Je suis prête à tout te donner. Une histoire touchante de transmission, d’amour et de sacrifices entre une grand-mère et sa petite-fille dans une banlieue française

Journal intime Tout donner pour toi

Je suis assise près du lit dIsabeau, après sa sortie des soins intensifs.

Son visage pâle, cerné, et ses bras si fins ressemblent à de petites branches. Mes doigts desséchés se referment sur sa main, fragile au creux de la mienne, marquée par lâge, mais encore solide.

Ce matin, le médecin a sermonné sévèrement :

Vous nêtes pas assez attentive avec elle, Madame Marguerite. Encore un épisode comme celui-ci, et je ne vous garantis rien

Jai baissé la tête, honteuse, consciente de mes faiblesses dues aux années. Ai-je vraiment failli à ce point ? Le médecin a soupiré et sest éloigné, me laissant seule avec mes regrets.

Je suis restée un moment, à regarder Paris étouffé derrière la fenêtre de lhôpital, puis jai regagné la chambre, lasse. Masseyant auprès du lit, jai serré la main dIsabeau. Où ai-je raté un tournant ? Jai tant rêvé dune vie simple et heureuse

Jétais une jeune femme pleine didéaux, diplômée de lÉcole dagronomie de Montpellier mention très bien. Je mimaginais faire une thèse, mais la mairie ma envoyée dans un petit village du Limousin. Tardivement, jai épousé Jérôme, le fils du maire, conducteur de tracteur, les mains toujours chaussées de cambouis. Jadorais chanter, mais mes chansons lexaspéraient. Il disait toujours : “Tu chantes faux, on ne fait pas comme ça chez nous.”

Puis le vin est devenu son compagnon. Il buvait, se plaignait : “Regarde-toi, toi, et moi quest-ce que je suis, hein ?” Mais moi, jespérais secrètement quavec la naissance de notre fille, Solène, la vie changerait.

Solène est née, radieuse, Jérôme en était fou la portait tout le temps. Mais un soir dhiver, Jérôme a voulu braver la nuit pour dépanner un moteur dans un village voisin, traversant une rivière verglacée. Il a sombré avec sa camionnette sous la glace.

Jai tenu bon autant que jai pu, mais, sur linsistance de mon beau-père, jai quitté le Limousin. Solène, pleine de ressources et de malice, sest passionnée pour le solfège. Elle a réussi à entrer au Conservatoire.

Puis les années 90 sont arrivées. Solène a tout laissé tomber, “À quoi bon, maman, ce nest plus utile !” Elle voulait soffrir une autre vie, “pas survivre de fin de mois en fin de mois comme toi.” Elle est partie faire du commerce à la sauvette, voyageant jusquen Espagne, en Italie, ouvrant un stand au marché, achetant une vieille Renault, puis elle a rencontré Hugo.

Bientôt, elle était enceinte, rayonnante, promettant quils allaient enfin se marier.

Mais Hugo a disparu du jour au lendemain, emportant avec lui toutes les économies de Solène. Cest alors que la petite Isabeau est née, belle comme un cœur, avec ces yeux noirs pétillants.

Solène a passé les années suivantes à chercher le bonheur, passant dune aventure à lautre, cherchant cette étincelle personnelle.

Cest en voyage quelle a rencontré sa “grande histoire”, un ressortissant marocain. Elle vit aujourdhui à Casablanca.

Isabeau sursaute, entrouvre les yeux :

Mamie, quest-ce que tu fais là ? Pourquoi tu ten mêles toujours ? Jai besoin de personne, tu comprends ? Je dérange tout le monde, tout le monde ma laissée tomber. Je ne fais confiance à personne.

Moi, je suis toujours là Je ne tai jamais quittée.

Toi, tu veux juste que je sois normale ! Comme tout le monde ! Tu te fiches de mes pensées.

Ma chérie, tout compte pour moi. Chaque minute de ta vie a son importance. Je suis prête à tout te donner. Même ma vie

Je lui prends la main à nouveau : “Fais-moi confiance.” Isabeau détourne le regard, sceptique :

Tout le monde dit ça, mais personne ne donnerait vraiment sa vie pour un autre. Personne !

Je serre sa main, éperdue. Jamais je nai aimé autant que jaime ma petite-fille. Si seulement je pouvais lui léguer la force quil me reste, pour quelle sen sorte. Ma vie touche à sa fin, je le sens. Mais il est peut-être encore temps de changer son destin.

Si quelquun mavait vue, il aurait cru que ma volonté se réalisait. Jai senti un frisson, un courant de chaleur passer de moi à Isabeau. Ses joues ont repris des couleurs, ses yeux se sont adoucis.

Elle sest abandonnée au sommeil, paisible, presque guérie.

Je suis rentrée tant bien que mal chez moi à Montreuil. Éreintée. Le désir de donner à Isabeau un peu de ma vie semblait se réaliser.

Le lendemain, impossible de me lever. Je navais plus aucune force.

Isabeau a quitté lhôpital le surlendemain. Elle a repris du poil de la bête. Ses amis lattendaient devant lentrée.

Eh ben, tas retrouvé la forme ! Tu rejoins la fête ce soir ?

Ma grand-mère ma légué une seconde vie, maintenant jen ai deux !, plaisante Isabeau, lair bravache. Je passe chez moi, je me débarbouille, et on se retrouve au club ce soir !

Elle est rentrée dun pas léger chez nous, a monté les escaliers quatre à quatre. Personne na ouvert à sa sonnerie. Elle a frappé plus fort.

Mamie, cest moi !

Le coup a entrouvert la porte, qui nétait pas verrouillée. Étrange. Isabeau est entrée, et a vu avec effroi ma silhouette immobile sur le canapé.

La panique la saisie. Comment cela pourrait-il arriver à mamie ? Je suis toujours là, non ?

Elle sest approchée calmement.

Mamie, murmure-t-elle.

Jai bougé à peine, soulevant mes paupières :

Ma chérie Je suis soulagée que tu ailles bien

Mamie !, a-t-elle crié, prenant ma main, puis attrapant le téléphone pour appeler le SAMU.

Ils ont arrivé vite et mont emmenée à lhôpital.

Pour la première fois, Isabeau sest retrouvée seule.

Ses amis lassaillaient au téléphone toute la soirée, mais elle na voulu voir personne. Ce nétait plus le temps de jouer. Soudain, elle a compris quelle pouvait perdre la seule personne qui laimait pour de vrai. Elle a eu peur.

Isabeau est venue me rendre visite tous les jours. Je nen croyais pas mes yeux. Est-ce que javais vraiment pu lui transmettre quelque chose ? Cest à ce moment-là quelle a abandonné ses virées nocturnes, mis ses anciens copains à distance, et sest remise à ses études. Elle sest même mise au chant elle a une voix grave et chaude, comme celle de son père inconnu, Hugo.

Une semaine plus tard, elle ma ramenée à la maison. Tout avait changé.

Isabeau simpliquait : elle étudiait, travaillait, soccupait de lappartement. Elle avait même commencé à prendre des cours de chant, sérieusement.

Jétais stupéfaite. Était-il possible quun simple vœu, une folle prière et ma volonté de tout donner aient ouvert la voie ?

Un soir, coup de fil inattendu. Cétait Solène, ma fille, depuis le Maroc. Elle pleurait au téléphone, je nai dabord rien compris.

Solène a voulu se marier à léglise avec son compagnon. Avant la cérémonie, elle est allée se confesser, mais une fois la première parole prononcée, tout est remonté, elle na pas su sarrêter. Le prêtre lui a dit de prier pour les péchés de sa famille, car elle avait tant sur le cœur.

Tout semblait sêtre mis en place. Mon sacrifice silencieux, la rédemption de Solène

Il nest jamais trop tard pour changer, ou pour aimer ceux qui sont auprès de nous. Rien nest fini quand la vie continue.

Solène est revenue vivre en banlieue parisienne, à quelques rues de chez moi, avec son mari.

Isabeau vit encore avec moi. Elle termine son BTS à distance, travaille, et rêve, sans doute, davenir.

Pour ma part, désormais je le sais. Même quand la vie paraît nous trahir, il faut se battre jusquau bout. Dans chacun de nous, une part de la force et de lénergie de nos ancêtres vit encore.

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Je suis prête à tout te donner. Une histoire touchante de transmission, d’amour et de sacrifices entre une grand-mère et sa petite-fille dans une banlieue française
Au Grand Hôtel Aurelia, tout le monde croyait que la discrète serveuse était simplement là pour remplir les verres.