Louis, tu ne voudrais pas renoncer à ce trajet ? Jai un mauvais pressentiment Demande à quelquun dautre de prendre ta place, murmure Camille, tentant de cacher au mieux le tremblement de sa voix.
Ce trajet, cest une belle somme. Et on en a besoin, Camillette. On le sait bien tous les deux, chaque euro compte en ce moment, répondit Louis en serrant sa femme dans ses bras, déposant un baiser sur son front, puis sur les deux joues de ses petites filles bavardes, les jumelles Aurélie et Capucine.
Camille acquiesça silencieusement. Son cœur se brisait, mais sa raison lui soufflait que son mari avait raison : le budget était plus que serré. En essuyant une larme, elle le regarda séloigner et, en lenlaçant une dernière fois, chuchota : Reviens vite On tattend.
La porte se referma derrière Louis. Camille, le cœur serré, donna à manger aux filles avant de les emmener faire une promenade. La journée passa incroyablement calmement. Pas de caprices, pas de cris comme si les enfants ressentaient, eux aussi, que quelque chose nallait pas.
Comme chaque soir, à vingt-deux heures, ils sappelaient. Camille racontait combien les jumelles réclamaient leur papa, comment les commandes de couture avançaient lentement. Louis riait au téléphone, promettant : « Demain, je suis à la maison, minette. »
Mais il nest pas rentré.
Sur la route du retour, son poids-lourd heurta un camion venu à contresens. Tout sest passé si vite. Il na pas eu une seconde pour éviter le choc. Louis est mort sur le coup.
Cette nuit-là, le téléphone a sonné. Camille, comme dans un mauvais rêve, décrocha et son monde sest écroulé.
Elle est allée chez sa voisine, tante Jeanne, la suppliant de garder les petites. Puis elle sest effondrée sur le seuil. Les médecins lont sauvée in extremis césarienne durgence, grosse frayeur.
Le petit garçon né était fragile, prématuré. Il navait pas la force de son père, et sa mère navait plus dépaule où se reposer.
Camille la prénommé Louis, comme son père. À sa sortie de lhôpital, elle a compté largent quil restait de quoi tenir deux mois. Après on verrait.
La vie sest transformée en lutte quotidienne. La voisine, tante Jeanne, aidait du mieux quelle pouvait. Pas de famille dans les environs. Camille sest remise à coudre dabord pour les voisins, puis le bouche-à-oreille lui a amené dautres clientes.
Les jumelles sont entrées à lécole, le petit Louis a commencé la maternelle. Ils étaient ses espoirs, son ancre. Pourtant
Elle aimait ses filles plus fort. Le garçon elle ne le détestait pas, mais elle ne pouvait soutenir son regard sans ressentir une vive douleur. Il ressemblait chaque jour davantage au mari perdu. À chaque fois quelle le voyait, elle avait limpression davoir échoué à le retenir
Le garçon était calme, doux, attentionné. Il lisait, aidait, ne se plaignait jamais.
Aux filles, elle achetait du neuf, cousait des robes pour leurs poupées. À Louis, elle raccommodait de vieux habits.
Pauvre petit Un orphelin avec sa mère vivante, soupirait tante Jeanne en le voyant faire la vaisselle ou ranger les jouets de ses sœurs.
Les années ont filé. Les filles ont grandi, se sont mariées, sont parties. Il ne restait plus que Louis et sa mère.
Il a terminé un BEP et a trouvé un poste de technicien dans la chocolaterie de sa ville, Dijon. Camille commençait à perdre la vue les nuits blanches, la fatigue, les années de solitude avaient eu raison delle.
Louis prenait soin delle comme il pouvait. Il cuisinait, faisait le ménage, la promenait au parc, main dans la main. Elle murmurait de plus en plus souvent : Pardonne-moi, mon fils Je nai pas su être la mère que tu méritais. Vis ta vie, tu es jeune
Il souriait : Tinquiète pas, maman. Un jour, jaurai une femme, des enfants Tu auras de quoi profiter de tes petits-enfants.
Et un jour, il la ramenée à la maison. Élise, simple et discrète.
Maman, Élise va rester avec nous. Elle na plus personne. Elle est orpheline, expliqua Louis tout bas.
Trois mois plus tard, le mariage a eu lieu. Les filles, les gendres, les petits-enfants toute la famille était réunie. Camille était heureuse, bien que son sourire cachât la douleur de plus en plus souvent.
Le diagnostic est tombé comme une sentence : cancer. Il ne lui restait que peu de temps, elle le savait.
Mais le destin lui a offert un dernier bonheur la naissance de son premier petit-fils.
Elle est partie apaisée, un sourire aux lèvres, en serrant tendrement la main de ce fils qui était resté son pilier jusquau bout.






