Je ne te laisserai pas faire ça, Grégoire! Pas avant que je ne meure! hurla AnneMarie Dubois, bloquant lallée menant au potager.
Écartetoi, mère! La décision est prise! Demain les engins arriveront et tout sera rasé à la terre. Les papiers sont déjà signés, soupira lourdement Grégoire, sans oser croiser le regard de sa mère.
Quels papiers? Qui ta donné le droit de vendre la terre que ton père a labourée de ses propres mains pendant quarante ans? Celle où je pliais chaque printemps le dos? la vieille femme serra ses poings ridés, tandis quun vent fouettait ses cheveux argentés.
Ne dramatise pas. Tu nes plus de cet âge où lon se retrousse les manches. Et à qui serviront tes concombrestomates? Tout se trouve au supermarché, Grégoire sélança vers le portail, mais sa mère le bloqua à nouveau.
Au supermarché? ricana AnneMarie. Ce nest pas de la nourriture, cest de la chimie! Ton père se retournerait dans sa tombe en entendant ça!
Le débat, sous le vieux pommier chargé de fruits débordants, se transforma en une dispute véritable. Tout autour sétendaient des platesbandes luxuriantes de tomates, de courges mûrissantes et de hautes ronces de framboise. Lair était saturé du parfum des herbes et des pommes mûres. Le ciel au-dessus du hameau de La Rochette était dun bleu profond, et de rares nuages dérivaient paresseusement au-dessus des maisons endormies.
Grégoire, grand homme aux premières mèches argentées aux tempes, sentait la colère bouillonner en lui. Il était revenu de Paris avec un plan précis: vendre le terrain à un promoteur, puis emmener sa mère dans un appartement parisien. La maison où il avait grandi était depuis longtemps décrépie, le toit fuyait, et chaque année, sa mère peinait davantage à tenir les rangs du potager. Mais la vieille femme refusait dentendre parler dun déménagement.
Maman, sois raisonnable. Tu as soixantedeux ans. Tu passes tes journées à labourer ce jardin comme si ta vie en dépendait.
Cest exactement cela, répondit doucement AnneMarie, adoucie. Cest ma vie. Que feraisje dans votre appartement? Rester à regarder la télé? Je métoufferais là.
Personne ne sétouffera, dit Grégoire en retirant ses lunettes, se frottant le nez fatigué. Tu seras avec nous. Élise a déjà préparé une chambre pour toi, et Léontine demande chaque jour quand la grandmère arrivera.
Ma chère Léontine, sourit la vieille femme, le visage séclairant un instant. Mais je ne quitterai pas cette maison. Tout ici mappartient, tout est familier. Chaque recoin garde la mémoire de ton père.
Grégoire soupira. Sa mère était obstinée, comme toujours. Le contredire était inutile, mais le laisser seul dans cette bâtisse qui seffondrait était impensable. Une maison de retraite ne convenait pas elle ne survivrait pas à une telle trahison. Lappartement citadin ne la séduit pas. Et la vie rurale, à son âge, devenait de plus en plus dangereuse.
Aidemoi à cueillir la dernière récolte, demanda soudainement AnneMarie, changeant de ton. Les pommiers ont donné cette année comme jamais. Cest un péché de les laisser.
Grégoire accepta, espérant que le travail les amènerait à parler à nouveau du déménagement. Ils se dirigèrent vers la remise pour prendre les corbeilles et léchelle.
Tu te souviens comment ton père te faisait arroser chaque matin ces pommiers? demanda AnneMarie en sapprochant des arbres. Tu étais si fâché contre lui. Et maintenant, regarde ces fruits! Cest de lAntoinette, ta préférée.
Je men souviens, répondit à contrecœur Grégoire, sentant une boule monter à la gorge. Mais cétait il y a longtemps, mère. Les temps changent.
Les temps changent, mais les hommes restent les mêmes, observa la vieille femme en lui tendant une corbeille usée. Noublie pas tes racines.
Le soleil déclinait lentement, teintant le ciel de rouge sang. Ils travaillaient côte à côte, ramassant les pommes gorgées de jus. Grégoire observait les mains de sa mère, leurs rides sapprofondissant, le visage marqué par le temps, mais dans ses yeux brillait toujours la même flamme obstinée.
La terre est vivante, interrompit AnneMarie. Elle ressent tout et se souvient de tout. Si tu laimes, elle te le rendra.
Maman, posa Grégoire la corbeille au sol, le regard sérieux, je nai pas vendu le terrain pour largent. Je crains pour toi. Tu es seule, sans aide, sans soins médicaux décents. Que se passeratil si ?
Rien ne marrivera, balaya la vieille femme. Véronique du voisinage vient chaque jour, et Paulette de lautre côté de la route aide toujours. Nous survivrons.
Véronique a soixantedix ans, et Paulette à peine marche, répliqua Grégoire. Qui sont leurs aides?
Ne me traite pas dinsensible! sécria AnneMarie. Hier, Véronique ma apporté un seau entier de framboises, cueillies ellemême. Et Paulette prépare des tartes à faire saliver les anges.
Grégoire secoua la tête. Sa mère vivait dans un monde où les voisines restaient éternellement jeunes, où le potager nourrissait mieux que nimporte quel supermarché, où le passé pesait plus que lavenir. Comment lui expliquer quil voulait simplement la protéger? Que chaque fois quil rentrait à Paris, il passait les nuits à imaginer sa chute sur le perron verglacé ou son effondrement dans le jardin?
Tu sais, ta femme ma appelée aujourdhui, dit soudain AnneMarie en déposant les pommes dans la corbeille.
Élise? sétonna Grégoire. Pourquoi?
Elle voulait que tu lécoute. Elle dit que tu es épuisé, que tu travailles comme un damné. Elle sinquiète pour toi.
Grégoire esquissa un sourire. Élise était toujours du côté de sa mère, même lorsquils se disputaient.
Elle propose que vous veniez tous les deux chez moi tout lété, poursuivit AnneMarie. La petite a besoin dair frais, et vos gadgets peuvent bien rester au placard. Et je me suis dit que ce serait mieux: vous êtes ici lété, et moi, je viendrai chez vous lhiver. On ne peut pas laisser la maison sans surveillance.
Tu viens de linventer,







