Lina, la mauvaise – si mauvaise qu’on la plaint presque, cette pauvre Lina si décriée par tous. Femme seule sans mari, avec un fils adulte parti vivre sa vie. Au travail, alors que ses collègues vantent ménages et confitures du week-end, Lina garde le silence : pas d’homme, enfant envolé, rien à raconter. Chuchotements… Chacun le sait, de temps en temps, elle part plus tôt pour rejoindre, pense-t-on, ses innombrables amants. Après tout, Lina est si mauvaise. Les autres, mariées, surchargées, se croient meilleures. Sa mère le lui répète : « Lina, pourquoi es-tu comme ça ? Trouve-toi un homme, fais un deuxième enfant, il est encore temps ! » Mais Lina proteste : pour quoi faire ? Son fils lui suffit. Elle préfère Oleg, l’amant attentionné, sans exigences. Sa mère s’offusque : « Oleg n’est pas ton homme ! » Lina rit, heureuse de son arrangement, sans regrets pour ses deux mariages ratés – l’un doré mais oppressant, l’autre amoureux mais méprisant. Deux fois épouse, jamais heureuse, toujours la seule à tout porter. Sa mère lui oppose sa vie de labeur, dévouée à ses fils, leurs enfants, leur père. Mais Lina, elle, n’en veut plus : elle revendique sa liberté, ses week-ends tranquilles, ses séries devant une part de pizza, ses musées, ses amants non exclusifs. On la traite d’égoïste, de mauvaise mère, de mauvaise femme, même de mauvaise fille. Mais elle assume, fière : sa « mauvaise vie » la comble plus que le sacrifice. Lina la mauvaise, oui – mais épanouie, insouciante du regard des autres, avançant tête haute, sourire aux lèvres, laissant à chacune juger ce qui est vraiment « mauvais » ou non.

Agnès, ah, Agnès était une femme terrible. Vraiment, on aurait presque eu pitié delle, tellement elle était mauvaise, cette Agnès. Tout le monde sévertuait à le répéter : Agnès, cest la vilaine du bureau. Elle était mauvaise, et aussi, bien entendu, malheureuse.

Évidemment, pas de mari, son fils déjà adulte, qui vit dans un studio à Montparnasse. Agnès, seule, qui na besoin de personne. Elle débarque au boulot le lundi matin, et ça y est, les collègues recommencent : elles se vantent davoir briqué leurs appartements tout le week-end, rangé la cave, fait des confitures. Lune raconte sa mission potager à la campagne, lautre sa session de repassage marathon.

Agnès, elle, reste silencieuse. Qua-t-elle à raconter, franchement ? Plus de mari, enfant envolé, elle na personne à nourrir, alors elle garde son gobelet de café comme un bouclier.

Comme dhabitude, elle quitte le travail un peu plus tôt, deux fois par mois. Tout le monde le sait : Agnès sen va retrouver un de ses (forcément nombreux) amants secrets. Dans lopen space, on hoche la tête, réprobateur. Il est évident quune femme aussi mauvaise que notre Agnès collectionne les liaisons. Le bureau bruisse de vertu : Nous, on est mariées, occupées, alors quAgnès elle est mauvais genre.

Agnès, soupire sa mère au téléphone, pourquoi tu es comme ça ?
Comme quoi, maman ?
Mais voyons, désorganisée, tu pourrais bien te poser avec un homme, avoir un deuxième enfant. Maintenant, tout le monde fait des bébés après quarante ans !
Mais pour quoi faire, le monsieur en plus, et le deuxième bébé ? Maman, franchement, à quoi ça me servirait ? Jai mon fils, Paul, ça me suffit ! Un homme pour en faire quoi ? Jai Oleg, tu sais.
Oleg, mais Oleg, ce nest pas ton homme !
Ah si, parfaitement, rit Agnès. Il minvite au resto une fois par semaine, me fait des cadeaux, me propose des vacances, ne râle jamais, ne me traîne pas chez sa mère pour nettoyer les vitres, ne laisse pas traîner ses chaussettes, ne me réclame pas le dîner, ne me saoule pas de soucis, ne saffale pas sur mon canapé
Cest la dolce vita.

Sûr ! Tout ça revient à sa pauvre femme !
Tu voudrais que ça me tombe dessus, à moi, peut-être ? Tu plaisantes ? Jai passé la quarantaine, jai été mariée deux fois et jai fui le bonheur conjugal à toutes jambes.
Mon premier mari, le père de Paul, tu te souviens, non ? Cest toi qui me disais de lépouser à dix-huit ans parce quil était plus âgé, plus sérieux, quil maimait, quil avait un bon job, hein maman ?
Cinq ans. Cinq ans cloîtrée comme une prisonnière. Les études ? Interdites. Les copines ? Interdites. Même moccuper de mon fils, jétais trop jeune, il fallait que je serve mon mari et sa mère. Largent, ah oui, ça ne manquait pas !
Et une fois par mois, il me sortait au resto comme une bête curieuse pour montrer sa jeune épouse qui nest pas comme toutes ces autres. Mais lui, il allait voir ailleurs, sans scrupule
Quand jai demandé le divorce (merci mamie de ton aide !), il a tout voulu récupérer même mes culottes…

La deuxième fois, jai épousé par amour, maman, tu te rappelles, non ? Je faisais des études, je travaillais, le jour à la fac, le soir caissière pour ne pas être à ta charge ni à celle de papa
Mais enfin Agnès ! Je ne tai jamais fait de reproche, jamais ! Jétais heureuse, moi, de taccueillir chez nous.
Toi, non, maman. Mais il y a papa, et puis mon frère Antoine, le Gaulois, qui soccupait de rien pourquoi faire, maman assurait tout.

Tu courais entre deux jobs, tu rentrais en courant pour faire les courses, parce que bien sûr, la maison, cest toi qui ten occupais, pendant que les hommes squattaient le canapé
Alors, moi, jai cru à lamour et me suis remariée. Mais devine quoi ? Rien na changé ! Jétais devenue Agnès-la-serviable. Mon chéri allongé sur le canapé, moi qui courais bosser, à lécole, chez la nounou, au marché, tout en même temps, avec mon fils, pas de voiture (pourquoi faire, cest monsieur qui la pour aller au boulot), les courses à bout de bras, les lessives Et le soir, on remet ça : le repas, la vaisselle, le linge, la planche à repasser, et gare à moi si je ne câline pas monsieur, sinon, menace suprême : il irait trouver ailleurs de la tendresse.
Tu nen faisais pas assez ? Pas de chance pour toi, Agnès, tu tombais toujours sur la perle du siècle, hein ?
Un peu dargent, tu demandes ? Ce nest pas à moi daider ton gosse, trouve un pigeon qui accepte de tentretenir, toi et ta progéniture. Eh bien voilà, pas tombée sur le bon cheval…
Comment ça, tu ne participes pas aux réparations de MA voiture ? Ah, mais on est une famille !

Et toi maman, tu me disais toujours Toutes les femmes vivent comme ça, ma chérie.
Quelles vivent comme ça, les autres, maman ! Moi, jarrête. Je nen veux plus.

Et ton samedi, alors, tu las passé comment ?
Oh, Antoine et sa femme ont largué les mômes, jai promené les petits, fait des crêpes, passé laspirateur, lavé le sol, lancé une machine, nourri papa, repassé jusquà minuit et le matin, rebelote, crêpes, repas du dimanche, poulet rôti, salade et à 23h, dodo sur le canapé, exténuée, jusquà ce que papa me réveille pour aller au lit.

Tu te souviens, maman, avoir passé tes samedis à garder Paul ? Non, bizarrement…
Tu étais autonome, toi, Agnès, alors que ces petits-là ah, je préfère pas dire plus !

Tu veux que je te raconte le week-end dernier, maman ? Vendredi soir, Paul me demande de prendre Félix, le chat de sa copine, parce quils partaient à la montagne.
Evidemment, jai accepté ! Et si tu nétais pas si présente chez Antoine avec sa famille, tu saurais ce que fait ton fiston.
Bref, ils mont amené le chat, une pizza, et sont repartis.
Jai englouti la pizza devant Netflix, sans avoir à me lever à laube. Le matin, jai nourri Félix et pris mon café tranquillement, lancé quelques vêtements dans la machine, appelé pour tinviter au musée ou au café.
Cest papa qui a décroché : Ta mère bosse darrache-pied, elle soccupe des petits-enfants, et toi tu te la coules douce dans les musées !
Jallais bouder, puis jai laissé couler. Il a toujours raison, papa.
Je me suis baladée, expo de ton peintre préféré, tu sais combien tu laimais avant. Ensuite, jai traîné au café, fait les magasins, suis rentrée, Félix roupillait.
Plus envie de sortir : retour au canapé, série télé.

Dimanche, grasse mat avec Félix, jai voulu tinviter à faire une croisière sur la Seine. Cest la belle-fille qui décroche : Ta mère est occupée, tu lavais sûrement la table ou faisais la vaisselle.
Le soir, Oleg ma invitée au restaurant. Pourquoi dire non ? Je suis libre, je ne lui pose aucune question sur sa femme, ni ses états dâme. On ne se gonfle pas la tête de problèmes, on passe simplement une bonne soirée.

Jai essayé de fréquenter des hommes célibataires. Là, cest le jackpot : soit jattire des grands enfants qui cherchent une mère et pas une femme, soit des divorcés pleins de dettes, avec ex et marmaille à charge…
Tu fais les gros yeux, maman, mais le monde a changé ! Un ma carrément lancé que je devrais aimer ses enfants par principe, parce que je suis une femme, alors quil donnera tout son argent pour son ex et ses gamins, et quon vivra sur mon salaire car le reste, cest pour la pêche, sa passion. En échange : Je te ramènerai du poisson frais. Mais aider mon fils ? Paul a déjà un père, cest son problème.
Juste un peu abusé, non ? Alors, il a eu droit à la porte. Jen deviens égoïste, radine, calculatrice selon eux ! Cest fou, ce quon dit, quand on refuse de jouer à la bonne poire.

Alors, maman, maintenant jai Oleg. Je peux être mauvaise, mais je me porte très bien, tu sais. Ce qui me fait mal, cest de te voir, toi, toujours coincée entre le rôti et la lessive. Cest pour ça que je tai entraînée dehors aujourdhui, que jai raconté un bobard à papa pour tavoir pour moi.
Viens, on va faire quelque chose pour nous, maman. Avec ta fille, pour une fois !

Tu es folle, Agnès, et papa alors ?
Quoi, papa ? Il va bien, non ?
Oui, mais le déjeuner ?
Tu ne vas pas me dire que le repas nest pas déjà prêt !
Il faut au moins réchauffer, et Antoine
Maman je vais me vexer ! Laisse-moi être la gentille aujourdhui, viens, on samuse, sil te plaît

Le lundi matin, les collègues affichent leurs exploits domestiques du week-end, épuisées davoir enfin profité.
Agnès sourit en coin, balade un air mystérieux : tout le monde sait quAgnès est mauvaise, mais elle avance en dansant, le sourire plein de secrets. Quelles spéculent ! Bien sûr, dans la tête dAgnès, il se passe forcément des choses terribles.

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Lina, la mauvaise – si mauvaise qu’on la plaint presque, cette pauvre Lina si décriée par tous. Femme seule sans mari, avec un fils adulte parti vivre sa vie. Au travail, alors que ses collègues vantent ménages et confitures du week-end, Lina garde le silence : pas d’homme, enfant envolé, rien à raconter. Chuchotements… Chacun le sait, de temps en temps, elle part plus tôt pour rejoindre, pense-t-on, ses innombrables amants. Après tout, Lina est si mauvaise. Les autres, mariées, surchargées, se croient meilleures. Sa mère le lui répète : « Lina, pourquoi es-tu comme ça ? Trouve-toi un homme, fais un deuxième enfant, il est encore temps ! » Mais Lina proteste : pour quoi faire ? Son fils lui suffit. Elle préfère Oleg, l’amant attentionné, sans exigences. Sa mère s’offusque : « Oleg n’est pas ton homme ! » Lina rit, heureuse de son arrangement, sans regrets pour ses deux mariages ratés – l’un doré mais oppressant, l’autre amoureux mais méprisant. Deux fois épouse, jamais heureuse, toujours la seule à tout porter. Sa mère lui oppose sa vie de labeur, dévouée à ses fils, leurs enfants, leur père. Mais Lina, elle, n’en veut plus : elle revendique sa liberté, ses week-ends tranquilles, ses séries devant une part de pizza, ses musées, ses amants non exclusifs. On la traite d’égoïste, de mauvaise mère, de mauvaise femme, même de mauvaise fille. Mais elle assume, fière : sa « mauvaise vie » la comble plus que le sacrifice. Lina la mauvaise, oui – mais épanouie, insouciante du regard des autres, avançant tête haute, sourire aux lèvres, laissant à chacune juger ce qui est vraiment « mauvais » ou non.
Tu me mets à la porte ? De chez moi ? — Le mari est sous le choc — Fais ta valise, Jean. Et pars. Il s’immobilise. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est en crédit. C’est moi qui rembourse. Rien de ta poche depuis six mois. — J’ai payé ! Avant ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre comme ça. Claire s’est enfermée dans la salle de bains – le soir, elle avait juste envie d’être seule un instant. Son mari ne lui a même pas laissé le temps de se laver. — Claire, la petite hurle. Tu vas rester planquée encore longtemps ? — il martèle la porte. — J’ai une partie dans cinq minutes, faut que je reste concentré ! Claire soupire, ferme le robinet et sort en silence. Dans la chambre d’enfant, leur fille pleure à chaudes larmes dans son lit à barreaux. — Doucement, ma chérie — Claire la prend dans ses bras, malgré son dos douloureux. — Papa est occupé. Papa, c’est un homme important : il sauve le monde sur internet. Jean, déjà vissé à son ordinateur dans la pièce d’à côté, met son casque. Plus rien ne l’atteint. Une heure plus tard, elle jette quand même un œil dans la pièce : — Jean, — dit-elle en berçant leur fille. — Tu as touché ta paie ? On doit rembourser le crédit après-demain. Et il n’y a presque plus de couches. Il hausse l’épaule sans retirer son casque. Claire s’approche et lui tapote l’épaule. Jean arrache brusquement son écouteur. — Quoi encore ?! — Je te demande si tu as touché la paie. — Une partie. Cinq cents euros. — Cinq cents ? — Claire est désemparée. — Jean, on doit quinze cents, sans compter les charges. Tu avais promis de donner tout ce que tu pouvais. — Retard, — marmonne-t-il, toujours rivé à son écran. — Le patron dit que le reste sera la semaine prochaine. Et puis, fiche-moi la paix. Tu me déranges dans mes trucs importants ! — Et ta sortie paintball samedi, tu la payes comment ? — demande-t-elle doucement. — Ça ne coûte pas rien, non plus… Jean se retourne : — Je bosse en 4/3 ! J’ai droit à souffler, non ? Je suis un mec, ou pas ? Faut bien que je relâche la pression ! Tu râles tout le temps, y a du bordel dans l’appart, la gamine gueule. Donne-moi une heure de calme ! Claire sort sans répondre. Contredire serait vain. Elle sait bien que la « partie du salaire » a filé dans un nouvel accessoire pour son avatar ou en dons sur sa partie en ligne. Tard le soir, après avoir enfin couché leur fille, Claire se dirige vers la cuisine. Elle a faim, mais le frigo est vide. La veille, elle a acheté un kilo de pommes et quelques bananes – pour grignoter entre deux corvées. La corbeille est déjà vide – des trognons et des peaux de banane traînent à côté. Jean débarque, se grattant le ventre. — Y a du thé ? Ou je vais encore boire de l’eau chaude ? — Tu as déjà mangé tous les fruits ? — Ouais, pourquoi ? — Jean, je les ai achetés hier. Un kilo ! Je n’en ai même pas eu un seul. On n’a pas d’argent, tu comprends ? Je ne peux pas en acheter tous les jours. — Oh, voilà que ça recommence, — il lève les yeux au ciel. — Arrête tes caprices de bourgeoise. Tu en rachèteras demain, c’est pas la mort. Je dois crever la dalle, sous prétexte qu’on n’a pas de thunes ? Si t’as pas d’argent pour la bouffe, t’as qu’à mieux gérer le budget. — J’ai du mal à boucler le budget ? — La voix de Claire tremble. — Tu me donnes assez, toi ? Je suis en congé maternité, Jean, et même ton salaire ne suffit pas pour les crédits ! — Ben va bosser, si tu te crois plus maligne ! — crie-t-il. — Au lieu de squatter à la maison à te plaindre. Je fatigue aussi, figure-toi. C’est probablement la goutte de trop. Elle a soudain compris qu’elle ne pouvait plus compter sur lui. Au moins, il fallait qu’elle prenne sa fille en charge toute seule. *** Une semaine plus tard, elle retourne travailler. Des nuits à l’entrepôt de tri, rythme cinq nuits pour deux jours de pause. C’est l’enfer, mais l’enfer, au moins, ça paye. Sa vie devient un marathon. Le jour, Claire s’occupe de sa fille, fait la lessive, le ménage, la cuisine. Sa fille dort quarante minutes, juste le temps d’un court plongeon sur le canapé. Le soir, Jean rentre, dîne ce qu’elle a préparé, puis file sur son ordinateur. Claire couche la petite et part travailler. — Tu vas où, maman ? — lance-t-il parfois, sans la regarder. — Encore job d’esclave ? — Pour gagner de quoi acheter tes pommes, — réplique-t-elle sèchement. Au matin, elle revient, Jean dort encore ou part déjà bosser. Il est tout content de voir Claire : réclame de l’argent pour le déjeuner ou son ticket de métro. Un jour, après une nuit à porter des caisses, Claire s’effondre sur le lit. — Jean, — murmure-t-elle en se glissant sous la couette. — S’il te plaît, occupe-toi de la petite. Emmène-la au parc. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai besoin de trois heures. — Je bosse aussi, moi, — crie-t-il de l’ordi. — C’est mon jour de repos, là. Je veux déstresser. Débrouille-toi ! T’as qu’à lui mettre des dessins animés ! Et dors, si t’arrives ! Au bout d’une demi-heure, Claire comprend qu’elle ne pourra pas dormir. Jean crie dans son micro : « Prends la gauche ! Couvre-moi ! »… La petite tape sa poupée sur le parquet. Claire, chancelante de fatigue, prend la fillette pour lui préparer une bouillie. Grâce à son salaire, elle comble enfin certains trous dans le budget. Jean l’a vite remarqué. Il s’achète un nouvel accessoire pour son jeu ; quand Claire lui demande pour la nourriture, il déclare que son salaire à elle est un budget commun. Claire s’énerve. — Quand je voulais juste dormir un peu, c’était mes problèmes. Quand je te demandais de ne pas tout baffrer, c’était des caprices. Et maintenant, nos sous c’est pour deux ? — Tu chipotes ! — grogne Jean. — J’ai acheté un truc, j’en ai droit. — Évidemment. Le lendemain, Claire ouvre un nouveau compte bancaire. Une semaine après, elle s’achète enfin un jeans neuf – une première en trois ans, et un kit de cubes pour sa fille. Elle cache du chocolat dans son armoire, rien que pour elle. Ce soir-là, Jean fouille dans le frigo et ne trouve que de la soupe et un pack de yaourt pour bébé. — C’est où, la vraie bouffe ? — il hurle depuis la cuisine. — Et la viande ? Y a au moins des raviolis ? Claire, installée dans son fauteuil à lire, répond calmement : — J’en sais rien. T’as qu’à t’en acheter et cuisiner. — Comment ça ? J’ai plus un rond, tout est passé dans le découvert, pour rattraper le crédit. T’as bien été payée hier ? — Oui. Et j’ai dépensé. — Pour quoi ?! — Pour moi. Pour notre fille. Pour ma part du crédit. — T’es folle ou quoi ?! — il vocifère. — On forme une famille ! Quel budget séparé ? — Ouais, Jean. Tu dis que tu bosses et que tu te tapes tout. Moi aussi. Chacun pour soi, maintenant. J’en ai marre de porter un ado sur mon dos. Jean est sidéré. Il essaie de la faire culpabiliser, de l’accuser d’être vénale, qu’elle a « pris la grosse tête », depuis qu’elle a un peu d’argent. Claire reste calme. Ses cris ne pèsent plus lourd : elle n’en dépend plus. Un mois plus tard, Jean trouve un nouveau boulot. Quand on veut, on trouve un poste qui paye dans les temps et même mieux. Mais ce n’est pas plus facile pour autant. *** Le vendredi matin commence par des coups. Jean prépare ses affaires pour aller bosser. — Il est où, la lessive ? — hurle-t-il depuis la salle de bains. — Finie, — répond Claire de la cuisine en remuant la bouillie. — Je lave mon bleu comment, alors ? — Achète de la lessive et lave-le. — Tu te fiches de moi ? — il déboule dans l’entrée, à moitié habillé. — Je te file pas un centime ! Tu m’as lâché quand j’étais au fond du gouffre ! Tu as tout séparé ! Plus rien de moi, tu piges ? — Pas besoin, — Claire éteint la gazinière et le fixe. — Jean, tu vis ici. Tu utilises le savon, la lessive, mais c’est à moi d’acheter ? Tu rigoles ? — Parce que t’es ma femme ! — il la pointe du doigt. — Tu te comportes comme une coloc’. Si tu prends les choses comme ça, compte pas sur moi pour t’aider. — Tu m’as déjà aidée, toi, une seule fois ? — interroge-t-elle calmement. — Quand j’étais malade, qui t’as préparé ton dîner ? Ou après une nuit blanche, qui s’occupait de la petite ? — Arrête de tout ramener à toi ! — Il saisit sa veste. — Je pars. Que tout soit propre ce soir. Trouve-moi de la lessive. T’as sûrement de l’argent planqué ! Le soir, contre toute attente, il rentre avec trois œillets emballés dans du plastique. — Tiens, — il lui tend le bouquet. — On fait la paix ? Claire prend les fleurs. Le geste est si minable et malvenu qu’elle a envie d’en rire. — Jean, on parle ? — Plus tard, — il balaie la question. — J’ai faim. Qu’est-ce que t’as fait à manger ? Il file à la cuisine, fouille dans les casseroles – rien. — Sérieux ? — il se retourne, furieux. — Je rentre du boulot ! Je suis un homme, je veux MANGER ! — Il y a des raviolis au supermarché. Et de la lessive aussi, — répond Claire calmement. — Tu te prends pour qui ? — il s’approche d’elle. — Tu vas me rééduquer, c’est ça ? Tu joues les rebelles ? Moi je ramène de l’argent ! Il balance cinq billets froissés sur la table. — Voilà ! Cinq cents euros ! Achète à manger et prépare un bon dîner ! Et lave mes fringues ! Claire regarde l’argent, puis Jean. — Ce n’est pas une question d’argent, Jean. — C’est quoi alors ? Tu te prends pour une princesse ? Regarde, j’vais à la douche. Après, je mange ce qui reste. Et cette nuit… — il ricane lourdement et tente de lui attraper la taille. — Faudra bien t’acquitter de ton « devoir conjugal ». T’as oublié qui est le patron ici ? Claire se dérobe, une grimace de dégoût sur le visage. — Ne me touche pas. — Quoi ? — il reste sans voix. — T’es ma femme, oui ou non ? — Je ne te dois rien, Jean. Ni argent, ni dîner, ni… ça. — Tu te crois tout permis ? — il la domine de toute sa hauteur. — Moi je bosse, je me tue à la tâche, et toi tu fais la grève ? Fais gaffe ! J’en trouverai vite une plus docile. — Vas-y, — lâche Claire. — Trouve-la, tout de suite même. — Quoi ? — Prends tes affaires, Jean. Pars. Il s’arrête. — Tu me vires ? De chez moi ? — L’appartement est à crédit. C’est moi qui paie. Pas un centime de toi depuis six mois. — J’ai payé ! Avant, j’ai payé ! — Jean, pars. Je suis sérieuse. Je ne veux plus vivre ainsi. Je ne veux pas être ta maman, ta bonne ni ton banquier. Je n’en peux plus. — Mais qui voudrait de toi ?! — il crache, furieux. — Vieille, avec un mioche ! Et tu crois que je vais ramper ? Tu reviendras à genoux ! Dans une semaine tu implores mon retour ! — Non, — Claire secoue la tête. — Je ne reviendrai pas. Il s’agite dans l’appart’, balance ses affaires dans un sac de sport, hurle : — Tu vas le regretter ! Sans moi, t’es personne ! Claire l’observe, impassible. Qu’il parte, enfin. Retrouver la paix… qu’elle fatigue… *** Claire demande le divorce. Jean est retiré du crédit, puisqu’il n’a pas payé un euro depuis longtemps. Pourquoi se compliquer la vie ? Il retourne chez maman, où tout est prêt à l’accueillir. Il verse une pension, symbolique – il rechigne à sortir un sou pour sa fille. Claire ne regrette rien. C’est peut-être dur, mais elle est enfin libre.