Amour parental.
Javais à peine fermé la portière du taxi quun profond soupir de fatigue mêlé de bonheur séchappa de moi. Camille avait quatre ans, et Paul, lui, ne marchait que depuis quelques mois. Cette semaine chez mes parents à Nantes leur avait fait un bien fou : des biscuits, des câlins, des histoires, et tous ces petits plaisirs, un peu moins sévèrement réglementés quà la maison.
Jy avais moi aussi trouvé un vrai réconfort. Retrouver mes parents, mes frères et sœurs, mes neveux et nièces, cétait rentrer chez soi, accueilli sans réserve. Les plats de ma mère, auxquels il métait impossible de dire non, la grande table familiale, le sapin chargé de guirlandes et de ces vieilles décorations kitsch qui me ramenaient à lenfance. Les discours de mon père toujours un brin trop longs, mais pleins de chaleur. Les cadeaux choisis par ma mère, tendres, attentionnés, pensés avec amour.
Un instant, jai eu la sensation de redevenir un gamin, davoir envie de glisser dans le salon avec un simple :
« Merci dexister, Maman, Papa ! »
Nous avons chargé les valises et les enfants dans un taxi à la gare de Nantes. Sur la route, le trajet était paisible, ma fille sest blottie contre son petit frère, et aussitôt, ils se sont endormis, le visage détendu et repu.
Quand on est arrivé en banlieue parisienne, jai demandé au chauffeur de sarrêter quelques minutes près dun petit Carrefour Market.
Jen ai pour une minute, juste le temps de prendre des couches et une bouteille deau, ai-je lancé.
Cinq minutes plus tard, je suis sorti du magasin, jai ouvert la portière arrière… et mon cœur a basculé dans mon ventre. Les enfants nétaient plus là !
Sur le siège passager, une jeune femme que je ne connaissais ni dÈve ni dAdam discutait avec le chauffeur, visiblement détendu.
EXCUSEZ-MOI ?! ai-je articulé mécaniquement, complètement perdu.
La fille a bondi sur place :
Cest qui celle-là ?! Cest nimporte quoi !
Le chauffeur hausse les épaules et se retourne vers moi :
Vous êtes qui ? Vous faites quoi dans ma voiture ?
Attendez, vous vous fichez de moi ?! Où sont mes enfants ?!, ai-je hurlé à la limite de lhystérie.
ESPÈCE DE SALE TYPE ! a beuglé la fille en se jetant sur le chauffeur à coups de sac à main.
Non mais tes dingue, tu fais monter nimporte qui maintenant ?! criais-je, hors de moi. Où sont mes gamins ?!
Le chaos régna dans lhabitacle pendant trois bonnes minutes cris, gestes, accusations, chocs dincompréhensions.
Soudain, la portière souvre. Un homme, la quarantaine, lair calme, se penche vers nous :
Mademoiselle ce nest pas votre voiture, la vôtre est garée trois places plus loin.
Le temps sest figé. Jai refermé la portière dun geste brusque, tête basse, et, brûlant de honte, jai couru vers la berline gris clair devant nous.
Jai ouvert la portière arrière, et jai vu Camille et Paul, toujours endormis, roulés lun contre lautre comme deux petits anges pas un mouvement.
Je me suis laissé tomber sur la banquette, jai refermé la portière et murmuré au chauffeur, à moitié soulagé, à moitié mortifié :
On y va
Puis, sans crier gare, jai éclaté de rire. Un vrai fou rire, nerveux, salutaire. Le chauffeur a pouffé à son tour, ravi que cette histoire se termine ainsi, sans drame, mais avec une anecdote inoubliable.
J’ai regardé mes enfants : paisibles, vulnérables et, en même temps, toute ma vie. Je crois avoir compris ce soir-là quelque chose de fondamental : les parents paraissent parfois fatigués, distraits, tendres ou maladroits Mais que le vent du danger vienne souffler, et cest le lion ou la lionne qui surgit en eux. Plus rien nexiste alors que la nécessité, viscérale, de protéger.
Voilà ce que cest, lamour parental français : discret tant que tout va bien, indestructible dès quil sagit de ses enfants.







