La belle-fille a patienté face à sa belle-mère : voici où cette endurance l’a menée

Des jumelles ?! sexclame brusquement Irène Dubois.

La femme tente désespérément de masquer sa contrariété, mais cest peine perdue. Axelle sait bien quil serait vain dattendre un brin de sincérité de la part de sa belle-mère. Irène na jamais eu daffection pour elle, la jugeant indigne de son fils. Pourtant, autour deux, tout le monde affirme le contraire : cest Sylvain qui nest pas vraiment à la hauteur dune jeune femme aussi brillante.

Axelle est douce et cultivée, diplômée dun master de gestion à vingt-trois ans, et occupe déjà un bon poste au sein dun réseau de cliniques privées. Certes, elle vient dune petite ville, mais son père dirigeait lusine locale, sa mère était professeure à luniversité du coin. Bref, impossible de la traiter dignare ou de maladroite. Cela nempêchait pas Irène Dubois de la prendre pour une fille ordinaire, trop simple à son goût.

Enfin, toutes mes félicitations ! Que de bonheur ! Un bonheur doublé ! marmonne-t-elle dun ton crispé.

Mais participer à ce bonheur, Irène Dubois nen a pas du tout lintention. La grossesse dAxelle se passe difficilement ; menacée de fausse couche, puis daccouchement prématuré, elle enchaîne les hospitalisations pour y être suivie. Si Sylvain fait tout pour être auprès delle presque chaque jour, sa mère, qui habite à deux arrêts de bus, ne met même pas les pieds à lhôpital.

Le jour de la sortie de la maternité, Irène ne vient pas non plus accueillir ses petites-filles. Malgré les invitations pressantes de Sylvain, elle tient à distance pendant les quarante premiers jours.

Ce nest pas raisonnable ! Imagine que je leur rapporte une infection ! Quand elles seront plus robustes, on verra la mamie !

Les jumelles ont trois mois quand Axelle croise par hasard Irène devant lépicerie du quartier. Irène arbore un sourire figé et glisse entre ses dents :

Alors, comment vont mes filles ?

Axelle répond, sincère :

On sort prendre lair ! La poussette prend toute la place sur le trottoir, mais bon Lair frais, cest essentiel !

Irène fait un signe de tête, s’apprête à partir puis remarque une vieille amie. Elle se dirige droit sur Irène et Axelle :

Ma chère Irène ! Bonjour ! Mais ce sont tes petites-filles ?

Oui, Ghislaine Ma petite fierté !

Axelle se souvient bien de Ghislaine Moreau et la salue timidement.

Deux dun coup ! Axelle, comment tu fais ? Tu es si menue !

Axelle est une héroïne, reprit Irène Dubois.

La jeune maman est interloquée par ce retournement soudain : Irène Dubois, prête à fuir une minute plus tôt, endosse le masque de la grand-mère comblée. Les deux vieilles amies ne tarissent pas déloges : avoir des jumelles, quelle chance ! Et cette Axelle, elle sen sort tellement bien Irène, quant à elle, laide beaucoup, bien sûr

Axelle écoute, muette, entendre autant daffabulations sur son propre compte la laisse sans voix. Finalement, Ghislaine prend congé, pressée par ses courses :

Il faut que je file à la banque ! Prenez soin de vous, mes chéries !

Au bout de trente secondes, Irène perd son sourire radieux. Elle congédie froidement sa belle-fille et sen va.

Le soir venu, Axelle raconte tout à Sylvain, qui hausse les épaules.

Tu sais, cest comme ça avec ma mère. Elle faisait pareil avec nous Elle racontait que cest elle qui maidait pour les devoirs jusque tard le soir, alors quelle ne quittait pas son feuilleton et ne touchait jamais à mes cahiers Elle prétendait emmener ma sœur Louise se promener pendant des heures « cest bon pour les enfants », disait-elle alors quen réalité, elle soccupait juste de se maquiller, et jemmenais Louise au parc. Ne ten fais pas, je tassure !

Axelle connaît ces anecdotes par cœur, et ne cesse pourtant de sétonner dy être mêlée.

***

Les années passent, mais rien ne change dans lattitude dIrène Dubois envers Axelle ou les enfants. Jusquau jour où un accident survient. Sortant en urgence dun VTC, Irène dérape et se fracture la jambe. Soudain, lui vient une idée lumineuse.

Je vais minstaller chez vous pour quelque temps ! annonce-t-elle à Axelle et Sylvain.

Les époux échangent un regard, comprennent ce que ça signifie, mais nosent pas refuser.

Commence alors la galère. Ils déménagent dans la chambre des petites, laissant leur chambre parentale à la belle-mère, blessée. Irène devient leur troisième enfant : il faut lui préparer des plats, soccuper de son linge, laider pour la toilette, courir lui acheter ce quelle réclame.

Les jumelles ont deux ans et demi. Axelle tente de reprendre le travail à mi-temps ; les filles vont donc à la crèche. Chaque matin, Sylvain et Axelle bataillent pour réveiller les fillettes qui pleurnichent et se débattent, nayant aucune envie de quitter leurs draps chauds pour affronter le monde.

Un matin, juste au moment de partir, le téléphone de Sylvain sonne :

Maman ? Pourquoi tu mappelles ? Tu es dans la pièce à côté !

Je ne peux pas me lever, jai la jambe cassée

Tu as une béquille, maman.

Silence, Sylvain ! Ce que jai à dire ne nécessite pas que je me lève !

Bon, maman, je técoute Fais vite.

Je trouve insupportable le vacarme que vous faites chaque matin ! Vous courez partout, vous claquez les portes, et vos filles ne se taisent jamais une minute !

Sylvain voit rouge. Il traverse lappartement à vive allure, ouvre la porte de la chambre :

Si tu tiens tant à ton sommeil, on peut te laisser les enfants, non ?!

Irène, pétrifiée, ne répond pas. Elle quitte lappartement de son fils avant même que son plâtre soit retiré. Sylvain na aucune peine, tandis quAxelle culpabilise malgré elle, naimant pas être la cause de conflits. Mais quoi faire dautre ?

***

Dhabitude, Axelle travaille à mi-temps le vendredi. Elle passe à la crèche à midi, ramène les filles, on achète quelques douceurs, on sinstalle dans le salon devant un dessin animé. Ce vendredi ne fait pas exception. Des coussins éparpillés, le projecteur allumé puis la sonnette retentit.

Axelle ouvre : sur le palier, Irène Dubois tenant par la main Pierre, le fils de sa fille Louise.

Irène, tout va bien ?

Louise ma laissé Pierre pour la soirée, mais jai une urgence à régler ! Garde-le une heure et demie, sil te plaît !

Axelle n’a pas le temps de répondre que Pierre, de six mois plus jeune que les jumelles, saccroche timidement à sa jupe. Dun sourire, elle saccroupit :

Pierre, tu restes avec moi ?

Il hoche la tête. Irène est déjà dans lascenseur.

Je reviens dici deux heures !

Pas de bises ni de remerciements. Elle disparaît.

***

À dix-neuf heures, Sylvain rentre, découvre son neveu attablé dans la cuisine, dévorant une boulette.

Salut, champion ! Tu es venu en visite ? Où est ta maman, Louise ?

Le garçon sourit. Axelle soupire, ennuyée par le tour que prennent les choses : elle ne veut pas être celle qui fait éclater les tensions dans la famille, mais comment ne pas en parler ?

Cest ta mère qui la amené. Pour « deux petites heures ». Elle est repartie.

Et ce « deux heures » a commencé quand ?

Presque cinq heures de ça

Sylvain pâlit.

Et Louise ?

Je ne lui ai pas envoyé de message Javais peur de mettre Irène dans lembarras. Après tout, Louise lui a confié Pierre.

Sylvain fulmine.

Tu es trop gentille, Axelle Mais cest pas normal ! Ma mère, elle ne ta même pas demandé la permission ?

Elle secoue la tête. Sylvain appelle aussitôt sa sœur, lui explique la situation. Louise promet darriver au plus vite.

***

Il est vingt heures vingt. Les enfants jouent dans la chambre. Axelle, Sylvain et Louise papotent dans la cuisine.

On va vraiment attendre ? Il est tard, les petits devraient déjà être au lit

Tant pis pour un soir, il faut parler à maman une bonne fois.

À peine Sylvain a-t-il terminé quon sonne. Axelle va ouvrir.

Bon ! Je viens chercher Pierre ! lance Irène, affairée.

Axelle ne bronche pas. Louise et Sylvain surgissent derrière elle.

Maman, tu ne te fiches pas un peu du monde ?

On ne parle pas comme ça à sa mère !

Ne renverse pas la situation, maman ! Cest toi à qui jai confié Pierre, pas Axelle ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ?

Irène éclate de rire :

Quest-ce que ça change, Louise ? Elle en a déjà deux, elle sait sen occuper. Moi, javais vraiment à faire !

Sylvain savance :

Des urgences, lesquels ? Quel culot ! Tu tes au moins souciée delle ?

Oh, tu vas pas faire toute une histoire pour ça !

Sylvain réplique :

Où étais-tu, alors ?

Louise part dun éclat nerveux :

Ce matin, tu avais les cheveux plus longs, maman Tu es passée chez le coiffeur puis, je parie, manucure Ce matin, ton vernis était rouge, maintenant il est rose

Irène est déconcertée, sans réponse.

Tu nas pas honte ?! martèle Sylvain.

Elle ne dit rien et senfonce dans un silence buté.

On te demande de laide une fois tous les cent ans, et tu refiles ton petit-fils à ma femme ! Tu crois quAxelle na pas envie aussi daller chez le coiffeur, de prendre du temps pour elle ?

Irène sempourpre, se raidit. Elle tente de rabaisser tout le monde dun ton moqueur :

Enfin Sylvain ! Tu las vue, ta femme ? Cest une fille de province, elle sera toujours banale, voyons !

Le silence tombe une seconde. Puis, un cri retentit :

Sors dici !

Sylvain attrape sa mère sous le bras et la pousse hors de lappartement. Il ferme la porte et inspire un grand coup. Relevant la tête, il voit Axelle en larmes ; sa sœur se précipite pour la réconforter.

Axelle se sent blessée et humiliée. Mais au fond, elle constate aussi quIrène na, au final, jamais vraiment considéré ses propres enfants. Voilà qui prouve, tristement, quelle nest pas le problème. Axelle voudrait être appréciée, mais face à une personne toxique, il est parfois impossible dêtre « suffisante ».

Depuis, les relations avec Irène Dubois se sont éteintes. Sylvain et Louise rendent parfois de petits services à leur mère, mais Irène ne sinvestit plus dans la vie familiale. Longtemps, elle boude le comportement de Sylvain. Mais la solitude la pousse finalement à renouer. Cependant, même alors, elle ne participe pas à la vie de ses petits-enfants.

Un jour, Axelle voit par hasard en ligne une photo postée par Irène regroupant ses trois petits-enfants, avec la légende : « Bonne fête à toutes les mamies, à celles qui élèvent leurs petits-enfants ! » Axelle esquisse un sourire amer. Le soir venu, Sylvain et Louise sindignent et plaisantent de la situation avec colère. Axelle trouve ces moqueries un peu déplacées mais ne peut sempêcher den rire avec eux.

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