Journal intime, 11 mars
La sonnette a retenti avec insistance, me tirant de ma rêverie alors que jétais en train de préparer le dîner. Jai retiré mon tablier, essuyé mes mains et ouvert la porte. Sur le seuil, Camille était là, accompagnée dun jeune homme. Sans hésiter, je les ai laissés entrer dans lappartement de Lyon.
Salut, maman, elle ma embrassée sur la joue. Voici Luc, il va habiter avec nous désormais.
Bonjour, a lâché le garçon timidement.
Et voici ma maman, tante Éloïse, a dit Camille, sadressant à Luc.
Juste Éloïse, ai-je rectifié.
Maman, quest-ce quon a pour le dîner aujourdhui?
Un hachis de pois cassés et des saucisses, ai-je répondu.
Je ne mange pas de pois cassés, a déclaré Luc, qui est parti poser son sac dans le salon sans demander son reste.
Tu vois, maman, Luc naime pas ça, a lancé Camille en ouvrant grands ses yeux clairs.
Le garçon sest affalé sur le canapé, lâchant son sac à dos sur le parquet ciré.
Cest quand même ma chambre, ai-je soufflé à voix basse.
Luc, viens, je te montre où sera notre espace, sest écriée Camille dun ton joyeux.
Mais je suis bien là, a marmonné Luc en se relevant.
Maman, il faut lui trouver quelque chose à manger.
Je ne sais pas, il reste la moitié dun paquet de saucisses au frigo, ai-je dit, incertaine.
Ça ira, avec de la moutarde, du ketchup et du pain, a-t-il répondu.
Très bien ai-je soupiré en me dirigeant dans la cuisine. Autrefois, elle me ramenait de la rue des chatons abandonnés ou des chiots égarés, et aujourdhui, voilà quelle ramène ce Luc, encore faut-il le nourrir.
Jai disposé une portion de hachis de pois cassés, ajouté deux saucisses grillées, pris un peu de salade, puis jai dégusté mon repas avec un certain plaisir.
Maman, tu manges toute seule? sest enquise Camille en entrant dans la cuisine.
Eh bien, je reviens du travail, jai faim, ai-je rétorqué entre deux bouchées. Ceux qui ont faim nont quà se servir ou mieux préparer quelque chose. Dailleurs, jai une question à te poser. Pourquoi Luc va-t-il vivre avec nous maintenant?
Ben parce quil est mon mari.
Jai failli métouffer.
Ton mari?
Oui. Je suis adulte maintenant, maman, je décide, j’ai dix-neuf ans.
Mais je nai jamais été invitée à un mariage.
Il ny a pas eu de cérémonie. On sest juste inscrits à la mairie. Maintenant on est mari et femme, donc on vit ensemble, a-t-elle répondu avec un regard appuyé sur ma fourchette.
Eh bien, félicitations. Mais pourquoi sans mariage?
Si tu as de largent pour un mariage, donne-le-nous, on saura quoi en faire, a-t-elle répliqué sèchement.
Compris, ai-je poursuivi mon dîner. Et pourquoi chez nous?
Parce quils vivent à quatre dans un studio.
Vous ne pensiez pas louer un autre logement?
Pourquoi louer quand on a ma chambre ici, a rétorqué Camille, surprise.
Jai compris.
Tu nous prépares quelque chose à manger au final?
Camille, la casserole avec le hachis est sur la gazinière, les saucisses sont dans la poêle, il en reste au frigo. Servez-vous, mangez.
Maman, tu ne comprends rien, tu as un GENDRE maintenant, a-t-elle appuyé en insistant sur le mot.
Et alors? Je devrais danser la bourrée pour fêter ça? Jai travaillé toute la journée, je suis crevée, passons-nous des danses et gérez-vous un peu.
Voilà pourquoi tu nes jamais mariée.
Elle ma lancé un regard furieux avant de claquer la porte de « sa » chambre. Jai fini mon repas, lavé ma vaisselle, nettoyé la table et suis partie pour mon cours de fitness mes trois soirs de liberté à la salle et à la piscine municipale.
En rentrant, vers 22 heures, jespérais une tasse de thé chaude. Mais la cuisine était tout simplement en friche. Quelquun avait tenté dy « cuisiner ». Le couvercle de la casserole disparue; le hachis avait séché en masse craquelée. Lemballage des saucisses traînait, un morceau de pain éventé reposait juste à côté. La poêle antiadhésive était ruinée, gravée de rayures profondes. Lévier débordait de vaisselle sale et une flaque de soda collait au carrelage. Lodeur de tabac froid régnait.
Oh, du nouveau Camille ne mavait jamais fait ce coup-là.
Jai ouvert la porte de la chambre. Les deux jeunes buvaient du vin rouge et fumaient.
Camille, va nettoyer la cuisine. Et demain, tu rachèteras une poêle neuve, ai-je ordonné dun ton ferme avant de repartir sans fermer ma porte.
Camille sest précipitée derrière moi :
Pourquoi ce serait à nous de ranger? Je nai plus un sou, je ne travaille pas, jétudie, tu préfères tes poêles?
Camille, tu connais les règles ici: tu manges, tu ranges, tu casses, tu remplaces. Chacun est responsable. Oui, la poêle me tient à cœur elle coûte cher et la voilà irrémédiablement abîmée.
Tu veux quon parte, hein? a-t-elle hurlé.
Non, ai-je répondu posément.
Je ne voulais pas de dispute, surtout pas ce soir. Et jusquici, jamais elle ne mavait parlé ainsi.
Mais cest chez moi aussi.
Non, lappartement est à moi seule, je lai payé, tu nes quenregistrée ici. Résolvez vos soucis autrement. Si vous voulez rester, vous suivez les règles, point barre, ai-je expliqué calmement.
Jai toujours suivi tes règles. Mais maintenant je suis mariée, tu nas plus à me dire quoi faire, sanglota Camille. Dailleurs, tu as vécu, cest notre tour, tu devrais nous laisser lappartement.
Je riais jaune.
Je peux vous céder le palier et même le banc du square. Ma chérie, tes mariée? Tu ne me demandes rien. Tu peux dormir ici seule, ou avec lui AILLEURS. Mais lui, il ne vivra pas ici, ai-je tranché.
Quil sétouffe dans cet appartement! Luc, on se tire! cria-t-elle en commençant à fourrer ses affaires dans un sac.
Cinq minutes plus tard, le gendre fit irruption dans ma chambre.
Bon, belle-maman, calme-toi, tout ira bien, bredouilla-t-il, titubant à cause du vin. On ne partira pas. Si tu es gentille, on fera même moins de bruit la nuit.
Et bien, tes parents eux sont restés dans leur maison, alors rends-moi la mienne, et emmène ta toute fraîche épouse avec toi, ai-je répliqué, exaspérée.
Luc leva le poing, mais jattrapai fermement son poignet avec mes ongles vernis.
Aïe, lâchez-moi, espèce de folle!
Maman, que fais-tu? cria Camille, cherchant à me repousser.
Je la repoussai et donnai un coup de genou à Luc, avant de lui envoyer le coude à la gorge.
Je vais porter plainte! gémit-il.
Attends, jappelle la police, ça sera plus simple, ai-je lancé tranquillement.
Ils sont partis, abandonnant ce bel appartement de deux pièces.
Tu nes plus ma mère! hurla Camille dans lescalier. Tu ne verras jamais tes petits-enfants!
Quel drame, ironisai-je en fermant la porte. Enfin, ma liberté retrouvée.
En observant mes mains, je vis mes ongles ruinés.
Tout ça pour vos caprices, râlai-je en soupirant.
Après leur départ, jai nettoyé la cuisine, jeté la purée figée et cette pauvre poêle morte, puis jai fait changer la serrure. Trois mois plus tard, en sortant du bureau, japerçus Camille. Elle avait maigri, les joues creusées, lair désespéré.
Maman, quest-ce quon a pour le dîner? demanda-t-elle dune voix faible.
Je ne sais pas, répondis-je, je nai pas encore réfléchi. Tu voudrais quoi?
Du poulet avec du riz, et une salade composée, murmura-t-elle, se léchant les lèvres.
Alors allons acheter du poulet, ai-je proposé doucement. Et la salade, tu la prépares toi-même.
Je ne lui ai rien demandé de plus. Quant à Luc, il na plus jamais franchi le seuil de ma porte.






