille sentait que, malgré les maladresses, les blessures minuscules, la tendresse transmise de mère en fille, de grand-mère en petit-fils était plus forte que tout. Rien ne soubliait, mais tout finissait par sapprivoiser.
Un soir dété, alors que le soleil jetait ses derniers feux roses sur la campagne, Camille prit la main de Thomas et murmura:
Tu vois, on ne choisit pas sa famille. Mais on choisit de recommencer, encore et encore, à aimer.
Et tandis que la brise soulevait doucement les rideaux, elle sut, dans la chaleur de ce foyer sans oignon ni amertume, quils avaient enfin, chacun à leur manière, trouvé la paix.





