J’ai eu ma dose — Vous n’aviez plus qu’à le mettre en famille d’accueil, comme un chaton. Bah oui, on paie et on s’en lave les mains, liberté chérie ! lâcha Madame Galina d’un ton cinglant. Marie, contrariée, serra les lèvres et tira brutalement sur la fermeture éclair de la valise. Peine perdue. Elle coinçait, tout comme cette rengaine que sa belle-mère ressortait à chaque projet de vacances. — Maman, arrête, tenta de tempérer André, le mari de Marie. Téo aussi part en vacances, c’est juste à la campagne. Chez mes beaux-parents, pas chez des inconnus. Il aura l’air pur, le potager, une piscine gonflable et du lait frais chaque jour. C’est l’idéal pour son âge. — Ce n’est pas des vacances, c’est de l’exil ! s’insurgea la belle-mère. Un enfant de trois ans a besoin de ses parents ! Et eux, ils partent à Paris faire les musées ! Et leur fils, il n’a pas besoin de culture, peut-être ? Marie maîtrisa enfin la fermeture, se redressa et planta un regard sombre dans les yeux de Galina. — Pour l’instant, non, répondit froidement la belle-fille. Il a surtout besoin d’un rythme, d’une sieste et d’un pot à proximité. Pas d’un vol de neuf heures avec escale et changement de fuseaux horaires. D’ailleurs, Galina, la dernière fois que vous avez emmené votre petit-fils au parc, c’était quand ? — J’ai déjà donné avec mon fils ! renchérit fièrement la belle-mère. Je l’ai trimballé partout, et j’ai survécu. Mais vous, rien que pour votre petit confort. Il faut aussi penser aux autres, pas qu’à soi. — Exactement ! faillit crier Marie. Aux autres ! À tous ceux qui prendront l’avion avec nous et qui devront subir les hurlements de votre petit-fils pendant deux heures. Et aux touristes qui voudront écouter le guide plutôt que “j’ai soif, j’ai envie de faire pipi, j’ai mal aux jambes !”. Les vacances avec un enfant de trois ans, c’est tout sauf des vacances ! C’est une épreuve, même pour Téo. La belle-mère bougonna et détourna la tête. — On dirait que vous en avez assez joué, des parents. Vous ne voulez plus de lui ? Il suffit juste de s’ajuster à l’enfant si on veut vraiment partir avec lui. Marie ferma les yeux et compta mentalement jusqu’à cent pour rester calme. Si seulement Galina savait le cauchemar de leur dernier séjour, elle ravalerait peut-être ses remarques. Mais comment pourrait-elle comprendre, elle qui ne participait presque jamais à l’éducation de son petit-fils ? Mais Marie, elle, s’en souvenait très bien. Un mois après ce voyage, elle en avait encore l’œil gauche qui clignotait tout seul. C’était l’été dernier. Ils avaient eu la brillante idée d’aller chez des amis à la campagne. Cent kilomètres, à peine. Les amis avaient une fille, une aire de jeux, un grand jardin. Ça promettait. Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. La voiture n’a pas démarré. Les amis attendaient, les brochettes marinent… Ils ont dû acheter en urgence des billets de TER. Et la météo s’est mise de la partie : trente-cinq degrés. Les climatiseurs en panne, fenêtres grandes ouvertes, mais aucun effet. La rame de train remplie à craquer. Étouffant. Téo a tenu dix minutes. Puis il s’est mis à geindre, à se plaindre de la chaleur et de l’ennui. Il s’est mis en tête de courir dans le wagon. — Lâche-moi ! hurlait-il, se cambre dans les bras d’André. Je veux aller là-bas ! — Téo, mon lapin, ce n’est pas possible. Il y a des messieurs et des dames, soufflait André, cramoisi de honte et de fatigue, tandis qu’il tentait de contenir l’enfant gigotant. — Je veux pas rester assis ! Aaaaaah ! Téo criait si fort qu’on n’entendait plus que lui, même par-dessus le vacarme du train. Les passagers se retournaient. D’abord compatissants, puis excédés, et enfin franchement hostiles. Une dame en chemisier blanc fit une remarque ; dans un élan de protestation, Téo lança son jus. Tout le monde en prit pour son grade. Un scandale homérique. La dame criait plus fort que Téo. Marie présentait des excuses presque en larmes, offrait de l’argent pour compenser. Téo pleurait à cause du jus perdu. André grinçait des dents. Une heure et demie d’enfer. À l’arrivée, plus personne n’avait envie de vacances. Téo, stressé, refusa la sieste, chouina tout l’après-midi et manqua de renverser le barbecue. Le retour ne fut guère mieux. Et ce n’étaient que cent kilomètres ! Et la belle-mère voudrait faire le tour des musées avec un tout-petit ? Même pas en rêve. — C’est juste parce que vous l’élevez mal ! répétait la belle-mère chaque fois que Marie essayait d’argumenter. Madame Galina était pédagogue sur le papier. Une visite sur deux, elle débarquait avec des bananes ou du chocolat (auquel Téo est allergique — combien de fois l’ont-ils répété ?), jouait les mamies gâteau vingt minutes et repartait. À la rigueur, elle faisait sa photo pour Facebook. — Mais enfin Galina, qu’est-ce que ça peut vous faire, avec qui reste Téo ? demanda un jour Marie pendant une dispute. Ce n’est pas vous, de toute façon. — Je ne suis pas obligée ! Il a des parents, c’est à eux de s’en occuper. S’il y avait urgence, hôpital ou boulot, j’aiderais. Mais là… Vous le larguez comme un chaton, vous ne savez plus quoi en faire. Tout ça aurait pu rester supportable, mais ça usait les nerfs à petit feu. La belle-mère campait sur ses certitudes, imperméable à tout argument. La vie, au fond, est le meilleur professeur. Quatre ans ont filé. Téo a eu sept ans. Il parle bien, va à l’école, fait du sport… La vie de Madame Galina a aussi changé, moins gaiement : elle est veuve. Avant, son appartement résonnait de la télé et des ronflements du mari. Désormais, c’est le silence. Entre solitude et volonté de montrer à l’univers — surtout aux beaux-parents — qu’elle sait y faire, Galina propose un geste inédit. — Amenez-moi le petit ! propose-t-elle, généreusissime. Il n’est plus un bébé, il saura s’occuper. On trouvera des occupations tous les deux. — Vous êtes sûre ? hésite Marie. Il est plein d’énergie, il demande de l’attention… ou au moins un ordinateur. — Allons, me prends pas pour une débutante, rétorque la belle-mère. J’ai bien élevé son père, non ? On lira, on jouera au loto, pas besoin de vos gadgets ! Amenez-le ! Le cœur serré et les doigts croisés, ils confient Téo pour deux semaines. Ils partent, pleins d’appréhensions, en week-end. Intuition justifiée. La grand-mère imagine un tableau idyllique : un petit garçon sage, lisant une encyclopédie sur les animaux, elle à côté, tricotant et commentant. Puis on savoure la soupe, et on se balade main dans la main. Tout s’effondre une demi-heure après le départ. — Mamie, je m’ennuie ! T’as une tablette ? — Non, pourquoi j’aurais ça ? — Alors viens jouer au zombie ! T’es le zombie, moi le survivant ! — Quel zombie, voyons ? Téo, dessine donc, je t’ai pris un cahier de coloriage. — Le coloriage, c’est pour les petits ! proteste Téo, tournant en rond autour du canapé. Allez, joue avec moi ! Regarde, regarde, tu ne me regardes PAS ! Il était infatigable : avion, casseroles, jeux auxquels sa grand-mère ne comprenait rien. Indifférent à Tchekhov ou aux vieux Legos, il voulait un public, un complice, un animateur personnel. Toutes les trois minutes : « Mamie, pourquoi ? », « Mamie, on fait quoi ? », « Mamie, tu regardes ? » La grand-mère, habituée au calme, se sent lessivée avant le repas. Mais c’était le début. Le pire vint à table. Madame Galina sert fièrement du pot-au-feu de bœuf. Un plat rare, préparé exprès. Téo regarde, fait la grimace. — J’en veux pas. — Pourquoi donc ? — Y’a des oignons. Cuits. J’aime pas. — Comment ? C’est bon pour la santé ! Mange ! — J’en veux pas ! — Tu veux quoi alors ? — Pâtes au fromage. Et une saucisse. Coupée en pieuvre. La grand-mère, dubitative. — Je ne suis pas un restaurant, moi ! Téo s’en fiche et va construire une cabane avec les coussins et les chaises. Le soir, la tension de la grand-mère fait des montagnes russes. Impossible de se reposer, Téo bondit au moindre soupir : « Lève-toi, mamie, les méchants arrivent ! » Impossible de regarder l’actualité, Téo veut les dessins animés — et ne s’apaise pas pour autant. Il court dans tous les sens. Chez André et Marie, en revanche, la soirée est parfaite : sur la terrasse, ils sirotent un verre, savourent la tranquillité. Peut-être qu’ils ont été durs avec la belle-mère ? Le téléphone sonne. — Allô, maman ? — Venez le chercher ! hurle la belle-mère. Il est insupportable ! Il a retourné la maison ! Il refuse de manger ! Il saute partout, c’est un monstre ! J’appelle la police si vous n’êtes pas là dans l’heure ! Je n’en peux plus ! Raccroché. Marie repose son verre, dans lequel le vin ne sera jamais bu, ni les brochettes terminées. — Allez, on y va, soupire André. Les vacances sont finies… Ils roulent en silence, la déception au bord des larmes. Galina avait insisté, puis crise à l’arrivée. À peine ont-ils sonné que la porte s’ouvre. Madame Galina, livide, sentant le valocordin, look rescapée du Vietnam. Téo, lui, pimpant comme jamais. — Merci mon Dieu, souffle la belle-mère, poussant l’enfant dehors. Emmenez-le, ne me demandez plus jamais ça ! Cet enfant, c’est pas un enfant, c’est un démon ! Il aime rien, il saute partout, il me tue ! — C’est juste un enfant, maman, réplique André en prenant la main de son fils. Un enfant en bonne santé. On vous avait prévenus. Vous avez dit que vous y arriveriez. — Je croyais qu’il était normal ! Mais il faut voir un médecin ! gémit la belle-mère, la main sur le cœur. Partez, que je me repose ou j’y passe. Dans la voiture, Téo demande : — Maman, on retourne bientôt chez papi Jean et mamie Lucie ? — Bientôt, mon chéri. — Tant mieux… Parce que mamie Galia… elle crie tout le temps, elle sait pas jouer. Et sa soupe, elle est pas bonne. Depuis cette soirée, Galina n’a plus jamais parlé de vacances communes ni fait de reproches. Désormais, quand ils s’en vont, elle se contente de leur souhaiter « bon voyage ». Et Téo passe toutes ses vacances chez les parents de Marie. Il pêche des vers avec papi, fait la guerre et mange la soupe de mamie — sans oignons, parce que mamie Lucie connaît les goûts de son petit-fils. Les relations avec la belle-mère ne se sont pas améliorées, mais Marie s’en fiche. Plus personne ne lui fait la leçon. Et Madame Galina est restée seule avec ses bonnes certitudes et ses encyclopédies intactes, que personne n’a jamais ouvertes…

Jai fini mon temps

Vous lauriez envoyé en pension comme un chaton, tant quà faire. Cest vrai, non? On paie et hop, libre comme lair, à profiter de sa liberté, lança Madame Geneviève avec un venin ironique, acéré comme du vinaigre sur la salade.

Camille, la bouche pincée dagacement, tira violemment sur la fermeture de sa valise. Bloquée. Comme la rengaine de belle-maman, qui ressortait à chaque fois que les jeunes parents prévoyaient une escapade.

Maman, arrête, tenta dapaiser Geneviève son fils Thomas, le mari de Camille. Même Paul part en vacances, simplement chez mes parents à la campagne. Il sera avec son papi et sa mamie, pas chez des inconnus. Il aura de lair pur, du jardin, une petite piscine gonflable, et le lait de la ferme tous les matins. Cest lidéal à son âge.

Ce nest pas des vacances, cest lexil, sindigna Geneviève, levant les bras. Un enfant de trois ans, il veut ses parents! Et vous, vous filez à Paris, à courir les musées! Et votre fils, pas de musée, pas de culture?

Camille, après avoir finalement dompté la fermeture, se redressa, lançant à Geneviève un regard noir.

Pas pour linstant, articula froidement la jeune femme. Ce quil lui faut, cest une routine, la sieste, et un pot à portée de main. Sûrement pas neuf heures davion avec escale, changement dheure et balades dans la ville. Dites-moi, Geneviève, cétait quand, la dernière fois que vous avez marché au parc avec votre petit-fils?

Jai eu mon temps avec mon fils, répondit fièrement la belle-mère, le nez en lair. Je lai traîné partout avec moi. Jai survécu. Vous ne pensez quà votre confort, jamais aux autres.

Justement! éclata presque Camille. Aux autres! Ceux qui prendront lavion avec nous pour supporter les hurlements de votre petit-fils pendant des heures. Ou ceux qui viendront écouter le guide en visite mais, à la place, nauront que jsuis fatigué, jai soif, pipi, mes jambes me font mal, on rentre! Les vacances avec un enfant de trois ans, Geneviève, cest de la torture. Pour Paul aussi.

Geneviève fronça les lèvres et détourna la tête.

On a joué à la famille, ça y est. Vous voulez le déposer quelque part, plus besoin de lui Si on voulait, on sadapterait à lenfant.

Camille ferma les yeux, comptant intérieurement jusquà cent pour ne pas exploser. Si seulement Geneviève savait lenfer du dernier voyage, elle modérerait sûrement son ton. Mais comment pourrait-elle savoir, alors quelle ne participe presque jamais à la vie de son petit-fils?

Camille, elle, navait rien oublié. Pendant un mois après leur retour, sa paupière gauche sursautait sans arrêt.

Cétait lété dernier. Ils avaient, naïvement, décidé daller chez des amis à la campagne, à cent kilomètres. Les amis avaient aussi une fillette, une balançoire, un immense jardin Le programme semblait prometteur.

Mais dès le départ, rien ne se passa comme prévu.

La voiture refusa de démarrer. Les amis attendaient, le barbecue mariné Ils durent chercher des billets de train en catastrophe.

Et la météo, perfide, sen mêla. Plus de trente-cinq degrés. Le clim du wagon hors service, toutes les fenêtres ouvertes, mais ça ne changeait rien: les voyageurs serrés comme des sardines. Lair, irrespirable.

Paul tint dix minutes. Puis il se mit à pleurnicher sans discontinuer. Puis, il pestait contre la chaleur, contre lennui. Puis il décida de courir dans le train.

Laisse-moi passer, beuglait-il, se cambrait dans les bras de Thomas. Je veux aller là-bas!

Paul, mon lapin, non il y a des gens, soufflait Thomas, cramoisi de honte et de tension, luttant pour retenir ce ver de terre gigotant.

Je veux pas rester assis! Aaaaaah!

Paul hurlait avec un professionnalisme monstre. Son cri résonnait plus fort que le roulement des wagons. Les passagers se tournaient, dabord avec compassion, ensuite irrités, puis franchement hostiles au bout dune demi-heure. Une femme en chemisier blanc fit une remarque, et Paul, indigné, agita son berlingot de jus: éclaboussures pour Thomas, Camille, et linconnue.

Le scandale fut phénoménal. La femme braillait aussi fort que Paul. Camille sexcusa presque en larmes, tenta de rembourser les dégâts, Paul hurlait parce quil navait plus son jus, Thomas grinçait des dents.

Une heure et demie denfer.

Quand ils posèrent enfin le pied sur le quai, ils navaient plus de forces pour les vacances. Paul, stressé, refusa la sieste, chouina jusquau soir et faillit renverser le barbecue. Le retour ne fut pas mieux. Et tout ça pour à peine une heure et demie de voyage. Et Geneviève voulait trimballer un enfant dune excursion à lautre pendant une semaine? Non merci. Cest de la maltraitance pour tout le monde.

Vous nélevez pas votre fils, cest tout! répétait souvent la belle-mère dès que Camille avançait un argument.

Mais Geneviève était plus pédagogue théorique que pratique. Elle venait tous les quinze jours, apportait des bananes ou du chocolat (alors que Paul y était allergique, elle le savait cent fois), couvait lenfant des yeux vingt minutes, partait. Peut-être une petite photo pour Facebook.

Mais Geneviève, au fond, pourquoi ça vous importe, avec qui Paul passe ses vacances? demanda un jour Camille en pleine dispute. Ce nest même pas chez vous.

Ah mais je ne suis pas obligée! Il a ses parents, cest à eux de sen occuper. Sil y avait urgence lhôpital, ou le travail jaiderais. Mais là Vous le baladez comme un animal, vous ne savez déjà plus quoi en faire.

Ces tensions, il fallait sy faire, mais elles rongeaient sournoisement les nerfs. Geneviève était bétonnée dans ses convictions, insensible à toute raison.

Eh bien, la vie est la meilleure école.

Quatre années filèrent. Paul avait alors sept ans. Lâge de raison, lécole, des activités parascolaires

La vie de Geneviève aussi avait viré au gris. Elle était veuve à présent. Jadis, la télé et le marmonnement de son mari animaient son appartement; désormais, un silence pesant. Peut-être ce vide, ou le désir de prouver au monde et surtout à ses beaux-parents quelle était encore vaillante, la poussa à un élan de générosité inouï.

Amenez-moi donc mon petit-fils, déclara-t-elle soudainement. Il nest plus un bébé, je saurais mentendre avec lui.

Vous êtes certaine? hésita Camille. Paul a besoin de compagnie, dattention ou au moins dun ordinateur.

Ne mapprends pas mon métier! sesclaffa Geneviève. Jai élevé mon fils, tu crois que je vais me laisser dépasser par mon petit-fils? On lira, on jouera au loto, on a pas besoin de vos nouvelles technologies! Amenez-le!
Le cœur un peu serré, doigts croisés pour la chance, ils déposèrent Paul. Deux semaines. Ils partirent se détendre dans une maison dhôtes, à peine un week-end. Camille sentait bien que ce serait court.

Elle ne sétait pas trompée.

Mamie visualisait déjà lidylle: son petit-fils bien coiffé, feuilletant une encyclopédie sur les animaux pendant quelle tricotait des chaussettes, distillant de temps à autre une remarque avisée. Puis un potage, puis une promenade main dans la main

Cette peinture bucolique sécroula une demi-heure après le départ des parents.

Mamie, je mennuie! lança Paul. Tu as une tablette?

Non. Comment veux-tu?

Alors on fait un jeu de zombies. Tu es le zombie, je suis le survivant!
Quel zombie, quelle apocalypse? sétrangla Geneviève. Paul, dessine, je tai acheté un livre de coloriage.

Je veux pas, cest pour les bébés! Paul se mit à tourner autour du canapé. Allez, mamie! Joue avec moi! Regarde! Rgarde! Tu regardes pas!

Il ne restait pas en place une seconde. Parfois avion, parfois chef dorchestre avec les casseroles, parfois aspirant à embarquer mamie dans détranges jeux. Les livres de contes, le vieux jeu de construction, rien ne lintéressait. Il voulait un spectateur, un compagnon, un animateur à disposition. Toutes les trois minutes: «Mamie, pourquoi», «Mamie, viens faire», «Mamie, regarde!»

À midi, Geneviève se sentait écrasée, comme si elle avait déchargé un wagon de charbon.

Mais ce nétait quun début. Cela senvenima à table. Geneviève servit fièrement une soupe au bœuf. Dhabitude elle sen privait, là elle sétait surpassée.

Paul sapprocha, observa la soupière comme si un monstre flottait dedans, et fit la grimace.

Jen veux pas.
Pourquoi donc?
Ya de loignon cuit. Jaime pas ça.
Quoi?! soffusqua la grand-mère. Cest plein de vitamines, enfin! Mange, va!
Jveux pas!
Tu veux quoi?
Des pâtes au fromage. Et une saucisse coupée en forme de pieuvre.

Geneviève leva un sourcil, désarçonnée. Elle navait pas ce savoir-faire.

Tu crois que tes au restaurant? lâcha-t-elle.

Paul haussa les épaules et fila construire une cabane avec les coussins, chaises et le lampadaire.

Le soir venu, la tension artérielle de Geneviève jouait au yoyo. Impossible de se reposer: Paul bondissait sur elle comme sur un trampoline, criant: «Debout, les ennemis arrivent!». Pas de journal télé: Paul voulait ses dessins animés sinon, cétait lémeute. Et loin de se calmer devant un écran, il virevoltait tel un diablotin.

De leur côté, Thomas et Camille savouraient leur répit. Assis sur la terrasse, contemplant les lueurs du crépuscule, écoutant le bois crépiter au barbecue.

Cest un vrai silence, soupira Camille en fermant les yeux. On dirait un rêve On était peut-être trop durs avec ta mère.

À cet instant, le portable de Thomas sonna.

Allô, maman?
Revenez sur-le-champ! coupa Geneviève, déjà en pleine panique. Reprenez-le, tout de suite!
Quest-ce qui se passe, maman?
Cest un cauchemar! Votre fils est insupportable! Il a mis lappartement sans dessus dessous! Il ne mange pas normalement! Il me prend pour un cheval à sauter, je vais faire une crise cardiaque! Si vous nêtes pas là dans lheure, jappelle le SAMU et la police, quon les emmène tous! Jen peux plus! Je vous attends!

Bip, bip, bip.

Camille posa son verre sans dire un mot. Le vin resta inachevé, la viande crue.

Allez, on y va, grogna Thomas. Nos vacances sont finies

Ils firent la route en silence. Lamertume leur nouait la gorge: cétait Geneviève qui avait réclamé, et la voilà en crise.

À peine avaient-ils sonné que la porte souvrit dun coup. Geneviève, pâle, embaumait la camomille et le cœur malade. On aurait cru quelle sortait dun champ de bataille.

Paul, lui, courut vers eux, vif et joyeux.

Merci mon Dieu, haleta la grand-mère en poussant littéralement lenfant vers la sortie. Emmenez-le. Ne me demandez plus jamais ça! Cet enfant, cest pas possible! Loignon va pas, il sennuie, il saute partout, il mattaque!

Cest un enfant, maman, répliqua Thomas dun ton sec, prenant Paul par la main. Un enfant plein de vie, en bonne santé. On te la dit, cest toi qui te sentais apte.

Je croyais quil était normal! Celui-là Il doit voir un spécialiste! Geneviève se cramponna la poitrine. Allez-y. Il faut que je me repose ou je vais finir à lhôpital.

Dans la voiture, Paul, enfin à laise, demanda:

Maman, on retourne bientôt chez Papy René et Mamie Lucie?
Bientôt, mon chéri. On y retournera, promis.
Tant mieux, marmonna lenfant, sendormant déjà. Parce que Mamie Geneviève elle est bizarre. Elle crie tout le temps, elle sait pas jouer et elle cuisine mal.

Depuis ce soir-là, Geneviève névoqua plus jamais lidée de vacances partagées ni ne demanda pourquoi ils nemmenaient pas Paul. Elle leur souhaitait simplement bon voyage en partant.

Paul, lui, passait tous ses congés chez les parents de Camille; il creusait des trous à ver avec son grand-père, jouait à la guerre et mangeait la soupe de sa grand-mère. Sans oignon, car Mamie Lucie connaissait ses goûts.

Les relations avec la belle-mère ne saméliorèrent pas, mais Camille sen fichait. Au moins, plus personne ne venait régenter sa vie. Et Geneviève resta seule avec sa certitude inébranlable et ses encyclopédies rangées, que personne nouvrit jamaisEt si parfois, en rangeant la cuisine, Camille tombait encore sur une boîte de chocolats oubliée ou sur la vieille peluche en forme de chat achetée par Geneviève, elle souriait un sourire tendre et un peu fatigué. La maternité, se disait-elle, nétait pas une compétition, ni une leçon à donner; cétait la plus modeste et la plus vaste des transmissions. Chacun tâtonnait à sa façon, bousculé par lamour, les souvenirs et le malentendu, espérant seulement trouver sa place.

Les années passèrent. Paul grandit, changeant de héros chaque saison, remplissant la maison dhistoires et de questions sans fin, fuyant les oignons mais croquant la vie à pleines dents. Camille apprit à chérir le silence tout autant que le tumulte, à sourire devant la valise qui coinçait encore parfois: la vie nétait jamais très simple, mais après tout, elle la voulait pleine, imprévisible et un peu bruyante.

Quand venait le temps des adieux sur le quai de la gare, Camille et Thomas regardaient Paul courir vers Papy René et Mamie Lucie, les bras tendus, le rire libre, le cœur léger. Et chaque fois, Camille sentait que, malgré les maladresses, les blessures minuscules, la tendresse transmise de mère en fille, de grand-mère en petit-fils était plus forte que tout. Rien ne soubliait, mais tout finissait par sapprivoiser.

Un soir dété, alors que le soleil jetait ses derniers feux roses sur la campagne, Camille prit la main de Thomas et murmura:

Tu vois, on ne choisit pas sa famille. Mais on choisit de recommencer, encore et encore, à aimer.

Et tandis que la brise soulevait doucement les rideaux, elle sut, dans la chaleur de ce foyer sans oignon ni amertume, quils avaient enfin, chacun à leur manière, trouvé la paix.

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Marie maîtrisa enfin la fermeture, se redressa et planta un regard sombre dans les yeux de Galina. — Pour l’instant, non, répondit froidement la belle-fille. Il a surtout besoin d’un rythme, d’une sieste et d’un pot à proximité. Pas d’un vol de neuf heures avec escale et changement de fuseaux horaires. D’ailleurs, Galina, la dernière fois que vous avez emmené votre petit-fils au parc, c’était quand ? — J’ai déjà donné avec mon fils ! renchérit fièrement la belle-mère. Je l’ai trimballé partout, et j’ai survécu. Mais vous, rien que pour votre petit confort. Il faut aussi penser aux autres, pas qu’à soi. — Exactement ! faillit crier Marie. Aux autres ! À tous ceux qui prendront l’avion avec nous et qui devront subir les hurlements de votre petit-fils pendant deux heures. Et aux touristes qui voudront écouter le guide plutôt que “j’ai soif, j’ai envie de faire pipi, j’ai mal aux jambes !”. Les vacances avec un enfant de trois ans, c’est tout sauf des vacances ! C’est une épreuve, même pour Téo. La belle-mère bougonna et détourna la tête. — On dirait que vous en avez assez joué, des parents. Vous ne voulez plus de lui ? Il suffit juste de s’ajuster à l’enfant si on veut vraiment partir avec lui. Marie ferma les yeux et compta mentalement jusqu’à cent pour rester calme. Si seulement Galina savait le cauchemar de leur dernier séjour, elle ravalerait peut-être ses remarques. Mais comment pourrait-elle comprendre, elle qui ne participait presque jamais à l’éducation de son petit-fils ? Mais Marie, elle, s’en souvenait très bien. Un mois après ce voyage, elle en avait encore l’œil gauche qui clignotait tout seul. C’était l’été dernier. Ils avaient eu la brillante idée d’aller chez des amis à la campagne. Cent kilomètres, à peine. Les amis avaient une fille, une aire de jeux, un grand jardin. Ça promettait. Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. La voiture n’a pas démarré. Les amis attendaient, les brochettes marinent… Ils ont dû acheter en urgence des billets de TER. Et la météo s’est mise de la partie : trente-cinq degrés. Les climatiseurs en panne, fenêtres grandes ouvertes, mais aucun effet. La rame de train remplie à craquer. Étouffant. Téo a tenu dix minutes. Puis il s’est mis à geindre, à se plaindre de la chaleur et de l’ennui. Il s’est mis en tête de courir dans le wagon. — Lâche-moi ! hurlait-il, se cambre dans les bras d’André. Je veux aller là-bas ! — Téo, mon lapin, ce n’est pas possible. Il y a des messieurs et des dames, soufflait André, cramoisi de honte et de fatigue, tandis qu’il tentait de contenir l’enfant gigotant. — Je veux pas rester assis ! Aaaaaah ! Téo criait si fort qu’on n’entendait plus que lui, même par-dessus le vacarme du train. Les passagers se retournaient. D’abord compatissants, puis excédés, et enfin franchement hostiles. Une dame en chemisier blanc fit une remarque ; dans un élan de protestation, Téo lança son jus. Tout le monde en prit pour son grade. Un scandale homérique. La dame criait plus fort que Téo. Marie présentait des excuses presque en larmes, offrait de l’argent pour compenser. Téo pleurait à cause du jus perdu. André grinçait des dents. Une heure et demie d’enfer. À l’arrivée, plus personne n’avait envie de vacances. Téo, stressé, refusa la sieste, chouina tout l’après-midi et manqua de renverser le barbecue. Le retour ne fut guère mieux. Et ce n’étaient que cent kilomètres ! Et la belle-mère voudrait faire le tour des musées avec un tout-petit ? Même pas en rêve. — C’est juste parce que vous l’élevez mal ! répétait la belle-mère chaque fois que Marie essayait d’argumenter. Madame Galina était pédagogue sur le papier. Une visite sur deux, elle débarquait avec des bananes ou du chocolat (auquel Téo est allergique — combien de fois l’ont-ils répété ?), jouait les mamies gâteau vingt minutes et repartait. À la rigueur, elle faisait sa photo pour Facebook. — Mais enfin Galina, qu’est-ce que ça peut vous faire, avec qui reste Téo ? demanda un jour Marie pendant une dispute. Ce n’est pas vous, de toute façon. — Je ne suis pas obligée ! Il a des parents, c’est à eux de s’en occuper. S’il y avait urgence, hôpital ou boulot, j’aiderais. Mais là… Vous le larguez comme un chaton, vous ne savez plus quoi en faire. Tout ça aurait pu rester supportable, mais ça usait les nerfs à petit feu. La belle-mère campait sur ses certitudes, imperméable à tout argument. La vie, au fond, est le meilleur professeur. Quatre ans ont filé. Téo a eu sept ans. Il parle bien, va à l’école, fait du sport… La vie de Madame Galina a aussi changé, moins gaiement : elle est veuve. Avant, son appartement résonnait de la télé et des ronflements du mari. Désormais, c’est le silence. Entre solitude et volonté de montrer à l’univers — surtout aux beaux-parents — qu’elle sait y faire, Galina propose un geste inédit. — Amenez-moi le petit ! propose-t-elle, généreusissime. Il n’est plus un bébé, il saura s’occuper. On trouvera des occupations tous les deux. — Vous êtes sûre ? hésite Marie. Il est plein d’énergie, il demande de l’attention… ou au moins un ordinateur. — Allons, me prends pas pour une débutante, rétorque la belle-mère. J’ai bien élevé son père, non ? On lira, on jouera au loto, pas besoin de vos gadgets ! Amenez-le ! Le cœur serré et les doigts croisés, ils confient Téo pour deux semaines. Ils partent, pleins d’appréhensions, en week-end. Intuition justifiée. La grand-mère imagine un tableau idyllique : un petit garçon sage, lisant une encyclopédie sur les animaux, elle à côté, tricotant et commentant. Puis on savoure la soupe, et on se balade main dans la main. Tout s’effondre une demi-heure après le départ. — Mamie, je m’ennuie ! T’as une tablette ? — Non, pourquoi j’aurais ça ? — Alors viens jouer au zombie ! T’es le zombie, moi le survivant ! — Quel zombie, voyons ? Téo, dessine donc, je t’ai pris un cahier de coloriage. — Le coloriage, c’est pour les petits ! proteste Téo, tournant en rond autour du canapé. Allez, joue avec moi ! Regarde, regarde, tu ne me regardes PAS ! Il était infatigable : avion, casseroles, jeux auxquels sa grand-mère ne comprenait rien. Indifférent à Tchekhov ou aux vieux Legos, il voulait un public, un complice, un animateur personnel. Toutes les trois minutes : « Mamie, pourquoi ? », « Mamie, on fait quoi ? », « Mamie, tu regardes ? » La grand-mère, habituée au calme, se sent lessivée avant le repas. Mais c’était le début. Le pire vint à table. Madame Galina sert fièrement du pot-au-feu de bœuf. Un plat rare, préparé exprès. Téo regarde, fait la grimace. — J’en veux pas. — Pourquoi donc ? — Y’a des oignons. Cuits. J’aime pas. — Comment ? C’est bon pour la santé ! Mange ! — J’en veux pas ! — Tu veux quoi alors ? — Pâtes au fromage. Et une saucisse. Coupée en pieuvre. La grand-mère, dubitative. — Je ne suis pas un restaurant, moi ! Téo s’en fiche et va construire une cabane avec les coussins et les chaises. Le soir, la tension de la grand-mère fait des montagnes russes. Impossible de se reposer, Téo bondit au moindre soupir : « Lève-toi, mamie, les méchants arrivent ! » Impossible de regarder l’actualité, Téo veut les dessins animés — et ne s’apaise pas pour autant. Il court dans tous les sens. Chez André et Marie, en revanche, la soirée est parfaite : sur la terrasse, ils sirotent un verre, savourent la tranquillité. Peut-être qu’ils ont été durs avec la belle-mère ? Le téléphone sonne. — Allô, maman ? — Venez le chercher ! hurle la belle-mère. Il est insupportable ! Il a retourné la maison ! Il refuse de manger ! Il saute partout, c’est un monstre ! J’appelle la police si vous n’êtes pas là dans l’heure ! Je n’en peux plus ! Raccroché. Marie repose son verre, dans lequel le vin ne sera jamais bu, ni les brochettes terminées. — Allez, on y va, soupire André. Les vacances sont finies… Ils roulent en silence, la déception au bord des larmes. Galina avait insisté, puis crise à l’arrivée. À peine ont-ils sonné que la porte s’ouvre. Madame Galina, livide, sentant le valocordin, look rescapée du Vietnam. Téo, lui, pimpant comme jamais. — Merci mon Dieu, souffle la belle-mère, poussant l’enfant dehors. Emmenez-le, ne me demandez plus jamais ça ! Cet enfant, c’est pas un enfant, c’est un démon ! Il aime rien, il saute partout, il me tue ! — C’est juste un enfant, maman, réplique André en prenant la main de son fils. Un enfant en bonne santé. On vous avait prévenus. Vous avez dit que vous y arriveriez. — Je croyais qu’il était normal ! Mais il faut voir un médecin ! gémit la belle-mère, la main sur le cœur. Partez, que je me repose ou j’y passe. Dans la voiture, Téo demande : — Maman, on retourne bientôt chez papi Jean et mamie Lucie ? — Bientôt, mon chéri. — Tant mieux… Parce que mamie Galia… elle crie tout le temps, elle sait pas jouer. Et sa soupe, elle est pas bonne. Depuis cette soirée, Galina n’a plus jamais parlé de vacances communes ni fait de reproches. Désormais, quand ils s’en vont, elle se contente de leur souhaiter « bon voyage ». Et Téo passe toutes ses vacances chez les parents de Marie. Il pêche des vers avec papi, fait la guerre et mange la soupe de mamie — sans oignons, parce que mamie Lucie connaît les goûts de son petit-fils. Les relations avec la belle-mère ne se sont pas améliorées, mais Marie s’en fiche. Plus personne ne lui fait la leçon. Et Madame Galina est restée seule avec ses bonnes certitudes et ses encyclopédies intactes, que personne n’a jamais ouvertes…
Mon mari m’a comparée à la femme de son ami pendant le dîner et a reçu une salade sur les genoux — Tu ressors encore ce service à vaisselle ? Je t’avais pourtant demandé celui avec le liseré doré, offert par maman pour nos noces d’or, il fait plus chic, — grogna Victor, fronçant le nez en examinant l’assiette qu’Olga venait de déposer sur la nappe blanche immaculée. Olga s’immobilisa une seconde, bouquet de persil en main. Elle hésita à répondre sèchement que le service doré ne supporte pas le lave-vaisselle et qu’elle n’avait aucune envie de récurer les assiettes à une heure du matin après le départ des invités. Mais elle se retint. Ce soir, Victor fêtait ses cinquante ans, un anniversaire marquant, et elle ne voulait pas gâcher l’atmosphère dès le début. — Victor, ce service est pour douze personnes, alors que nous ne sommes que quatre. Et puis celles-ci sont plus creuses, plus pratiques pour le rôti, — répondit-elle calmement, en continuant d’ajouter de la verdure au plat. — Vérifie plutôt si la vodka est fraîche. Gena et Marina ne devraient pas tarder. Victor marmonna vaguement et se traîna vers le frigo. Olga le regarda partir, soupira lourdement. Toute la semaine, elle avait vécu en mode « mission accomplie ». Son travail de comptable la fatiguait beaucoup — fin de trimestre, bilans à rendre, et à côté de cela imaginer le menu du dîner d’anniversaire. Victor avait catégoriquement refusé le restaurant, affirmant que « personne ne cuisine mieux que toi, Olga, et puis c’est frimer pour rien ». Bien sûr, ça flattait qu’il la vante, mais derrière chaque compliment se cachait surtout une radinerie et l’aversion des additions de restaurant. Résultat : trois soirs d’affilée après le boulot à faire mariner la viande, cuire les légumes, préparer les bases du “Napoléon” et façonner les petits roulés d’aubergines qu’il adore. Les jambes lourdes, le dos douloureux, le manucure bâclé sous un vernis transparent faute de temps. Le coup de sonnette la fit sursauter. — J’arrive ! — lança Victor, retrouvant aussitôt l’air accueillant du maître de maison. Marina fit son entrée dans le vestibule. On aurait dit qu’elle flottait, élégante dans sa robe beige parfaitement taillée, tenant un petit sachet griffé de chez Galeries Lafayette. Derrière, Gena, chargé de cadeaux et de bouteilles. — Ma chère Olga ! — Marina la tapa sur la joue, laissant flotter un nuage de parfum. — Qu’est-ce que ça sent bon ! Tu as encore accompli des merveilles en cuisine ? Oh, moi, je n’en serais pas capable. J’ai dit à Gena : tu veux une fête, tu m’emmènes au resto, je ne touche pas à une casserole, je préserve mon manucure. Olga cacha instinctivement ses mains. — Il faut bien que quelqu’un s’occupe du cocon familial, — sourit-elle en prenant le manteau. — Allez, tout est servi. Le dîner débuta dans une ambiance typique. Santé de l’hôte, cadeaux (Gena offrit une canne à pêche haut de gamme que Victor convoitait depuis des mois), rires et blagues. Olga faisait la navette entre cuisine et salon, veillant aux assiettes et aux verres pleins, grignotant à peine une bouchée de salade et un morceau de fromage. Victor, encouragé par la vodka, se détendit. Il se pencha en arrière, admirant Marina qui picorait sa part de poisson. — Marina, tu es toujours splendide. À te voir, je me demande : tu es sorcière ou quoi ? Tu manges sans jamais grossir. Et cette robe ! On voit tout de suite qu’une vraie femme sait prendre soin d’elle. Marina remit en place sa mèche. — Oh Victor, tu exagères. C’est juste de la discipline. Salle de sport trois fois par semaine et aucun glucide après dix-huit heures. Et puis, les soins ! J’ai découvert une crème miracle… — Voilà ! — Victor leva le doigt, ravi. — Discipline ! Tu entends, Olga ? Discipline ! Toi c’est toujours « Je suis fatiguée, j’ai pas le temps ». Marina travaille aussi, mais elle est rayonnante ! Olga, apportant le plat de rôti, fit une pause. Chef comptable dans une grosse société, elle gérait le foyer, le jardin, aidait aux devoirs des petits-enfants quand ils venaient. Marina travaillait comme hôtesse dans un salon de beauté deux jours sur quatre et n’avait pas d’enfants. — Victor, ne commençons pas à comparer, chacun a son rythme, — répondit-elle doucement pour éviter l’incident devant les invités. — Goûte au rôti, c’est une nouvelle recette avec des pruneaux. Mais Victor ne lâchait rien. La boisson le rendait bavard ; le contentement et l’orgueil masculins s’exprimaient. — Rien à faire du rôti ! — dit-il, tranchant une énorme part. — La cuisine, c’est la cuisine. Mais la vraie esthétique… Gena, t’as de la chance. Tu rentres, t’as pas une cuisinière en robe de chambre, t’as une fée. C’est beau ! Et chez moi ? Toujours des casseroles, odeur d’oignon frit. Je dis à Olga de s’inscrire à la salle de sport. Elle : « J’ai mal au dos, j’ai de la tension. » Que des excuses. De la paresse. Gena tenta de calmer l’ambiance : — Victor, arrête ! Olga est une perle. Ce rôti est une tuerie ! Ma Marina ne sait pas du tout cuisiner, nous c’est surgelés ou livraison. — Justement ! — Marina voulut apaiser, mais c’était maladroit. — Je n’aime pas cuisiner, c’est vrai. Mais j’ai toujours du temps pour moi. Un homme doit apprécier du regard, tu n’es pas d’accord, Victor ? Victor sourit niaisement, fixant la femme de son ami, puis se tourna vers Olga assise en face, mains abîmées posées sur ses genoux. — Paroles en or ! Aimer avec les yeux ! Mais regarde-moi… — il désigna Olga — Toi, tu as mis une robe, tu t’es coiffée, mais tu as un air… fatigué. Vieilli, tu comprends ? Marina pétille de vie. Toi, t’as juste le regard plein d’étiquettes Carrefour… Un silence pesant tomba. Gena fixait son assiette, Marina triturait sa serviette. Olga se sentit giflée. Elle repensa la veille, à ce t-shirt que Victor exigeait impeccablement repassé passé minuit, à l’argent économisé pour lui acheter sa satanée canne à pêche. — Victor, arrête, — dit-elle calmement mais fermement. — Tu dépasses les bornes. — Je dépasse rien ! Je dis la vérité ! Un ami se révèle dans le besoin, une femme dans la comparaison. Eh bien, la comparaison, ma chère, n’est pas à ton avantage. Gena peut présenter sa femme, être fier. Moi, je dois baisser les yeux. Tu t’es vue dans le miroir ? Tu t’es empattée, ridée… Vous avez le même âge pourtant ! — Faux, Victor, — répondit Olga glacée. — Marina a trente-huit ans, moi quarante-huit. Marina ne monte pas cinq étages avec des sacs de courses quand l’ascenseur tombe en panne, pendant que tu es vautré sur le canapé. — Ah, ça recommence ! — Victor leva les yeux au ciel. — Moi je bosse ! J’amène l’argent ! J’ai le droit d’exiger que ma femme soit à la hauteur. Mais toi… poule pondeuse. La seule chose que tu sais faire c’est couper des salades. D’ailleurs, la salade ! — il désigna du bout de sa fourchette la « hareng sous manteau ». — Même ça, tu la rates. Celle de Marina à Nouvel An, c’était léger, aérien. La tienne, c’est de la bouillie de mayo. Comme toi. La goutte d’eau. Quelque chose se brisa chez Olga — la patience qui portait leur couple depuis vingt-cinq ans fit place à une froideur glacée. Elle se leva posément. Victor, indifférent à son changement d’attitude, poursuivait, s’adressant à Gena : — Tu trouves pas ? Une femme doit inspirer ! Ici, c’est la morosité. Peignoir, charentaises, soupe. Mortel… Olga attrapa le plat profond de « hareng sous manteau ». Salade fraîche, parfaitement imbibée, généreusement nappée de mayo et ornée de betteraves râpées — au moins un kilo cinq. Elle contourna la table, se posta à côté de son époux. Enfin, il leva les yeux vers elle. — Qu’est-ce que tu fais là ? Plus de sel ? Moins de mayo ? — Non, Victor, — déclara-t-elle avec calme, voix posée. — Tout ce qu’il faut. Mais tu as raison. Ma seule compétence, c’est les salades. Puisque tu as tant besoin de légèreté et d’esthétique, ce saladier te sera sûrement plus utile. En prononçant ces mots, elle retourna le plat. Le temps parut suspendu. Gena eut la bouche béante. Marina prit une inspiration, bouche couverte d’une main. Et la masse rose et blanche, dodue, se répandit lentement, irrémédiablement sur les genoux de Victor, sur son pantalon clair, tout neuf, acheté pour le grand soir. *Ploc.* Un bruit épais, humide. La mayonnaise coula le long des jambes, la betterave s’imprégnant dans le tissu, les morceaux de hareng décorant sa braguette. Un silence de tombe s’installa. Victor contemplait ses genoux, stupéfait. Le jus de betterave traçait des dunes roses sur son beau pantalon beige, transformé en toile abstraite. — Tu… tu as perdu la tête ?! — hurla-t-il en se levant. La salade s’écrasa sur le tapis, ses chaussures. — Folle dingue ! Ce sont des pantalons neufs ! Complètement timbrée ! Olga reposa le plat vide sur la table. — Au moins c’est savoureux, Victor. Rassasiant. Et 100 % naturel, fait maison. — Je vais te… ! — Il leva la main, mais Gena l’arrêta. — Victor, calme-toi ! Tu l’as bien cherché ! — Moi ?! — Vociférait Victor, agitant ses jambes souillées. — Je dis la vérité et elle me jette la bouffe sur les fringues ! Nettoie-moi tout ça ! Tout de suite ! À quatre pattes ! Marina, livide, se recroquevilla sur sa chaise. L’ambiance du dîner venait de s’effondrer. Olga regarda son mari avec dégoût, comme devant un cafard. — Tu nettoieras tout toi-même, — articula-t-elle. — Ou alors appelle des pros. Puisque tu es l’homme de la situation, tu peux te le permettre. Moi, je vais aller… prendre soin de moi, comme tu disais. M’inspirer. Elle sortit. Dans l’entrée, elle enfila son manteau, prit son sac. Les cris furieux de Victor et les paroles apaisantes de Gena résonnaient derrière elle. — Olga, tu vas où ? — Marina surgit dans le couloir, yeux fardés grands ouverts. — Pars pas, il a bu, il ne pensait pas… — Si, Marina, — répliqua Olga sans hostilité, juste de la pitié. — Il l’a toujours pensé, il se taisait quand il était sobre. Merci d’être venue. Tu m’as ouvert les yeux. Olga sortit dans la fraîcheur automnale. Elle n’avait nulle part où aller, mais impossible de rester. Sur un banc devant l’immeuble, elle appela un taxi. « Chez maman, » décida-t-elle. Même si sa mère n’était plus là, l’appartement était resté vide, jamais loué — parfait pour ce soir. Victor la harcela de coups de fil, d’abord pour crier, puis pour supplier. Olga ne répondit pas. Elle acheta une bouteille de Sancerre et une tablette de chocolat au Monop’ de nuit, arriva chez sa mère, où l’odeur de vieux livres flottait, et, pour la première fois depuis des années, s’allongea sans penser à lessive ou dîner. Pour Victor, ce furent deux semaines d’enfer. Olga ne rentra pas le lendemain, ni le surlendemain. Elle vivait chez sa mère, travaillait, le soir… elle s’était offerte son massage repoussé depuis trois ans. Victor se retrouva seul, dans un appartement où la nourriture ne surgissait pas dans le frigo par magie, où les chaussettes ne sautaient pas d’elles-mêmes dans la machine puis dans son tiroir. Trois jours bravaches : raviolis, jean (le pantalon n’a jamais été récupéré, le pressing refusait toute garantie). Il en parlait à Gena : « Elle va ramper, à cinquante ans, qui la veut ? Elle rentrera, je déciderai. » Mais le quatrième jour, plus de chemise propre. Lui repasser, horreur. Le cinquième jour, indigestion des plats tout préparés. Le sixième, plus de papier toilette. L’appartement se couvrit de saleté. La tâche de salade sur le tapis, lavée à la va-vite, se mit à sentir le poisson et la mayo. L’ambiance chaleureuse, autrefois considérée comme un dû, s’effondra autour de lui. Olga… Olga s’épanouit. Fini les sacs lourds, puisqu’elle cuisinait peu, seulement pour elle. Son sommeil réparateur, son éclat nouveau furent vite remarqués par ses collègues. — Olga, vous rayonnez ! — taquinaient les filles du service. — Je suis amoureuse, — répondait-elle. — De moi-même. Enfin ! Deux semaines plus tard, Victor l’attendit à la sortie du bureau. Éreinté, chemise froissée, barbe de trois jours, le regard d’un chien perdu. Un minable bouquet de trois œillets. — Olga… — bredouilla-t-il, mal à l’aise. Olga s’arrêta, impassible. — Tu veux quoi, Victor ? — Allez, le cirque a assez duré. Il est temps de rentrer. Les fleurs, la maison, même le chat s’ennuie… Ils n’avaient pas de chat. — Je ne rentrerai pas, Victor, — dit-elle simplement. — J’ai déposé la demande de divorce. L’huissier te contactera. Victor resta bouche bée. — Quoi ? Un divorce ? Pour une salade ? Quelques mots ? On a vécu vingt-cinq ans ensemble ! — Justement. Vingt-cinq ans où j’ai été ta fonction : cuisinière, blanchisseuse, femme de ménage. Jamais une vraie personne. Tu rêvais d’une fée, Victor ? Cherche-la. Marina ? Non, Gena te trucide. Prends-en une autre. Celle qui volette, qui sent le parfum et ne fait rien. Mais rappelle-toi : les fées ne nettoient pas les toilettes ni ne préparent les soupes. — Olga, pardon ! Je t’achète un manteau ? Un abonnement au club de sport, comme tu voulais ? Olga rit. Amer mais joyeux. — Pour toi ? Pour ressembler à Marina et t’éviter la honte ? Non. Je vais déjà au club. Pour moi. Et le manteau, je me l’offrirai, ma paie suffit très bien — à condition de ne pas la gaspiller sur tes gadgets, tes cannes en or et tes petits caprices. — Mais moi, je vais finir seul ! Je ne sais pas démarrer la machine à laver, y a trop de boutons… — Un tuto sur YouTube, Victor. Ou engage une femme de ménage. Moi, je démissionne du poste de conjointe. Sans indemnité. Elle lui arracha la manche et fila vers le métro. Droit, légère. Victor resta longtemps planté devant le fleuriste, serrant ses œillets fanés. Il repensa à la belle soirée, au rôti, à la lumière douce, au moment où la salade dégoulinait sur ses jambes. — Idiote… — murmura-t-il, mais sans conviction. — Quelle idiote… Revenu dans son appartement froid, qui empestait le poisson et la mayonnaise, la bêtise n’était plus du côté d’Olga. Il appela Gena. — Gena, je peux venir manger un peu de fait maison ? — Désolé, Victor, — répondit Gena, tendu. — On s’est engueulés avec Marina. J’ai râlé qu’elle pourrait faire des raviolis, elle m’a traité de macho qui veut une boniche. Elle m’a balancé : « Regarde ce qui est arrivé à Olga chez Victor avec sa cuisine ! Salade sur le pantalon ! Je veux pas finir comme ça. » Résultat : je mange du “Sodebo”. Victor raccrocha, observa la tâche sur le tapis, en forme de cœur. Un cœur brisé, sale, betterave. Six mois passèrent. Olga et Victor divorcèrent discrètement. Les enfants, déjà grands, tentèrent d’arranger les choses, mais voyant la mère épanouie et le père grincheux, ils prirent le parti maternel. Victor n’apprit jamais à faire la cuisine. Plus maigre, usé, il confia ses chemises à la blanchisserie, malgré le coût. Il essaya de rencontrer d’autres femmes, mais aucune ne lui convenait : l’une ignorait comment faire des steaks, l’autre voulait sortir tous les jours, la troisième demanda son salaire et fit la grimace. Olga fêta ses quarante-neuf ans dans un petit café cosy entourée d’amies. Robe neuve, nouvelle coupe. — Olga, tu regrettes ? — osa une copine. — Après tant d’années… Olga touilla son café, sourit franchement : — Je regrette, oui. Je regrette de ne pas lui avoir balancé cette salade sur la tête dix ans plus tôt. J’ai perdu trop de temps à vouloir être parfaite pour quelqu’un qui ne l’a jamais vu. Elle regarda par la fenêtre. Des couples dans la rue, certains heureux, d’autres moins. Elle savait désormais : son bonheur dépendrait de sa propre main, plus de sa découpe de saucisson ou des compliments soufflés à une autre femme. Ses mains ne sentaient plus l’oignon mais la liberté et le bon parfum. Et la salade ? Maintenant, elle l’achète chez le traiteur. Par petites portions. Juste quand l’envie lui prend.