Chaque soir, il court à l’hôpital, monte la garde sous les fenêtres en espérant un signe de son maître, puis rentre chez lui par le dernier tramway. Tout le monde à l’hôpital connaît déjà ce chien, cela fait deux ans qu’il vient…

Chaque soir, à lhôpital, il vient, monte la garde sous les fenêtres, attend que son maître lappelle ou lui fasse un petit signe de la main. Puis, il repart sur le dernier tramway, direction maison. Tout le personnel hospitalier le connaît déjà : cela fait deux ans quil ne rate pas un seul jour

Le tram roulant à son rythme traversait les rues paisibles de Lyon, grinçant sur les rails comme sil marmonnait contre ces passagers fatigués et pressés de rentrer chez eux. Le vrombissement de la ville satténuait enfin, étouffant peu à peu le tumulte mécanique et les échos de la journée, tandis que les lumières tamisées plongeaient la cité dans une douce torpeur du soir.

Épuisé, Victor dodelinait de la tête après sa journée harassante. Il travaillait aux studios Pathé, responsable des animaux pour les tournages. Et ce matin, la poisse : dabord sa vieille Peugeot qui décide de tomber en panne, des heures perdues au garage du coin, puis, cerise sur le croissant, sur un tournage en extérieur, cest lacteur à quatre pattes, un braque indiscipliné appelé Hercules, qui lui fausse compagnie. Toute léquipe a dû jouer à saute-mouton pour récupérer ce cabotin !

À bout de force, Victor avait préféré éviter le métro il y croisait toujours des collègues quil navait aucune envie de voir et choisit le tram. Les pensées de boulot tourbillonnaient dans sa tête. Cela faisait deux semaines que le grand réalisateur lui demandait un chien exceptionnel pour une nouvelle série, mais aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Il voyait défiler les castings de canidés sur son écran comme dautres les posts dInstagram, mais toujours le même verdict : «Non, pas celui-là, il na rien sur le regard»

Où diable allait-il dégoter la perle rare ?

À la station Hôtel-Dieu, un passager inattendu embarqua. Sans un regard pour la foule, il sauta dun bond sur la banquette avant et fixa la vitre dun air méditatif. Un petit terrier à la robe fauve, avec des oreilles charbon et une barbe de vieux pêcheur breton. Malgré son allure un brin dépenaillée, son collier de cuir et sa démarche fière montraient que cétait un monsieur, pas un chien de la rue !

Le barbon ne bougeait pas, indifférent aux annonces du tram, nesquissant quun léger tressaut des oreilles à chaque arrêt. Victor, intrigué comme un gamin, sapprocha et sassit à côté de lui.

Salut, on fait connaissance ? proposa-t-il doucement, la main bien en vue.

Le chien le jaugea, puis, un rien blasé, posa délicatement sa patte sur la main de Victor, genre «voilà ta poignée de main», avant de retourner à la contemplation lyrique des rues.

Victor, curieux, alla voir le conducteur :

Vous le connaissez, ce chien ? Il se pousse la balade tout seul depuis longtemps ?

Oh, lui, cest une célébrité locale, répondit le conducteur en haussant les épaules. Il fait toujours le même trajet : de larrêt de lhôpital jusquau terminus, et jamais plus tôt. Avant, il accompagnait une vieille dame qui avait du mal à marcher. Depuis, il voyage solo, pépère. Il gêne personne, alors autant lui laisser son ticket gratuit ! rit-il.

Victor sentait germer une idée. Le chien avait ce petit quelque chose que les autres navaient pas : lair à la fois malin, usé et indémodable. Il décida de pousser jusquau terminus, au lieu de descendre chez lui : il suivrait le terrier.

Arrivé en bout de ligne, le canin sortit dignement et, sans se tromper, fila vers une résidence de briques rouges. Devant la porte à digicode, il sassit stoïquement. Victor resta discret, mais le chien lavait à lœil : ce nétait ni la concierge, ni un habitant connu, cétait louche.

Finalement, une voiture sarrêta, une petite dame descendit, salua Victor dun «bonsoir» rapide et ouvrit la porte. Le chien fila devant, ignorant superbement lascenseur et grimpa les marches. Au cinquième étage, il sarrêta devant une porte en métal, jeta un regard appuyé à Victor, puis se redressa sur ses pattes arrière et appuya avec autorité sur la sonnette.

Eh bien, tu es un champion ! sexclama Victor.

Le chien recommença comme pour dire «Regarde, je maîtrise».

Derrière la porte, une voix fêlée se fit entendre :

Baltazar, cest toi mon chien ?

Petit aboiement sec, cliquetis de serrure, et la porte souvrit sur une madame frêle, accrochée à deux béquilles, qui regarda Victor comme une soucoupe volante. Baltazar, lui, faisait tourner sa petite queue en hélicoptère.

Bonsoir, lança Victor en esquissant un sourire.

Bonsoir Vous ramenez Baltazar ? Merci, mais il rentre toujours, il connaît le chemin par cœur. Il y a un souci ? demanda la dame, inquiète.

Victor se présenta et expliqua quil avait remarqué le talent du chien et souhaitait en discuter avec elle. Baltazar, lui, gardait les positions : entre la mamie et lintrus, cétait «je veille au grain» !

Autour dun thé à la fleur doranger, Mademoiselle Geneviève raconta lhistoire de Baltazar, adoptée à la rescousse. Petit chiot trouvé par son défunt mari Henri sous une bagnole en hiver, il avait grandi à coups de caresses, dentraînements et dastuces piquées à un dresseur du coin. Au fil des ans, Baltazar était devenu indispensable : il rapportait les pantoufles, apportait le journal ou la télécommande, savait ouvrir portes et boîtes à biscuits

Quand Henri tomba malade, impossible de lui faire admettre lhôpital. Il finit par y aller, mais il nen revint jamais. Geneviève sarrêta, la gorge nouée.

Depuis des mois, Baltazar se rendait à lhôpital, attendait sous les fenêtres que son maître lui fasse un dernier signe, puis rentrait tard avec le tramway. Cela faisait deux ans que cela durait

Moi, maintenant, je ne tiens plus debout toute seule Sil nétait pas là, hein Vous comprenez, cest tout ce qui me reste murmura-t-elle.

Victor osa alors :

Et si Baltazar devenait la star dune série télé ? Quen penseriez-vous ?

Vedette de la télé ? Vraiment ? Mais il est capable de ça, croyez-vous ? Vous nallez pas me le prendre ? salarma Geneviève.

Jamais ! On fera un contrat : juste les tournages, puis retour à la maison chaque jour. Et vous serez rémunérée ! assura Victor.

On serait payés vous voulez dire ? ici, à Croix-Rousse ?! bredouilla-t-elle, ébahie.

Et même plutôt bien ! Cela suffira largement pour la nourriture, les médicaments Peut-être plus encore.

Le marché fut conclu. Victor se promit que, même si le réalisateur râlait, il saurait défendre ce duo jusquau bout. À partir daujourdhui, il jonglerait avec le destin de deux âmes, pas moins.

Laudition fut sans appel : dès la première prise, le réalisateur valida Baltazar dans le rôle du chien errant devenu le chouchou dune famille fortunée. Baltazar travailla comme sil savait que sa performance comptait. Il tourna une année, infatigable, compréhensif, parfaitement à lécoute.

Quand la série fut diffusée, ce fut un carton : le chien devint une figure nationale, grâce à son flair, son flegme et lœil aiguisé de Victor.

Madame Geneviève finit par être opérée avec succès. Elle ressortit avec Baltazar, son bâton à la main, dans leur cour. Elle lui murmurait souvent :

Mon petit sauveur mon bienfaiteur

Baltazar cessa daller à lhôpital. Non par oubli, mais parce quil avait compris : il ny avait plus rien à attendre là-bas. Son maître restait dans son cœur.

Victor et Geneviève utilisèrent la première prime de 8 000 euros pour installer une stèle en granit noir sur la tombe de Henri, gravée :

«À jamais dans nos cœurs de la part de son épouse et Baltazar».

Par la suite, Baltazar fit quelques apparitions dans dautres films, fut applaudi à Cannes avec Victor, devenu son deuxième meilleur ami. Pour ses vieux jours, il fut adopté par les parents de Victor dans leur maison du Beaujolais où il coula des jours heureux, entouré de tendresse et de gâteaux à la noisette.

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