Journal intime, 28 décembre
« Tes affaires sont déjà prêtes », ma-t-il dit froidement.
Je me revois encore, ce soir-là, à la veille de notre cinquième anniversaire de mariage. Maman mavait pourtant prévenue bien avant ce jour fatidique :
Ma fille, pourquoi tu taccroches tant à lui ?
Parce que je laime, maman, lui avais-je répondu, persuadée quune telle évidence sautait aux yeux.
Tu vas en baver, il ne pense quà lui !
Moi, Camille, jeune Parisienne blonde, nai jamais eu la modestie en maître-mot. Jai toujours pensé être brillante, bien au-dessus de cette horde de blondinettes superficielles dont on aime se moquer. Mon cher mari me surnommait affectueusement « Cam » ; il me trouvait intelligente, pétillante, différente. Et javais décidé de lui offrir un cadeau digne dune reine pour nos cinq ans de mariage.
Il maimait déjà, pas besoin de me prouver quoi que ce soit ! Notre histoire navait rien de sensationnel : des amis communs, un anniversaire, un slow, un échange de numéros, et nous voilà couple solide, prêts à fêter notre premier vrai jalon commun.
Notre vie ? Rien que du très classique. Joscillais entre mes tentatives de blogging Dieu sait combien cest saturé à Paris! , mes séances shopping sur les Champs-Élysées, mes cafés avec Anaïs et mes après-midis beauté. La vie raffinée dune Parisienne moderne, qui consent à partager son univers avec son « homme ».
Lui, Pierre, travaillait comme un forçat, architecte toujours accaparé au cabinet. La maisonnée ? Tout sur ses épaules. Mes vidéos nintéressaient personne, même pour dix euros : des centaines de jeunes femmes affichaient elles aussi leur beauté en ligne, le marché était saturé Mais je ne lâchais rien ! Entre deux shootings mal cadrés, je trouvais le temps de m’occuper de moi avec sérieux.
Ma mère avait raison de penser que Pierre était un peu prévisible, mais on ne choisit pas qui lon aime, nest-ce pas ? Ses réelles qualités me suffisaient. Il savait que je nétais pas faite pour les tâches ménagères ; laver, cuisiner, nettoyer, cétait pour la nounou ou lui. Même la lessive, c’était laffaire de Pierre : « Les boutons de cette machine sont trop compliqués, mon lapin ! »
Ah, sil avait été fâché, il aurait eu raison. Mais Pierre na jamais rien dit. Et, dans un coin de ma tête, jespérais quun jour, maman finirait par se faire à notre couple. Après tout, je nétais pas la seule à galérer sur le marché du travail, surtout parmi mes amies !
Cinq ans Pierre moffrit une paire de boucles doreilles en diamant ; moi, un caméscope dernier cri à installer dans sa voiture. Lironie du sort On célébra notre anniversaire dans un restaurant étoilé de Montmartre ; une soirée que mes amies menviaient. Même Samuel, son meilleur pote à lépoque du lycée, trouvait Pierre comblé, bien chanceux.
Mais ce train de vie devint vite une routine. Et au fil des jours, lidée davoir un enfant simposa à Pierre. Moi, plutôt que de me lancer, je minscrivis à des ateliers de développement personnel. Je voulais plus, me perfectionner. « Je prendrai des cours en présentiel », annonçai-je un soir, en picorant une part de pizza froide. « Tu payeras, mon cœur, dis ? »
Bien sûr, il accepta. Les cours étaient chers, deux fois par semaine, toujours laprès-midi quand il était au bureau. Tant que jétais occupée, pensais-je, il me laisserait tranquille.
Pierre ne, disait rien, même sil devinait que maman ne comprenait rien à cette modernité. Mais bon, la paix dans le foyer avant tout.
Et puis les cours terminés, jai enchaîné avec dautres. Encore une fois, il paya. On a bien le temps, Pierre avait trente ans, moi vingt-sept. On nétait pas pressés, la cinquantaine, cest la nouvelle trentaine, non ? Tout Paris laffirme !
Arriva le réveillon du Nouvel An. On voulait le passer avec Samuel et sa femme Élodie. Pierre eut besoin dutiliser le caméscope, le cadeau sophistiqué que je lui avais offert. Il tomba alors sur les enregistrements. À lécran, sur la banquette arrière de la voiture, cétaient Samuel et moi, sans équivoque Il y avait le son, les rires, les confidences. À chaque faux cours, cétait la même histoire.
Tu ne peux pas timaginer, disait ma voix sur la vidéo, Pierre ne sait même pas embrasser. Toi, Samuel, tu es vraiment un « chaton » !
Il lapprit ainsi. Je me sentais glacée, à nu devant ma propre trahison. Il mattendit ce soir-là, silencieux, livide, le visage transformé.
Tu sais, Camille, quon ne se fait pas de compliments à ce niveau, murmura-t-il. Sérieusement, je pense quil vaut mieux quon arrête là. Tes affaires sont déjà prêtes.
Pierre, pardonne-moi ! ai-je supplié, en pleurs.
Presque un an, Camille, et tu oses dire que cétait une erreur ? Tu couchais dans MA voiture, avec mon meilleur ami Et tu mhumiliais en parlant dans le micro, juste là où je tavais offert
Je navais plus darguments. Plus dendroit où aller. Jai filé dans la nuit, traînant ma valise sur le palier, direction chez maman dans le XVème arrondissement.
Pierre, lui, a envoyé les vidéos à Samuel. Et il aurait pu détruire le mariage de son ami en envoyant les images à Élodie, mais il sest abstenu. Dailleurs Samuel a tenté dappeler, dexpliquer en vain : il était bloqué.
On a divorcé très vite : lappartement était à Pierre, la voiture aussi, et je navais pas déconomies, mon compte sasséchant à vitesse grand V. Moi et mon perfectionnement, il ne restait plus grand-chose à perfectionner
Jai passé le Nouvel An avec maman. Ailleurs, jaurais dû faire semblant, afficher un sourire, tenir la conversation. Ici, je pouvais pleurer tout mon saoul. Cest étrange, mais ce caméscope que je croyais cadeau-parfait a tout changé : il a libéré Pierre, lui offrant une vie meilleure.
On dit que tout change, et on a raison : rien ne reste figé, sauf la littérature classique. Les histoires de Maupassant, comme celles de Shukshin, restent intemporelles Moi, je dois apprendre à recommencer.







