Mais à quoi tu sers, voyons ! sest esclaffé Serge. Nous voilà bien, une princesse ! Franchement, Lucie, tu nes plus du tout jolie, et en plus tu as sacrément grossi !
Et puis tu te rends compte que le fait davoir deux enfants nest pas spécialement à ton avantage ?
Alors reste tranquille, Lucie, ne fais pas dhistoire ! Pour qui tu te prends ? Un homme samuse, et alors ? Pourquoi les hommes trompent, hein ? Dis-moi, Lucie ? Tu restes muette ? Parce que tu sais que tout est de ta faute !
Tu navais quà prendre soin de toi, Lucie ! Et garder un œil sur ton mari ! Comme ça, il ne taurait pas trompée. Compris ? Bon, arrêtons là Fais-moi des escalopes pour ce soir, ta volaille, jen peux plus
Serge se leva, déposa sa tasse dans lévier et se dirigea vers la porte. Avant de quitter la cuisine, il se retourna et observa sa femme, en pleurs.
Arrête tes larmes, Lucie ! Prépare le dîner ! Je passerai moi-même prendre les enfants à lécole.
Serge partit et Lucie seffondra, vidé de toute énergie, sur la chaise quil venait de quitter.
Elle avait le cœur lourd, vide. Elle aurait voulu sen aller loin, si loin que plus personne ne laurait retrouvée
Ses pensées furent interrompues par la sonnerie stridente du téléphone.
Le nom de sa mère, Nadine, safficha sur lécran.
Elle navait aucune envie de répondre ; sa mère comprendrait quil y a un problème, puis recommencerait à la sermonner, persuadée que son gendre a raison et que sa fille a tort.
Écoute ton mari, Lucie ! Bon, il samuse ailleurs, et alors ? Il revient toujours vers vous ! À la maison, avec toi et les enfants ! Supporte un peu, Lucie ! Serge nest pas un mauvais homme, il met tout largent à la maison !
Et puis il ne va pas traîner tous les soirs, cest déjà ça ! Tu sais très bien de quoi je parle. Tu veux finir comme moi ? Vivre de paie en paie ? Avec ton père qui filait tout le temps et des enfants qui hurlent ? Certainement pas, Lucie !
Tu préfères retourner dans ce village, chez ta grand-mère Suzanne ? Là-bas, la vie tapprendrait vite à te taire !
Ma mère me répétait sans cesse ces paroles et je finissais toujours par lécouter.
Jécoutais et je supportais.
Je supportais les infidélités de Serge, les disputes, son arrogance. Ça durait depuis près de cinq ans
Javais rencontré Serge à lIUT, à Dijon. Il était bel homme, sûr de lui, sérieux. Cela ma tout de suite plu.
On sest fréquentés presque un an, il y avait des fleurs, des attentions, des cadeaux Puis jai appris que jattendais un enfant, et Serge, en homme responsable, ma proposé de mépouser.
Jai accepté, pleine despoir. Ainsi a commencé notre vie de couple, mais tout ne sest pas déroulé comme dans mes rêves dalors
Les premiers mois, jétais épuisée, et un jour je nai même pas remarqué que Serge avait commencé à sortir un peu trop souvent.
Quand jai enfin compris, il était trop tard : mon fils, Mathieu, venait de naître.
Ce bébé était agité, et je ne dormais que quelques heures par nuit.
Serge ne maidait presque pas, affirmant que soccuper dun bébé, cétait le rôle dune femme, que lui devait juste nourrir la famille. Et il le faisait très bien, selon lui.
Mathieu avait à peine dix-huit mois que je compris que jétais de nouveau enceinte.
Serge voulait quon garde lenfant et ma mère aussi : « Deux enfants, ce sera la garantie quil restera avec toi, quoi quil arrive ! »
Mais au fond, je savais déjà que dans notre couple, quelque chose clochait.
Puis Serge a changé du tout au tout, redevenant lhomme attentionné du début : il prenait soin de moi, jouait avec Mathieu. Jai cru que tout allait enfin sarranger, comme avant le mariage
Bientôt, ma fille Lise est née et Serge a recommencé à sortir, presque ouvertement cette fois, et il se montrait plus agressif encore.
Jétais perdue, oscillant entre mes enfants, les disputes et lincertitude de lavenir qui empirait de jour en jour.
Jai cherché conseil auprès de ma mère, mais elle soutenait Serge inconditionnellement.
Il sassagira un jour ! Et puis, tu as tes enfants ! Le reste, ce ne sont que des mots Supporte, ma fille, ça finira par passer, elle était catégorique.
Jai vite compris que je nobtiendrai rien de plus de ma mère.
Parfois, j’avais envie de téléphoner à ma grand-mère, Suzanne, près de Paray-le-Monial, mais javais honte. Elle avait toujours refusé quon accepte que le mari traite sa femme ainsi, à linverse de sa fille.
Dailleurs, à cause de cela, il y avait souvent des disputes entre ma mère et ma grand-mère.
Jai toujours caché ma vie à ma grand-mère. Elle, jamais elle naurait compris pourquoi je supportais tout ça, pourquoi je restais avec un homme comme Serge
Jai fait frire les escalopes, mis leau à chauffer pour les pâtes. Mon téléphone sonna à nouveau. Encore ma mère.
Jai regardé lécran et ignoré lappel.
On na rien à se dire ! ai-je pensé. Quelle continue à défendre ce traître
Je me suis levé et suis allé regarder par la fenêtre. Serge nétait toujours pas revenu avec les enfants.
Enfin, je lai vu sur laire de jeux devant limmeuble, téléphone à loreille, les enfants jouant autour.
Serge avait lair parfaitement serein, comme si rien ne sétait passé entre nous quelques heures plus tôt.
Cest là que jai eu comme une révélation : rien ne changerait, ce serait même pire, si je restais.
Un souvenir me revint subitement : un ancien échange avec Serge, où je lui avais demandé pourquoi il mavait aimée, moi, fille de la campagne.
Il avait souri, ironique.
Lucie, parce quil ny a que du bon à prendre une fille de la campagne !
Quoi donc, Serge ?
Ben Tes robuste ! À la campagne, elles sont toutes solides, cest important pour la santé des enfants. Non ?
Sans doute
Si, Lucie, cest crucial : tu es solide, moi aussi, donc nos enfants seront en pleine forme ça compte ! Et puis tu es jolie, pas mannequin, hein, mais jolie quand même. Encore un avantage !
Sur le moment, javais trouvé sa réponse étrange, mais je lavais chassée de mon esprit.
Ce nest qualors que jai compris que javais servi de nourrice à ses enfants Une bonne, solide nourrice
Il préférait une femme docile, capable de tout encaisser sans broncher.
Le bon choix simposa à moi.
Les yeux fichés sur la rue, jai pris mon téléphone et composé le numéro de ma grand-mère Suzanne.
Le lendemain, Serge partit travailler, tandis que jaccompagnais les enfants à lécole du moins il le croyait.
Dès quil fut parti, je suis remontée dans lappartement avec les enfants, jai appelé lécole pour prévenir que Mathieu et Lise ne viendraient pas, puis jai commencé à faire les valises.
Je savais que Serge ne rentrerait pas déjeuner, il mangeait toujours dans la brasserie près de son bureau ce détail métait bien utile.
Deux heures plus tard, les enfants et moi étions dans le car pour la Bourgogne, direction le village de mon enfance.
Je me rendais chez ma grand-mère, la seule au monde capable de me protéger.
Suzanne attendait à la fenêtre depuis le matin. Elle avait demandé à son voisin Henri daller nous chercher à larrêt de car.
Henri était parti depuis une bonne demi-heure déjà, et ma grand-mère trépignait dimpatience. Finalement, la voiture dHenri est apparue et ma grand-mère est sortie à notre rencontre.
La journée sest écoulée dans les retrouvailles, les rires des enfants, les tâches ménagères. Le soir venu, ma grand-mère et moi nous sommes installées, seules, dans la cuisine.
Après avoir résumé mon histoire, je regardais ma grand-mère, attendant ses conseils.
Mamie, quest-ce que je fais ? Il ne nous laissera jamais tranquilles. Il ne tient plus à moi, ça, je le sais mais les enfants Il se battra pour eux.
Elle a souri :
Et alors ? Il est leur père, mais tu es leur mère ! Depuis quand une mère na-t-elle pas le dernier mot ? Être mère, cest se battre pour ses enfants. Pleurer, ça ne sert à rien, il faut agir !
Oui, mamie, mais jai peur
La peur, tu la laisses de côté ! Les types comme lui redoutent les femmes courageuses. Tiens bon, il finira par lâcher.
Et puis maman ? Elle viendra sûrement, pour le défendre encore.
Nadine ? Quelle vienne ! Je saurai lui parler, à elle aussi. Et à Serge également !
Mais mamie, tu le connais à peine ! Comment feras-tu ?
Cest très simple, ma chérie. Mais retiens bien une chose : si jamais tu pardonnes et retournes avec lui tu ne remets plus jamais les pieds ici ! Je ne taiderai plus ! Chacun choisit son destin Et maintenant, à toi de choisir. Et le bonheur ? Il nest pas loin, tu sais. Il faut lattendre. Le vrai, pas le bonheur des autres.
Serge revint dès le lendemain, accompagné de ma mère. Ils passèrent des heures à me harceler, me supplier, mais je tins bon, surtout grâce à ma grand-mère.
Finalement, Serge et Nadine repartirent les mains vides.
Je suis sortie sur le perron.
Jai inspiré lodeur des pommiers en fleurs, mon cœur gonflé daise.
Cela fait maintenant presque trois ans que jai divorcé de Serge, et que de chemin parcouru depuis !
Les procès pour la garde ne furent pas de tout repos
Mais jai tout surmonté, et à présent je peux souffler.
Ma grand-mère ne ma jamais laissée tomber. Un véritable ange gardien.
Il y a aussi Mathieu et Lise, mes enfants, la raison pour laquelle jai traversé tout cela, et grâce à qui je me sens enfin libre.
Et le bonheur féminin ?
Il nest pas loin, dit souvent mamie il viendra, il suffit de lattendre, sans se précipiter.
Le bonheur est venu ! Un an après avoir emménagé au village, jai rencontré André.
André, veuf, tenait un commerce à Mâcon.
Nous nous sommes fréquentés puis, six mois plus tard, mariés. Nous avons emménagé dans sa grande maison fraîchement construite.
Mon ex na jamais remis les pieds ici. Les enfants lui rendent parfois visite, cest André qui les conduit.
Je suis heureuse, tellement heureuse davoir enfin fait le bon choix. Et je suis infiniment reconnaissant à ma grand-mère
Aujourdhui, je sais que même la plus grosse tempête finit toujours par passer. Limportant, cest de ne pas baisser les bras, surtout quand il sagit du bonheur de ses enfants.







