Tout doit être partagé à parts égales — Daphné, il faut qu’on parle de nos dépenses. De TES dépenses, plutôt de ta manie de tout dépenser. Daphné s’arrêta, sa tasse de café à mi-chemin des lèvres. Il était à peine sept heures du matin, elle n’était pas encore tout à fait réveillée, et Constantin était déjà planté dans l’embrasure de la porte de la cuisine avec l’air de s’apprêter à rendre un verdict. — Quelles dépenses ? Et pourquoi je serais dépensière ? — Elle prit malgré tout une gorgée, bien que soudain le café ait un goût fade. — Tu dépenses trop pour toi. Chaque semaine il y a des sacs, des colis. Une robe, une crème à cent euros… Daphné reposa sa tasse lentement. Voilà qui était dit. De bon matin, sans avertissement, sans « bonjour, mon amour ». — La crème coûtait soixante euros, si tu veux vraiment chipoter. Et non, pas chaque semaine, tous les deux mois. — Daphné, notre budget est commun. Il avait pris le ton du prof expliquant la règle de trois à un élève obtus. Daphné serra les dents. Comptât jusqu’à cinq. Ça n’aida pas. — Constantin, tu veux qu’on parle de ce que TU dépenses pour ta voiture chaque mois ? Il fronça les sourcils. Manifestement, il ne s’attendait pas à une riposte si tôt. — Ce n’est pas pareil. — Bien sûr que c’est différent. L’essence, les lavages, les additifs, l’assurance, les révisions deux fois par an. Et je ne monte même pas dans ton SUV, tu sais. Je n’y ai jamais touché au volant. — Je m’en sers pour aller travailler. — Constantin croisa les bras. — C’est mon outil de travail. Daphné éclata de rire. Un rire nerveux, pas joyeux. — Outil de travail ? Sérieusement ? Et moi, mes vêtements, mes cosmétiques, c’est pour m’amuser ? J’ai aussi des réunions au bureau, des clients. Je ne peux pas débarquer en jogging et le visage abîmé par le froid. — Il y aurait peut-être moyen de faire plus… économique. — Il y aurait moyen, en effet. — Daphné hocha la tête. — Je peux porter la même veste trois ans de suite à mes rendez-vous. Et toi, tu revends ton SUV et tu achètes une petite Logan. Ça ira bien au boulot aussi, non ? Constantin ouvrit la bouche, la referma. Se frotta le front. — Tu exagères. — Non, c’est toi qui exagères. Tes dépenses à toi, ce sont des « investissements » ; les miennes, des « caprices ». Une arithmétique très pratique. Il resta encore une seconde, puis leva les bras et quitta la cuisine. Daphné entendit la porte d’entrée claquer. Le café était froid pour de bon. Elle le vida dans l’évier, posa son front contre les carreaux froids de la crédence. Super début de journée. Juste parfait… Au travail, Véronique faillit s’étouffer avec sa salade. — Attends, il a VRAIMENT dit ça ? Au réveil ? Daphné picorait sa boulette dans son assiette de cantine. Pas d’appétit depuis le matin, et rien n’avait changé cinq heures plus tard. — Vraiment. Même pas eu le temps de finir mon café. — Un classique ! — Véronique se renversa sur sa chaise et plissa les yeux. — Mon ex aussi voulait tout diviser en deux. Histoire d’être modernes, soi-disant. — Et alors ? — Je lui ai vite fait ses comptes. Je lui ai dit : tu manges le double de moi. Regarde : le matin je mange un yaourt, toi quatre œufs au jambon. Moi une salade à midi, toi deux plats. Alors pour la bouffe, cher ami, tu paies au prorata. Daphné sourit. Véronique aurait fait une avocate redoutable. — Il a compris ? — Oh que oui. Trois jours avec la calculette et les tickets de caisse. Puis plus rien. Un mois après, on s’est quittés. — Tu crois que c’était à cause de ça ? — Je pense que c’était un symptôme. — Véronique haussa les épaules et retourna à sa salade. — Quand un homme commence à compter tes sous, il n’est déjà plus avec toi. Il est perdu dans son idée fixe, et toi tu deviens un problème. Daphné se tut. Il y avait dans les mots de Véronique une vérité désagréable. Le soir, elle rentra plus lentement que d’habitude. Elle descendit exprès un arrêt plus tôt, marcha à pied. L’air sentait l’asphalte mouillé et quelque chose d’amer — les feuilles ou la pollution. Elle n’avait aucune envie de rentrer à la maison. L’appartement l’accueillit avec son silence. Constantin n’était pas rentré. Daphné se changea, sortit du frigo un poulet, des légumes, commença à cuisiner. Les mains faisaient tout mécaniquement — couper, saler, déposer à la poêle. La tête était vide et c’était reposant. Constantin arriva autour de vingt heures. Il passa la tête dans la cuisine, resta sur le seuil. — Tu n’as rien dépensé d’inutile aujourd’hui ? Daphné ne se retourna même pas. Elle continua à mélanger les légumes. — Non. Je n’ai rien acheté du tout. Il hocha la tête et partit se changer. Daphné éteignit le feu, mit la table. Deux assiettes, salade, poulet aux légumes. Comme d’habitude, mais des portions un peu plus petites — le frigo était vide, et elle avait fait exprès de ne pas passer au supermarché. Ils s’installèrent pour dîner. Constantin regarda son assiette, puis Daphné. — Pourquoi y en a si peu ? Daphné posa calmement sa fourchette. Tiens, le théâtre recommence. — Eh bien, tu voulais qu’on partage tout équitablement. Voilà. Constantin cligna des yeux. Une, deux fois. Sa fourchette suspendue en l’air. — Comment ça ? — Comme ça. J’ai cuisiné le dîner et j’ai tout divisé en deux parts égales. Voici ta portion. — Elle désigna son assiette. — D’ailleurs, moi j’en aurai pour mon petit déj aussi demain. Je me demande ce que tu mangeras, toi. Les courses sont communes, tout est à diviser. Ce serait injuste autrement. Constantin reposa sa fourchette. Ses joues prenaient une teinte écarlate. — Daphné, c’est… un peu absurde. — Absurde ? — Daphné haussa les sourcils et s’installa au fond de sa chaise. — Quoi exactement est absurde ? C’est toi qui voulais diviser les dépenses. J’exécute ta consigne. — Je voulais dire autre chose ! — C’est-à-dire ? Tu voulais couper SEULEMENT dans mes dépenses, les tiennes étant sacrées ? Silence de Constantin. Daphné le vit chercher l’argument sans l’attraper. — Au fait, — elle prit son verre d’eau, — combien t’as coûté l’essence aujourd’hui ? — Quel rapport avec l’essence ? — La question est : combien ? Il se gratta, fronça les sourcils, fit le calcul mental. — Euh… vingt euros, peut-être. Vingt-cinq. — On va dire vingt. — Daphné se leva. — Ne bouge pas. Elle sortit dans l’entrée. Constantin entendit le placard s’ouvrir, puis des bruits de fouille. Daphné revint avec son portefeuille. — Qu’est-ce que tu fais ? — Il décolla de sa chaise. — Je prends ma moitié. Elle ouvrit tranquillement le portefeuille, sortit deux billets de dix euros, les glissa dans la poche de son pantalon. Constantin la regardait, stupéfait. — Daphné, tu plaisantes ? — Pas du tout. — Elle reposa le portefeuille devant lui. — T’as dépensé vingt euros pour l’essence, donc j’ai droit à vingt euros à dépenser pour mes besoins. La justice, non ? Tout à parts égales, comme tu voulais. — Mais c’est absurde ! — C’est ta règle, Constantin. J’applique. — Daphné sourit et reprit sa place à table. — Avec un peu de chance, j’aurai bientôt de quoi m’acheter un joli pull. Constantin restait muet. Les muscles de sa mâchoire tremblotaient, une veine battait à la tempe, mais rien ne sortit. Daphné reprit tranquillement son poulet. Le dîner se déroula dans un silence religieux. La semaine traîna péniblement. Tous les soirs, Daphné préparait juste pour deux, les portions, taillées à la perfection mathématique. Constantin observait son assiette, puis celle de Daphné, fronçait les sourcils, mais ne disait rien. Chaque matin, elle demandait ce qu’il dépenserait pour l’essence. Chaque soir, elle prenait sa moitié. Dès mercredi, il partit travailler en métro. Le vendredi venu, il avait l’air d’un loup affamé. Pour le week-end, Daphné avait un petit pactole de presque trois cents euros dans une enveloppe. Son mari s’achetait à manger au boulot, il n’y avait plus assez de restes. Daphné savait tout, elle avait soigneusement compté toute l’argent de Constantin. Partage, toujours partage. Samedi matin, Constantin sirotait son thé à la cuisine. Quand Daphné entra, il leva vers elle des yeux cernés. — Daph… — il s’interrompit, se frotta la nuque. — J’avais tort. Pardonne-moi. Daphné se versa un café, s’assit en face. Attendant la suite, les paumes réchauffées par la tasse. — C’est absurde, tout ça — Constantin soupira. — C’est venu des bêtises que j’ai lues, avec cette histoire de comptes à faire. Oublions, d’accord ? — D’accord, — accepta-t-elle, légère. — Mais tu sais, je n’ai même pas encore réfléchi à la répartition des tâches à la maison… — Quelles tâches ? — La cuisine, le ménage, la lessive, le repassage. Si je comptais tout ça selon les tarifs du marché… tu me devrais bien trois cents euros de plus. Au minimum. Constantin s’étrangla à moitié avec son thé, chercha une serviette. — Mais je ne vais pas compter, — Daphné but une gorgée de café et le regarda par-dessus la tasse. — Du moment que tu ne fais plus de la comptabilité ton credo de vie de couple. Ça marche ? — Ça marche, — il acquiesça vivement. — Plus jamais de comptes, promis. — Parfait. Daphné sourit, attrapa un biscuit. Constantin la regardait comme un rescapé de justesse. Et Daphné pensa que, parfois, il suffisait de pousser le raisonnement masculin jusqu’à l’absurdité. Leur faire goûter l’absurdité de leurs idées. Et alors on sauve non seulement son couple… mais on gagne le débat. L’arithmétique toute simple de la vie à deux !

Tout doit être partagé à parts égales

Chloé, il faut quon parle de tes dépenses. Enfin, de ta façon de tout dilapider.

Chloé sest figée, sa tasse de café à la main, sans même avoir encore pris une gorgée. Il était sept heures du matin, elle navait pas vraiment émergé, mais Étienne était déjà planté dans lembrasure de la porte de la cuisine, lair de préparer un réquisitoire.

De quoi tu parles ? Et en quoi je dépenserais trop ? Elle a bu une gorgée malgré tout, mais le café a soudain perdu toute saveur.

Tu dépenses beaucoup trop pour toi. Chaque semaine, il y a des sacs, des boîtes. Une robe par-ci, une crème à cent euros par-là.

Chloé a reposé sa tasse lentement. Commencer la journée avec ce genre de remarque, sans bonjour ni douceur…

La crème était à soixante euros, si tu tiens tant à tes chiffres. Et ce nest pas chaque semaine, mais tous les deux mois.

Chloé, on a un budget commun.

Il disait ça comme un instituteur à un élève obtus devant les tables de multiplication. Chloé serra les dents, compta jusquà cinq. Peine perdue.

Étienne, tu veux quon parle de tes dépenses pour la voiture ?

Il sest renfrogné. Manifestement, il ne sattendait pas à une réplique aussi rapide.

Ça na rien à voir.

Bien sûr que si ! Lessence, le lavage, les additifs, lassurance, lentretien tous les six mois Et moi, je ne monte jamais dans ta Peugeot, tu remarqueras. Jai jamais touché le volant.

Je men sers pour aller travailler, fit Étienne en croisant les bras. Cest mon outil de travail, ma Chloé.

Chloé éclata de rire, mais dun rire sec.

Un outil de travail, rien que ça ? Et mes vêtements, mon maquillage, tu crois que cest pour mamuser ? Je suis en entreprise, je rencontre des clients. Je ne peux pas arriver en jogging et le visage tout rêche.

Oui, mais tu pourrais… faire plus simple, non ?

On pourrait. Admettons : je mets chaque année le même blazer pour tous les rendez-vous. Et toi, tu revends ta voiture et tu tachètes une Dacia. Elle temmènera aussi bien au boulot, non ?

Étienne ouvrit la bouche, la referma, se pinça larête du nez.

Tu caricatures.

Non, cest toi qui fais deux poids, deux mesures. Lorsque tu dépenses, il sagit dun investissement. Lorsque cest moi, cest du gaspillage. Cest commode, la comptabilité version Étienne.

Il resta là encore quelques secondes, puis haussa les épaules et quitta la cuisine. Chloé entendit la porte dentrée claquer.

Le café était vraiment froid, cette fois. Elle le vida dans lévier, posa son front contre la faïence glacée du mur.

Bien entamée, la journée… Vraiment magnifique début.

Au bureau, Véra, sa collègue, manqua de sétouffer avec sa bouchée de salade.

Attends Il ta vraiment sorti ça, net, au réveil ?

Chloé triturait machinalement une boulette sur son plateau. Lappétit ny était pas ce matin, et il ne sétait toujours pas montré.

Oui, vraiment. Même pas eu le temps de finir mon café.

Cest du classique, ça, dit Véra, sinclinant sur sa chaise. Mon ex aussi voulait quon fasse tout à parts égales. Revenus, dépenses, additionnons ! Modernité, hein.

Et alors ?

Je lui ai fait vite les comptes. Jai dit : tu manges deux fois plus que moi. Regarde : le matin, je prends un yaourt, toi tu manges une omelette au jambon avec quatre œufs. Au déjeuner, moi je prends une salade, toi deux plats. Donc pour la bouffe, mon grand, on partage selon la consommation !

Chloé esquissa un rire. Véra ferait une redoutable avocate, tant elle avait la réplique affûtée.

Et il a calculé ?

Oh oui Trois jours à arpenter la maison, calculette à la main, à garder tous les tickets. Puis, ça sest calmé. Un mois plus tard, nous nétions plus ensemble.

Tu crois que cest à cause de ça ?

Je crois que cétait le symptôme, répondit Véra en haussant les épaules, se remettant à sa salade. Quand un homme commence à compter tes euros, il nest plus vraiment avec toi. Il poursuit son idée, où tu nes quun boulet.

Chloé ne répondit pas. Il y avait quelque chose damer et, hélas, de très vrai dans les mots de Véra.

Ce soir-là, elle rentra plus lentement que dhabitude ; exprès, elle descendit une station de métro plus tôt pour respirer le grand air humide de Paris. Même lasphalte détrempé sentait plus doux que lambiance du retour à la maison.

Lappartement baignait dans un calme plat. Étienne nétait pas rentré. Chloé shabilla à laise, sortit des blancs de poulet et des légumes du frigo, se mit à cuisiner, gestes automatiques : couper, saler, faire sauter. Tête vide, cétait presque reposant.

Étienne rappela sa présence vers vingt heures, sarrêta dans lencadrement de la cuisine.

Tas pas fait de folies aujourdhui ?

Chloé ne se retourna même pas. Elle continua de touiller ses légumes.

Non. Rien acheté du tout.

Il hocha la tête et fila se changer. Chloé éteignit la plaque, dressa la table. Deux assiettes, salade, poulet aux légumes Comme dhabitude, mais portions réduites : le frigo nétait pas débordant, et hors de question de faire de courses. Ils se mirent à table. Étienne regarda son assiette, puis Chloé.

Mais Pourquoi cest si peu ?

Chloé posa calmement sa fourchette, le dévisagea dun regard posé.

Tu voulais tout à parts égales, non ? Voilà : cest exactement partagé.

Étienne cligna des yeux. Deux, trois fois. Sa fourchette suspendue au-dessus de lassiette.

Comment ça ?

Simplement : jai préparé le repas, partagé en deux. Voilà ta portion. Elle désigna son assiette. Dailleurs, pour ma part, jen aurai pour demain matin avec ce quil me reste. Mais toi, je ne sais pas ce que tu vas manger. Les courses, cest commun, pas vrai ? Si jutilise tout pour toi, cest plus équitable.

Étienne posa sa fourchette, la mâchoire serrée et les tempes rouges.

Chloé, cest pas normal, ça.

Pas normal ? Chloé haussa les sourcils, se cala contre le dossier de sa chaise. Quest-ce qui ne lest pas ? Tu voulais répartir, je répartis !

Ce nétait pas ça que jentendais, voyons !

Ah bon ? Tu voulais juste couper dans mes dépenses, et pas toucher aux tiennes, cest ça ?

Étienne ne répondit pas. Chloé voyait bien quil cherchait une parade, infructueusement.

D’ailleurs, elle prit son verre deau, combien tu as dépensé aujourdhui en essence déjà ?

Quest-ce que lessence vient faire là-dedans ?

Justement. Combien ?

Il hésita, plissa le front, songeur.

Hum une quinzaine deuros, peut-être vingt.

Allons pour quinze, dit Chloé en se levant. Ne bouge pas.

Elle sortit dans le couloir. Étienne entendit le bruit dun tiroir, puis de la menue monnaie quon compte. Elle revint avec son porte-monnaie.

Quest-ce que tu fais ? Il sétait un peu redressé.

Je récupère ma moitié.

Tranquillement, elle sortit un billet de dix euros et une pièce de deux, quelle glissa dans la poche de son pantalon de maison. Étienne la regardait avec des yeux ronds.

Tu es sérieuse, là ?

Parfaitement. Elle posa le portefeuille devant lui. Tu mets quinze euros dessence, je prends mes sept euros cinquante pour mes affaires. À parts égales, cest toi qui as voulu ça.

Mais cest absurde !

Cest ton idée, Étienne. Moi je lapplique. Peut-être quà force, jaurai assez pour une nouvelle blouse.

Il resta muet. Sa mâchoire tremblait, la veine du cou palpitait, mais il najouta rien. Chloé, imperturbable, reprit sa dégustation de poulet, le silence complet sinstallant.

La semaine traîna ainsi, chaque soir. Chloé cuisina juste pour deux, partages ultra-précis. Étienne jeta des regards perplexes à sa propre assiette, à celle de Chloé, mais se tut. Chaque matin, elle demandait combien il prévoyait de mettre en essence, et chaque soir, elle récupérait sa part exacte. Le mercredi, il se mit à prendre le métro pour aller travailler.

Le vendredi, il était devenu blafard, cerné comme un loup famélique.

Le week-end venu, Chloé avait près de deux cents euros dans son enveloppe. Étienne avait commencé à sacheter des sandwichs au bureau, la cuisine maison ne le rassasiait plus. Mais Chloé savait tout, elle avait déjà compté le contenu de son portefeuille dès le lundi soir. Partager, daccord jusquau bout.

Samedi matin, Étienne était à la cuisine, les yeux cernés, une tasse de thé devant lui. Quand Chloé arriva, il leva un regard las.

Chloé… Il sarrêta, se frotta la nuque. Javais tort. Je suis désolé.

Chloé se servit son café, sassit sans un mot, réchauffant ses mains autour de la tasse.

Cétait idiot, tout ça, soupira Étienne. Jai lu des choses, je me suis mis dans la tête quil fallait tout quantifier, tout couper en deux Oublions tout ça, sil te plaît.

Daccord, acquiesça-t-elle simplement. Sache juste que je nai jamais compté le ménage, la lessive ou le repassage que je fais tous les jours.

Comment ça, compter quoi ?

Si je comptais tout ce travail domestique à lheure, tu me devrais encore, au bas mot, deux cents euros supplémentaires par mois.

Étienne sétrangla avec son thé, dut attraper une serviette.

Mais je ne vais rien compter, ajouta-t-elle, esquissant un sourire au-dessus de sa tasse. Tant que tu promets darrêter de jouer le comptable à la maison.

Promis, répondit-il vivement. Parole ! Plus jamais de calculs.

Parfait.

Chloé saisit un biscuit dans la corbeille ; Étienne la regardait avec le soulagement dun rescapé daccident.

Et elle, au fond, pensait quil faut parfois emmener jusquau bout les lubies masculines. Montrer le ridicule du système, leur renvoyer la balle. Cest la seule façon, parfois, de sauver son couple et de gagner la partie. Larithmétique est simple, finalementElle mordit dans le biscuit, croisa un instant le regard fatigué dÉtienne, puis fixa la fenêtre embuée où perlaient les premières notes de pluie. Dehors, le monde reprenait son agitation du samedi, imperméables pressés, parapluies retournés, alors quau-dedans, le calme sinstallait avec une lenteur nouvelle, comme une nappe fraîche après la tempête.

Dans ce silence presque complice, Étienne tendit timidement la main, effleurant les doigts de Chloé sur la table. Elle laissa faire, sans rien dire, savourant cet instant rare où tout semblait à nouveau possible. Au final, il y avait dautres façons de partager: une matinée douce, un reste de tendresse, le courage de dire stop aux comptes et de recommencer, ensemble, enfin.

Chloé enfonça sa cuillère dans le pot de confiture, écoutant la rumeur tranquille du thé qui infusait. Dans léquilibre fragile dun couple, il ny avait pas de comptes parfaits, seulement des ajustements, des renoncements discrets, et la volonté sourde de tenir le cap, la main dans celle de lautre. À parts égales, oui, mais surtout à cœurs ouverts.

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four × four =

Tout doit être partagé à parts égales — Daphné, il faut qu’on parle de nos dépenses. De TES dépenses, plutôt de ta manie de tout dépenser. Daphné s’arrêta, sa tasse de café à mi-chemin des lèvres. Il était à peine sept heures du matin, elle n’était pas encore tout à fait réveillée, et Constantin était déjà planté dans l’embrasure de la porte de la cuisine avec l’air de s’apprêter à rendre un verdict. — Quelles dépenses ? Et pourquoi je serais dépensière ? — Elle prit malgré tout une gorgée, bien que soudain le café ait un goût fade. — Tu dépenses trop pour toi. Chaque semaine il y a des sacs, des colis. Une robe, une crème à cent euros… Daphné reposa sa tasse lentement. Voilà qui était dit. De bon matin, sans avertissement, sans « bonjour, mon amour ». — La crème coûtait soixante euros, si tu veux vraiment chipoter. Et non, pas chaque semaine, tous les deux mois. — Daphné, notre budget est commun. Il avait pris le ton du prof expliquant la règle de trois à un élève obtus. Daphné serra les dents. Comptât jusqu’à cinq. Ça n’aida pas. — Constantin, tu veux qu’on parle de ce que TU dépenses pour ta voiture chaque mois ? Il fronça les sourcils. Manifestement, il ne s’attendait pas à une riposte si tôt. — Ce n’est pas pareil. — Bien sûr que c’est différent. L’essence, les lavages, les additifs, l’assurance, les révisions deux fois par an. Et je ne monte même pas dans ton SUV, tu sais. Je n’y ai jamais touché au volant. — Je m’en sers pour aller travailler. — Constantin croisa les bras. — C’est mon outil de travail. Daphné éclata de rire. Un rire nerveux, pas joyeux. — Outil de travail ? Sérieusement ? Et moi, mes vêtements, mes cosmétiques, c’est pour m’amuser ? J’ai aussi des réunions au bureau, des clients. Je ne peux pas débarquer en jogging et le visage abîmé par le froid. — Il y aurait peut-être moyen de faire plus… économique. — Il y aurait moyen, en effet. — Daphné hocha la tête. — Je peux porter la même veste trois ans de suite à mes rendez-vous. Et toi, tu revends ton SUV et tu achètes une petite Logan. Ça ira bien au boulot aussi, non ? Constantin ouvrit la bouche, la referma. Se frotta le front. — Tu exagères. — Non, c’est toi qui exagères. Tes dépenses à toi, ce sont des « investissements » ; les miennes, des « caprices ». Une arithmétique très pratique. Il resta encore une seconde, puis leva les bras et quitta la cuisine. Daphné entendit la porte d’entrée claquer. Le café était froid pour de bon. Elle le vida dans l’évier, posa son front contre les carreaux froids de la crédence. Super début de journée. Juste parfait… Au travail, Véronique faillit s’étouffer avec sa salade. — Attends, il a VRAIMENT dit ça ? Au réveil ? Daphné picorait sa boulette dans son assiette de cantine. Pas d’appétit depuis le matin, et rien n’avait changé cinq heures plus tard. — Vraiment. Même pas eu le temps de finir mon café. — Un classique ! — Véronique se renversa sur sa chaise et plissa les yeux. — Mon ex aussi voulait tout diviser en deux. Histoire d’être modernes, soi-disant. — Et alors ? — Je lui ai vite fait ses comptes. Je lui ai dit : tu manges le double de moi. Regarde : le matin je mange un yaourt, toi quatre œufs au jambon. Moi une salade à midi, toi deux plats. Alors pour la bouffe, cher ami, tu paies au prorata. Daphné sourit. Véronique aurait fait une avocate redoutable. — Il a compris ? — Oh que oui. Trois jours avec la calculette et les tickets de caisse. Puis plus rien. Un mois après, on s’est quittés. — Tu crois que c’était à cause de ça ? — Je pense que c’était un symptôme. — Véronique haussa les épaules et retourna à sa salade. — Quand un homme commence à compter tes sous, il n’est déjà plus avec toi. Il est perdu dans son idée fixe, et toi tu deviens un problème. Daphné se tut. Il y avait dans les mots de Véronique une vérité désagréable. Le soir, elle rentra plus lentement que d’habitude. Elle descendit exprès un arrêt plus tôt, marcha à pied. L’air sentait l’asphalte mouillé et quelque chose d’amer — les feuilles ou la pollution. Elle n’avait aucune envie de rentrer à la maison. L’appartement l’accueillit avec son silence. Constantin n’était pas rentré. Daphné se changea, sortit du frigo un poulet, des légumes, commença à cuisiner. Les mains faisaient tout mécaniquement — couper, saler, déposer à la poêle. La tête était vide et c’était reposant. Constantin arriva autour de vingt heures. Il passa la tête dans la cuisine, resta sur le seuil. — Tu n’as rien dépensé d’inutile aujourd’hui ? Daphné ne se retourna même pas. Elle continua à mélanger les légumes. — Non. Je n’ai rien acheté du tout. Il hocha la tête et partit se changer. Daphné éteignit le feu, mit la table. Deux assiettes, salade, poulet aux légumes. Comme d’habitude, mais des portions un peu plus petites — le frigo était vide, et elle avait fait exprès de ne pas passer au supermarché. Ils s’installèrent pour dîner. Constantin regarda son assiette, puis Daphné. — Pourquoi y en a si peu ? Daphné posa calmement sa fourchette. Tiens, le théâtre recommence. — Eh bien, tu voulais qu’on partage tout équitablement. Voilà. Constantin cligna des yeux. Une, deux fois. Sa fourchette suspendue en l’air. — Comment ça ? — Comme ça. J’ai cuisiné le dîner et j’ai tout divisé en deux parts égales. Voici ta portion. — Elle désigna son assiette. — D’ailleurs, moi j’en aurai pour mon petit déj aussi demain. Je me demande ce que tu mangeras, toi. Les courses sont communes, tout est à diviser. Ce serait injuste autrement. Constantin reposa sa fourchette. Ses joues prenaient une teinte écarlate. — Daphné, c’est… un peu absurde. — Absurde ? — Daphné haussa les sourcils et s’installa au fond de sa chaise. — Quoi exactement est absurde ? C’est toi qui voulais diviser les dépenses. J’exécute ta consigne. — Je voulais dire autre chose ! — C’est-à-dire ? Tu voulais couper SEULEMENT dans mes dépenses, les tiennes étant sacrées ? Silence de Constantin. Daphné le vit chercher l’argument sans l’attraper. — Au fait, — elle prit son verre d’eau, — combien t’as coûté l’essence aujourd’hui ? — Quel rapport avec l’essence ? — La question est : combien ? Il se gratta, fronça les sourcils, fit le calcul mental. — Euh… vingt euros, peut-être. Vingt-cinq. — On va dire vingt. — Daphné se leva. — Ne bouge pas. Elle sortit dans l’entrée. Constantin entendit le placard s’ouvrir, puis des bruits de fouille. Daphné revint avec son portefeuille. — Qu’est-ce que tu fais ? — Il décolla de sa chaise. — Je prends ma moitié. Elle ouvrit tranquillement le portefeuille, sortit deux billets de dix euros, les glissa dans la poche de son pantalon. Constantin la regardait, stupéfait. — Daphné, tu plaisantes ? — Pas du tout. — Elle reposa le portefeuille devant lui. — T’as dépensé vingt euros pour l’essence, donc j’ai droit à vingt euros à dépenser pour mes besoins. La justice, non ? Tout à parts égales, comme tu voulais. — Mais c’est absurde ! — C’est ta règle, Constantin. J’applique. — Daphné sourit et reprit sa place à table. — Avec un peu de chance, j’aurai bientôt de quoi m’acheter un joli pull. Constantin restait muet. Les muscles de sa mâchoire tremblotaient, une veine battait à la tempe, mais rien ne sortit. Daphné reprit tranquillement son poulet. Le dîner se déroula dans un silence religieux. La semaine traîna péniblement. Tous les soirs, Daphné préparait juste pour deux, les portions, taillées à la perfection mathématique. Constantin observait son assiette, puis celle de Daphné, fronçait les sourcils, mais ne disait rien. Chaque matin, elle demandait ce qu’il dépenserait pour l’essence. Chaque soir, elle prenait sa moitié. Dès mercredi, il partit travailler en métro. Le vendredi venu, il avait l’air d’un loup affamé. Pour le week-end, Daphné avait un petit pactole de presque trois cents euros dans une enveloppe. Son mari s’achetait à manger au boulot, il n’y avait plus assez de restes. Daphné savait tout, elle avait soigneusement compté toute l’argent de Constantin. Partage, toujours partage. Samedi matin, Constantin sirotait son thé à la cuisine. Quand Daphné entra, il leva vers elle des yeux cernés. — Daph… — il s’interrompit, se frotta la nuque. — J’avais tort. Pardonne-moi. Daphné se versa un café, s’assit en face. Attendant la suite, les paumes réchauffées par la tasse. — C’est absurde, tout ça — Constantin soupira. — C’est venu des bêtises que j’ai lues, avec cette histoire de comptes à faire. Oublions, d’accord ? — D’accord, — accepta-t-elle, légère. — Mais tu sais, je n’ai même pas encore réfléchi à la répartition des tâches à la maison… — Quelles tâches ? — La cuisine, le ménage, la lessive, le repassage. Si je comptais tout ça selon les tarifs du marché… tu me devrais bien trois cents euros de plus. Au minimum. Constantin s’étrangla à moitié avec son thé, chercha une serviette. — Mais je ne vais pas compter, — Daphné but une gorgée de café et le regarda par-dessus la tasse. — Du moment que tu ne fais plus de la comptabilité ton credo de vie de couple. Ça marche ? — Ça marche, — il acquiesça vivement. — Plus jamais de comptes, promis. — Parfait. Daphné sourit, attrapa un biscuit. Constantin la regardait comme un rescapé de justesse. Et Daphné pensa que, parfois, il suffisait de pousser le raisonnement masculin jusqu’à l’absurdité. Leur faire goûter l’absurdité de leurs idées. Et alors on sauve non seulement son couple… mais on gagne le débat. L’arithmétique toute simple de la vie à deux !
Elle a rendu la pareille, pièce pour pièce