Elle l’a pris – Maman, faut que je te raconte un truc, mais assieds-toi d’abord. Katya se laissa t…

Maman, je vais te raconter quelque chose, mais assieds-toi.

Clémence se laissa tomber sur le canapé à côté dYvonne, la jambe repliée sous elle, cherchant la position la plus confortable. Il y avait dans ses yeux une lumière vive qui fit reposer à Yvonne son livre et enlever ses lunettes la dernière fois que sa fille avait eu un tel visage, elle avait douze ans et venait de remporter le prix de littérature du collège de Tours.

Jai rencontré un homme. Dans un bistro, par hasard. Enfin, pas tout à fait par hasard, on était à des tables voisines, cest lui qui a fait le premier pas et puis on a discuté trois heures, tu te rends compte ?

Clémence semballait, trébuchant sur les détails, revenant sans cesse en arrière, semmêlant dans son histoire. Il sappelait Laurent, il avait trente-quatre ans, travaillait dans un cabinet darchitecture, il avait un humour à tomber et cétait, jurait-elle, le seul homme capable de lécouter sans linterrompre jusquau bout. Trois rendez-vous en dix jours, dont le dernier à déambuler sur les quais de la Loire jusquà deux heures du matin, oubliant quils travaillaient au petit matin

Il me comprend comme personne. Je commence une idée, il la termine Je me dis, mon Dieu, doù sors-tu ?

Yvonne lécoutait la tête légèrement inclinée, et finit par hocher la tête, non pas avec reproche, mais surprise et attendrie.

On dirait que tu rayonnes. Je ne t’ai pas vue comme ça depuis longtemps, Clémence.

À ce moment-là, Clémence se tut. Ce ne fut pas brusque, plutôt comme si chaque mot enthousiaste lavait lentement vidée, ne laissant au fond delle quautre chose, de bien plus lourd. Elle baissa les yeux vers ses doigts entremêlés, cherchant son courage pendant quelques secondes de silence.

Mais
Quoi, « mais » ? Yvonne fronça les sourcils et sapprocha, sondant le visage de sa fille. Quest-ce quil y a, Clémence ?
Il est marié.

Le dos dYvonne sappuya lentement contre le dossier. Le silence dura peut-être cinq secondes, mais pour Clémence elles suffirent pour regretter chacune des paroles prononcées ces quinze dernières minutes.

Clémence, ce nest pas un simple « mais ». Cest terrible. Tu comprends ce que ça veut dire ? Tu es en train de détruire une famille. Tu prends le mari de quelquun dautre.
Maman, il dit lui-même quil naime plus sa femme depuis longtemps. Il ny a rien qui le retient chez lui, à part leur enfant. Cest lui qui le dit, je ninvente rien.
Mais lenfant, alors ? Tu réfléchis à ce que tu fais ? Tu entres dans la vie des autres, tu prends des décisions pour eux
Je ne décide de rien, maman, je
Tu sors juste avec un homme marié. Trois fois en dix jours. Et tu viens me raconter ça, les yeux brillants, comme si tout allait bien.

Clémence quitta le canapé rester assise à côté de sa mère pour entendre ça lui était insupportable. Yvonne resta debout, sans la retenir, immobile, et cétait pire encore : si elle lavait rejointe, serrée dans ses bras, Clémence aurait tenu bon. Mais elle resta là, les yeux doux mais fermes. Clémence enfila maladroitement sa parka et sortit, ravalant des larmes impossibles à contenir.

Chez elle, elle resta une vingtaine de minutes sur le banc de lentrée, sans ôter ses bottines, ses paumes pressées sur ses joues humides. Son téléphone vibra dans la poche de son manteau. Sur lécran : « Laurent ». Elle sessuya le visage du revers, toussa, tenta de retrouver contenance, puis décrocha.

Allô La douceur de la voix de Laurent fit trembler Clémence ; elle retint un sanglot au prix dun effort.

Jai parlé à maman. De toi. De nous.
Et, elle a réagi comment ?
Mal. Elle dit que je détruis une famille. Que je suis une mauvaise personne. Pas en ces mots, mais tu comprends.

Laurent resta silencieux, et Clémence perçut sa respiration, lourde, pleine de mots quil cherchait à exprimer.

Clémence, écoute. Je ne sais plus quoi faire. Ma fille a quatre ans, je pense à elle chaque jour, et si je pars, jaurai limpression de la trahir. Mais continuer, ce nest plus possible. Jai le sentiment que Céline me trompe. Et je pourrais men servir si on allait devant le juge, mais

Il sarrêta, et le silence sétira, jusquà ce quune pensée, peut-être cachée au fond de Clémence depuis longtemps, se manifeste pour la première fois à voix haute.

Laurent, tu es certain que cest vraiment ta fille ? Tu as dit toi-même que tu la soupçonnais davoir eu des aventures.

Silence.

Laurent ne rappela ni ce soir-là, ni le lendemain. Clémence ne lui envoya quun message court, sans pression, juste pour dire quelle pensait à lui. Il fallut attendre encore une journée pour avoir une réponse : « Jai fait le test. Jattends le résultat. Je ne peux pas parler, pardon. » Clémence ninsista pas, même si elle dut se faire violence pour ne pas le rappeler.

Le mois passa, interminable ; le temps semblait se moquer deux. Laurent appelait parfois, souvent tard, parfois brièvement. Et Clémence, à lautre bout du fil, devinait à ses silences combien il souffrait, écoutant ses phrases interrompues, sa façon de changer de sujet pour parler du pain du coin, ou du boulot, de tout et de rien, juste pour souffler un peu.

Elle ne lui posait pas de questions, ninsistait pas, elle était là, parlait de frivolités, de la boulangerie qui venait douvrir en bas et des chocolatines incroyables, ou de la pluie qui nen finissait plus sur la Loire, tout pour quil respire quelques minutes.

Puis un jeudi, sous une pluie battante, Clémence décida de dormir tôt, histoire de rattraper des heures de sommeil perdues. Il était presque onze heures quand on sonna à la porte. Clémence passa une veste sur ses épaules pour aller ouvrir : Laurent était là.

Trempé des pieds à la tête, les yeux rouges, serrant dans son poing un papier froissé. Il ne dit pas un mot. Il nen avait pas besoin, Clémence lut tout sur son visage, avant même dapercevoir la feuille. Elle lattira dans lentrée par la manche mouillée, referma la porte du pied, et lenlaça si fort que Laurent finit par sabandonner, la tête enfouie contre elle.

Ce nest pas ma fille, souffla-t-il, et la douleur quelle entendit dans ces trois mots la brûla. Quatre ans, Clémence. Quatre ans à croire que jétais père. Et elle le savait. Elle savait tout, et na rien dit.

Clémence caressa ses cheveux détrempés sans rien dire. Elle comprenait : il ne voulait ni conseil ni pitié, juste une étreinte, juste quelquun pour ne pas sombrer.

Le divorce dura des mois, pénibles, épuisants. Clémence laccompagna chez le notaire, récupéra des dossiers aux archives, préparait le dîner en lattendant les soirs où il rentrait vidé, le visage éteint.

Jamais elle ne se plaignit de ses propres craintes ou de sa solitude, même si parfois la peur et la tristesse la prenaient de court. Peu à peu, Laurent revint à lui, Clémence sentait quun pilier intérieur, que Céline avait sapé, reprenait forme, jour après jour.

Près dun an passa. Ils se marièrent simplement, dans une petite salle de la mairie, sans faste ni invités nombreux. Et Clémence confia à sa mère que ce fut le plus beau jour de sa vie, car rien ny sonnait faux. Leur appartement neuf, acquis ensemble, sentait la peinture et un peu la poussière Clémence adorait cette odeur, promesse dun nouveau départ, pour eux deux.

Puis Léon est né. On lapporta à Clémence en chambre, petit et froissé, protestant de toute la force de ses poumons. Elle vit Laurent à son côté, immobile, les mains tremblantes, et se dit quun an plus tôt, tout cela semblait impossible.

Deux semaines après la naissance, Clémence posa devant Laurent une enveloppe avec les résultats des tests ADN. Il la fixa, puis la regarda elle, interloqué.

Clémence, voyons, tu navais pas à faire ça.
Ouvre-la, répondit-elle en sinstallant sur le canapé, Léon endormi contre elle. Ce nest pas une question de confiance. Cest pour notre tranquillité à tous les deux. On ne sait jamais, à la maternité, il y a parfois des erreurs Là, au moins, on sait que ce petit râleur, il est bien à nous.

Laurent lut la feuille, posa la main dessus, puis vint sasseoir à côté deux, les serra doucement tous les deux, et ils restèrent ainsi, tous les trois, jusquà ce que les bruits des voisins percent leur cocon. Clémence ferma les yeux, pensant que ses parents s’étaient enfin réconciliés avec son choix son père avait serré la main de Laurent la semaine passée et promis de monter le berceau, et Yvonne avait tricoté des petits chaussons trois fois trop grands, mais remplis de tant damour que Clémence avait failli pleurer sur le pas de la porte.

Et elle se dit alors quelle avait bien fait, un an plus tôt, de tenir bon, envers et contre tout.

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