REGARD PERDU DANS LE VIDE
Dimitri et Éloïse se sont mariés à dix-neuf ans à peine. Leur amour était brûlant, féroce, un souffle qui les empêchait de vivre lun sans lautre. Devant un tel élan, leurs parents, inquiets pour leur avenir et soucieux de la bienséance, ont précipité lorganisation du mariage. Ils ne voulaient pas laisser la moindre place à limprévu
La cérémonie fut somptueuse, à la hauteur des traditions françaises : rubans blancs accrochés à la vieille Peugeot, une pluie de fleurs blanches, feux dartifice devant la mairie de Tours, salle des fêtes illuminée de mille voix, cris de Vive les mariés !, verres de champagne levés à chaque occasion
Les parents dÉloïse navaient jamais eu les moyens de soutenir financièrement leur fille. Leur modeste retraite ne couvrait que les nécessités, et parfois quelques bouteilles de vin bon marché pour noyer les regrets. Cest la mère du marié, Adélaïde Dumoulin, qui régla la quasi-totalité de la noce. Bien consciente de la difficulté à prononcer son double prénom, elle demandait gentiment quon lappelle simplement Ada.
Ada avait tenté maintes fois de convaincre son fils que sengager avec une jeune fille dont les parents buvaient plus que de raison était une grave erreur. Mais Dimitri sentêtait. Pour lui, rien, ni le passé ni les mauvaises habitudes, ne pourraient entacher la pureté de ce quil partageait avec sa chère Éloïse. Leur attachement serait plus fort que lhérédité défaillante.
Ada navait de cesse de le mettre en garde : Mon fils, noublie jamais quon ne cueille pas doranges sur un frêne Nest-ce pas, que ton grand amour pourrait se flétrir plus vite quun brin de muguet ?
Éloïse et Dimitri, aveuglés despérances, se croyaient au seuil dun bonheur sans limite. Il leur semblait que rien ne saurait rompre la magie qui les unissait, que le monde allait sincliner devant leur jeunesse radieuse. Mais la réalité leur réservait un tout autre conte
En cadeau de mariage, Ada et son mari leur offrirent un petit appartement à Poitiers : Profitez de la vie, chers enfants !
Au début, tout semblait sourire aux jeunes époux. Les jours glissaient paisiblement. Éloïse donna naissance à deux filles : Virginie et Clémence. Dimitri adorait ses enfants. Il se sentait maître de la maison et nen était pas peu fier.
Mais les années passèrent, et bientôt, Éloïse commença mystérieusement à disparaître le soir. Ses retours étaient marqués par une odeur persistante dalcool. Dimitri, anéanti, la suppliait de sexpliquer. Elle se murait dans le silence, puis lui jeta un jour à la figure quelle ne lavait jamais vraiment aimé. Ce nétait, selon elle, quun fol émoi dadolescente. Aujourd’hui, elle venait enfin de rencontrer lhomme de ses rêves et le quittait pour lui. Peu importait quil soit marié et père de trois filles. Dimitri, frappé de stupeur, se sentit vidé, trahi de la plus cruelle des manières.
Éloïse disparut alors au bras de son amant, dans un village perdu de la Creuse. Elle répétait sans cesse le dicton : Avec celui quon aime, le paradis peut se faire sous un pont, le reste nest que prison.” Elle laissa derrière elle ses filles, abandonnées à leur destin.
Ada, vive et déterminée comme une lionne, ramena les petites chez elle à Tours. Ada et son mari adoraient leurs trois petites-filles et ne passaient rien, les couvrant damour.
Dimitri, incapable de surmonter le vide, se retrouva happé par une communauté religieuse sur les conseils dun ami. Rapidement, on lui fit épouser une veuve, Claudine, mère de deux garçons, Hugo et Edouard. Le mariage fut béni selon les rites de la communauté.
Désormais débordé, Dimitri navait plus aucun moment à consacrer à ses filles. Claudine, envahissante, lui imposait de soccuper des siens, lui rappelant dune voix sèche : Dimitri, tes filles ont leur mère, quelle sen occupe ! Conduis Hugo à lécole, aide Edouard avec ses devoirs
Dimitri sexécutait en silence. Il aimait toujours Éloïse, mais savait quil nexistait plus aucun chemin vers elle.
Sept années plus tard, Éloïse resurgit un matin devant le seuil dAda, tenant par la main une fillette de quatre ans. Ada détailla lapparence de lancienne belle-fille dun œil méfiant :
Eh bien, Éloïse, tu as bien changé Méconnaissable ! Cest ta fille ?
Oui, elle sappelle Madeleine Est-ce quon pourrait rester un peu ici, Ada ? balbutia Éloïse, tortillant sa jupe nerveusement.
Je ne mattendais pas à ce genre de visite. Tas été chassée ?
Non, je suis partie moi-même. Je ne peux plus supporter mon compagnon. Il me frappe, il picole du matin au soir confia-t-elle, la voix étranglée.
Cest toi qui las choisi ! Personne ne ta forcée ! Pourquoi tu ne vas pas chez tes parents ? lui lança Ada, ironique.
Mes filles me manquent. Je voulais les revoir Tu ne vas quand même pas men empêcher ? osa Éloïse, comptant sur la bonté légendaire de son ancienne belle-mère.
Tiens donc ! Te voilà revenue à tes poussins, la fameuse mère coucou ! siffla Ada, impitoyable.
Soudain, la sonnette retentit. Les deux adolescentes entrèrent. Virginie et Clémence reconnurent sans peine leur mère, mais aucun sourire, aucune chaleur ne vint dans leur regard. Les rancœurs et le chagrin denfance pesaient lourdement sur leurs cœurs. Ada se lamentait souvent dêtre la seule à offrir à ses petites-filles un refuge dans un monde dadultes défaillants.
Évidemment, Ada accueillit malgré tout Éloïse et la petite Madeleine sous son toit. On ne jette pas sa famille à la rue.
Mais un mois plus tard, la surprise éclata : Éloïse disparut à nouveau. On apprit quelle avait regagné la Creuse, chez son compagnon brutal, abandonnant Madeleine aux soins dAda.
Ada et son époux élevèrent les trois filles avec tendresse, abnégation et simplicité. Lharmonie régnait entre leurs murs modestes. Le temps reprit sa course, jusquà ce que, lun après lautre, Ada puis son mari séteignent, laissant la maison semplir déchos de voix envolées.
Virginie, adulte, se maria mais ne connut jamais le bonheur de la maternité. Clémence, quant à elle, resta seule, tressant ses cheveux argentés d’une patience silencieuse. À dix-sept ans, Madeleine mit au monde un enfant père inconnu , avant de rejoindre sa mère dans le village perdu.
La jeunesse sétait envolée sans demander la permission, la vieillesse était venue frapper sans prévenir.
Éloïse vivait désormais repliée sur elle-même. Son compagnon, très malade, avait été emmené par ses propres filles à Limoges pour ses derniers jours. Elles accusaient Éloïse de lavoir laissé dépérir. Avant de partir, elles lui jetèrent : Occupe-toi de tes oignons, Éloïse !
Dans le hameau, la rumeur la poursuivait, on la surnommait la vieille alcoolique sans vergogne. Dans la campagne, les secrets ne tiennent pas, chaque parole glisse dune fenêtre à lautre, chaque drame samplifie.
Quant à Dimitri, épuisé, il senfuit enfin de chez Claudine et quitta la secte. Revenu dans lappartement denfance à Tours, il vivotait entre bouillie et café froid, dormant seul sous une couverture râpée, entouré de trois chats qui étaient devenus sa seule famille. Là sacheva son histoire damour
Pourtant, le bonheur avait frappé, un jour, à la porte dÉloïse et Dimitri. Mais personne n’avait su louvrir.







