Une bague posée sur la nappe

Journal Anne-Sophie, 21 novembre

Non, a dit François, et dans ce mot si bref il y avait tant de choses que je me suis arrêtée net, la boucle doreille à la main, au milieu de la chambre. Tu ne viens pas.

Je lai regardé. Il ajustait sa veste devant le miroir, dans ce costume bleu nuit rayé, probablement léquivalent de plusieurs de mes paies des années quatre-vingt-dix. Sa cravate était déjà nouée, ses cheveux impeccablement coiffés, raides à force de gel, pas un dépassant lautre. Ses yeux fuyaient mon reflet; il ne regardait que lui.

Comment ça, «tu ne viens pas» ? ai-je demandé, plus calmement que je ne laurais crû.

Justement : tu ne viens pas, cest tout.

Jai posé la boucle doreille sur la coiffeuse. La chambre ma parue plus froide soudain ; tout était cher, neuf, un peu impersonnel : lourds rideaux bronze, lit à tête de lit sculptée, tapis moelleux dans lequel mes talons senfonçaient sans bruit. Lhôtel «Le Cygne» était considéré comme le meilleur de Lyon. Je ny étais jamais allée. Trois heures plus tôt, je découvrais tout, un émerveillement naïf : les serviettes épaisses, les petits flacons parfumés dans la salle de bain.

Mais il y a trois heures, tout était différent.

François, ai-je repris, on sétait mis daccord. Jai acheté une robe exprès. Cest toi qui as dit que ce dîner était important, que Monsieur Delattre voulait connaître les familles de ses collaborateurs.

Jai changé davis.

Pourquoi ?

Finalement, il sest retourné. Il ma fixé droit dans les yeux, et jy ai vu une chose qui ma coupé le souffle. Pas de la colère. Non, pire.

Anne-Sophie, regarde-toi. Regarde-toi, vraiment.

Jai obéi. Dans la glace, une femme de cinquante-deux ans, robe verte élégante au genou. Je lavais longtemps choisie, aidée par la vendeuse de la boutique rue Victor Hugo. Les cheveux, javais passé du temps à les coiffer, et ce nétait pas si mal. Un visage de mon âge, pas spécialement remarquable, pas jeune, mais vivant.

Jy suis, ai-je répondu.

Les mains, Anne-Sophie.

Jai baissé les yeux vers mes mains, mes mains larges, la peau un peu abîmée, des callosités aux jointures. Javais soigné mes ongles, vernis beige discret, mais leur forme naurait jamais orné un magazine féminin ou une photo corporate comme celles que François me montrait, parfois, sur son portable.

Quest-ce quelles ont, mes mains ? Jai osé demander, tout en ayant compris.

Il y aura du monde. Des gens sérieux. Les épouses de directeurs, de partenaires. Elles verront, tu sais très bien ce que je veux dire. Tes mains font il a hésité elles font ouvrières.

Des mains de travailleuse ? ai-je soufflé.

Il na pas répondu. Dos à moi, il a rehaussé sa cravate, déjà parfaite.

Je nai pas envie dexpliquer où tu as travaillé, ce que tu as fait. Cest un autre monde, Anne-Sophie. Dautres conversations, dautres sujets. Tu ne tintégreras pas.

Jai bossé vingt ans pour que toi tu tintègres, ai-je dit. Vingt ans. Je faisais trois services, pendant que tu étudiais. Jai lavé la vaisselle au resto, tenu la caisse sur les chantiers, vendu sur les marchés quand il te fallait de largent pour ton BTS par correspondance. Ces mains, François, ont payé tes bouquins. Ton premier costume. Ton portable, celui qui ta mis en réseau.

Je sais, a-t-il lâché sans se retourner. Je men souviens. Mais maintenant, ça na plus dimportance.

Je suis restée debout, à le contempler, à chercher sur son dos lancien François. Celui qui pleurait sur mon épaule en 1998 quand son père était à lhôpital et quon navait plus de quoi acheter les médicaments. Celui qui me jurait quil me rendrait tout, que jétais la personne la plus importante de sa vie.

Il nétait plus là.

Tu veux que je reste enfermée ici ? ai-je simplement vérifié.

Ce soir, je ne veux pas quon se souvienne de toi, cest un dîner crucial. Monsieur Delattre décide qui sera directeur régional. Ma carrière entière en dépend. Je bosse là-dessus depuis huit ans.

On y bosse, ai-je corrigé doucement.

Anne-Sophie dit-il, en retrouvant son ton professionnel, celui quil prend en réunion, neutre, efficace, usé. Je te demande juste de rester. Tu commandes à manger, regarde la télé. Je ne rentrerai pas tard.

Tu me caches.

Je te demande de comprendre la situation.

Tu as honte de moi.

Il na rien dit, et ce silence valait aveu.

Je suis allée à la fenêtre. Dehors, la ville sétendait, le Rhône miroitait sous les lumières, la neige sétait mise à tomber dans laprès-midi, et les corniches sétaient poudrées de blanc. Jai toujours aimé le premier flocon. Petite, avec ma meilleure amie, Claire, on filait dehors pour attraper les flocons. Claire disait quils pleuraient car ils ne voulaient pas mourir. Je riais.

Bon, daccord, ai-je dit.

François a soufflé, soulagé. Sa respiration ma glacé le cœur, tout s’est condensé dans un nœud dur, sous mes côtes.

Je savais que tu comprendrais. Après ça tout changera, Anne-Sophie, je tassure. On ira où tu veux, je tachèterai

Va ten, François.

Il ramassa son manteau, vérifia son téléphone, son portefeuille. À la porte, il ajouta :

Nouvre à personne. Tout est payé jusquà demain matin, tout compris.

Va-ten.

La porte claqua. Jai entendu le bip électronique de la serrure. Ce nest quaprès en tirant sur la poignée que jai compris : la serrure était bloquée. Fermée de lextérieur. Sans doute il avait demandé à la réception de verrouiller, « pour ma sécurité ». Peu importait. Les faits : jétais enfermée, bien habillée, dans cette chambre dhôtel luxueuse, à Lyon, sans pouvoir sortir.

Jai attendu. Je navais pas envie de pleurer, bien que ce fût ce quil conviendrait. Non. Il y avait juste ce vide, cette boule de douleur compacte et un calme inattendu sous le crâne, le calme après un orage.

Jignore combien de temps jai attendu. Jai essayé la télé, en vain. Un débat sur la réforme, des mots indistincts, puis jai éteint. Jai bu un verre deau glacée du mini-bar. Jai tapé à la porte, sans conviction. Silence absolu dans le couloir.

Jaurais pu appeler la réception, mais que dire ? « Mon mari ma enfermée ? » Imaginer la tête de lemployée, son incompréhension polie, la suite de questions, François mis au courant À quoi bon.

Jai essayé de lappeler. Pas de réponse. Il ma renvoyé un SMS, sec : « Je suis au dîner, tout va bien, dors bien. »

Jai regardé mes mains, les deux posées sur mes genoux, paumes vers le ciel. Grandes, chaudes, rêches. La petite cicatrice à la main droite, souvenir de 1999, quand je découpais du pain pour des sandwiches à vendre sur laire dautoroute, pendant ses partiels. À gauche, une grosseur, née trois ans plus tôt à force de manutention lors de mes piges à lentrepôt cétait largent pour son premier costume dentretien.

Il avait eu le poste. Ce soir-là, on avait fêté ça, tous les deux devant la gazinière, à chantonner sur lair de Cabrel, il me serrant fort, et répétant quil me devait tout.

Onze ans, déjà.

La nuit tombait, la neige sarrêtait, un frisson détoiles filtrait à travers la vitre. Je me suis levée, collée le front au carreau : la fraîcheur du verre ma apaisée. Puis un coup frappé à la porte.

Il y a quelquun ? Entrez, dit une voix féminine. Je peux changer les draps si besoin.

Jallais répondre que ce nétait pas nécessaire, mais jai dit :

La porte est bloquée. On ma fermée de lextérieur.

Silence derrière la porte.

Comment ça, fermée ?

On ma enfermée. Je ne peux pas ouvrir de lintérieur.

Un temps. Puis le bruit dune carte, un déclic, la porte souvrit.

Une femme jeune, uniforme gris et col blanc, bouche timide, trente ans à peine. Elle ma observée, un brin de complicité dans les yeux, pas de pitié.

Ça va, madame ? demanda-t-elle.

Oui Oui, merci beaucoup.

Je mappelle Julie.

Anne-Sophie.

On est restées là, dans lencadrement, sans bouger.

Ça fait longtemps que vous étiez, euh coincée ?

Deux heures à peu près, je pense.

Vous voulez sortir ?

Oui, ai-je dit, et ce nest quà cet instant que jai pris la mesure de mon envie. Oui, je veux sortir.

Venez. Il y a un jardin dhiver au septième étage. Personne ny va le soir. Cest agréable, calme. Je vous emmène.

Jai pris mon sac, attrapé une petite veste, et franchi la porte. Le premier souffle du couloir ma semblé merveilleux.

Ça vous arrive souvent, des client(e)s enfermé(e)s ? ai-je demandé, en chemin vers lascenseur.

On voit de tout, a-t-elle souri.

Au jardin dhiver, Julie mouvrit la porte sur un monde inattendu : grande véranda sous verrière, palmiers en pots, citronniers couverts de fruits minuscules, un fouillis de plantes dont jignorais le nom. Plusieurs fauteuils, des petites tables, un carrelage clair. Et au-dessus, ciel étoilé, visible à travers la verrière.

Installez-vous. Respirez. Personne ne viendra.

Vous nêtes pas obligée de rester.

Je sais. Mais je suis là jusquà dix heures. Si besoin, téléphonez à la réception.

Julie repartit sur la pointe des pieds. Jai marché jusquau premier fauteuil et me suis écroulée.

Là, cétait beau. Odeur de terre, dagrumes, de quelque chose de chaud. Un silence dense, de ceux que la ville noffre jamais. Jai fermé les yeux.

Jai pensé à la boulangerie. Le vieux rêve. Si ancien quil sen était trouvé relégué : en ouvrir une, moi, Anne-Sophie. Dans les années 2000, j’en parlais parfois à François. Il riait gentiment : « Mais si, tu ouvres ta boulangerie, tu fais du bon pain. » Mais le quotidien, toujours, reprenait ses droits. Travail, argent, la carrière de François, les déménagements Nous avions emménagé trois fois pour son boulot. Je me débrouillais à chaque fois, bonne épouse, bonne organisatrice.

Jai rouvert les yeux, aperçu un citron tout jaune qui pendait à deux doigts de ma tête, lai frôlé du bout de lindex. Dur, vernissé.

Vous aussi vous vous cachez, ici ?

Un homme venait de parler, dans lombre dun fauteuil, tout au bout. Je ne lavais pas remarqué à lentrée. Un monsieur denviron soixante-dix ans, un peu rond, mais posé. Costume gris anthracite, manteau ouvert. Des cheveux blancs peignés vers larrière, un visage creusé mais des yeux dune vivacité nette.

Désolée, je ne vous avais pas vue, ai-je répondu.

Aucun souci, il y a de la place ici.

Petit sourire échangé.

Vous vous échappez du dîner, là en bas ? Il y a une grande réception ce soir

Non. On ne my a pas invitée.

Il ma dévisagée longuement, sans insistance, sans curiosité malsaine.

Moi, jai fui. Cest mon dîner, pourtant. Mais bon Marre.

Pourquoi ?

Pas du dîner, des éternelles mêmes discussions, de toutes ces politesses. Jarrive à tout décoder, à mon âge. Et je suis las de ça.

Jai acquiescé. Lui et moi, nous comprenions.

Et vous, pourquoi ici ?

Cest Julie, la femme de chambre, qui ma fait sortir.

Elle a bien fait. Je viens ici tous les soirs depuis une semaine. Ma fille dit quil faut sauver les apparences Il sourit, un sourire franc, fatigué. Je mappelle Bertrand.

Jai sursauté. Lui, cétait Monsieur Delattre, le patron dont François attendait tout son avenir ce soir.

Bertrand Delattre ? ai-je osé finalement.

Cest bien moi. Et vous

Anne-Sophie Martin.

Nouveau silence. Dehors, les nuages recouvraient les étoiles. Lair devenait somnolent, la chaleur des plantes aidant.

Donc, ce fameux dîner balbutiai-je, et je me suis tue.

Mes équipes, et leurs cadres. Je devais officialiser une nomination. Mais je ne suis pas encore décidé, je crois. Je me suis éclipsé pour réfléchir.

Je le fixais, sidérée par le hasard. François dînait là en bas, cherchant à gagner lestime de cet homme ; et voilà que la nomination nétait pas décidée. Parfois la vie croise les scénarios dune ironie grinçante.

Tout va bien ? demanda-t-il soudain.

Il pâlissait nettement depuis quelques minutes. Son corps sétait tassé sur le fauteuil, son visage perdu de ses couleurs. Sa main, crispée sur laccoudoir.

Ça va passer, soupira-t-il.

Quoi ?

Parfois, ça marrive. La tension, sûrement.

Depuis longtemps ?

Cest la première fois comme ça, si fort. En bas, il faisait chaud, jai cru quun peu dair et dagrumes me remettraient, mais

Il ne finit pas. Jétais déjà à son côté. Jai cherché les signes : souffle court, sueur froide, lèvres pâlies, main gauche douloureuse.

Vous avez vos médicaments sur vous ? Nitrate, aspirine ?

Dans ma veste, poche intérieure.

Jai fouillé, retrouvé un petit étui en cuir, nitroglycérine, tube daspirine.

Nitroglycérine sous la langue, une comp. Voilà.

Vous avez la main, dit-il; on sent que vous savez. Merci.

Je lui ai tenu la main, tout simplement. Comme on tient celle de son père, de sa voisine, de quelquun qui a besoin quon soit là.

Ça va mieux ? ai-je soufflé au bout de quelques minutes.

Un peu. Il faudrait

Jappelle.

Jai contacté la réception, indiquant le jardin dhiver, expliquant distinctement la situation. On a attendu; je parlais doucement, de tout et de rien, du citronnier, de la neige, des jardins dhiver inventés pour des soirs comme celui-ci.

Il reprit sa respiration.

Vous êtes médecin ?

Non, la vie ma enseignée.

Elle vous a bien formée.

Parfois.

Léquipe médicale na pas mis longtemps à arriver. Sa fille, Claire, élégante et énergique, est entrée juste derrière, le nez crispé par linquiétude. Elle a fixé son père, puis moi, et dans ses yeux jai lu la gratitude demblée.

Ça va, Papa ?

Rien de grave, Claire. Cest cette dame qui ma aidé, elle a tout géré.

Merci, madame, souffla-t-elle sincère.

Après vingt minutes de soins, diagnostic rassurant mais recommandant un examen à lhôpital sans tarder. Bertrand tenait à rester cinq minutes de plus.

Je voudrais descendre, dit-il. Au moins dire quelques mots.

Papa

Cinq minutes, Claire, pas plus.

Nous descendîmes tous les trois. Je ne savais pas pourquoi, mais jy allais. Dans le grand salon, tout sarrêta à notre arrivée. Silence soudain, centaines de regards. Japerçois François, figé, changeant de couleur. Je lai vu seffondrer intérieurement, devinant tout.

Bertrand prit la parole, tiré à quatre épingles malgré la fatigue.

Veuillez mexcuser, je dois partir pour raison de santé, rien de grave, les docteurs préfèrent me garder en observation.

Rassemblement, chuchotements, inquiétude palpable.

Avant de partir, je veux souligner quelque chose : cette dame, Anne-Sophie Martin, ma sauvé là-haut. Elle ne savait pas qui jétais, elle ma tendu la main, donné mes médicaments, appelé les secours. Vous deviez le savoir.

Un silence. Des regards, dabord sondant. Puis il demanda, voix claire :

Est-ce que quelquun ici peut me dire qui est cette femme ?

Peu à peu, quelquun à la table de François répondit, gêné :

Cest la femme de François Pellerin.

Bertrand reposa les yeux sur François.

Pellerin ? Pourquoi nétait-elle pas à table ce soir ?

François, hagard, tenta de parler.

Elle elle ne se sentait pas bien

Moi non plus, ironisa Bertrand tranquillement, mais elle, elle a eu le courage dagir. Pourquoi vous nétiez pas là, madame ?

Je nai pas hésité. Mes mains étaient là, solides. Jaurais pu mentir, éluder. Jai préféré la vérité.

Mon mari ma enfermée dans la chambre, ai-je dit calmement. Il ne voulait pas que je rencontre ce public. Jétais indigne, je suppose.

Le silence fut si épais quon entendait presque le bruissement de la neige, là, dehors.

François seffondra encore plus. Mais ce nétait plus mon problème.

Jai enlevé mon alliance. Sans cérémonial; je suis allée la poser devant son assiette, à côté de son verre deau, sur la nappe blanche.

Je repasserai récupérer mes affaires, ai-je dit calmement. Jirai chez Claire. Les papiers, tu les enverras quand tu voudras.

Je me suis tournée vers Bertrand.

Remettez-vous bien, surtout. Et ayez confiance en les médecins, ils savent ce quils font.

Claire a serré ma main, fort, sans rien dire.

Je suis sortie. Pas vite, simplement, droite, dans ma robe verte, lalliance en moins.

Dans le couloir, Julie attendait, comme une ombre.

Ça va ? demanda-t-elle.

Je crois, ai-je soufflé. Oui. Vraiment, oui.

Julie me regarda puis dit, tout bas :

Attendez, ne bougez pas.

Elle disparut, revint avec un gobelet de thé chaud.

Dans la cuisine ils en ont toujours. Prenez-le, ça réchauffe.

Jai pris le thé. Jétais là, au corridor dun palace lyonnais, tenant mon thé papier, et, contre toute attente, détendue, légère. Comme si le poids sétait évaporé dun coup, mes épaules flottantes, enfin libres.

Avant ici, tu faisais quoi ? lui ai-je demandé.

Oh, un peu de tout. Caissière, serveuse en brasserie Ici depuis deux ans, cest pas si mal, on voit du monde.

Tu aimais la brasserie ?

Oui, cest vivant. Et on cuisine.

Tu sais faire le pain, Julie ?

Elle ma lancé un œil amusé.

Un peu, ma grand-mère ma appris.

Parfait, ai-je répondu en souriant.

Je suis remontée, vite fait. La valise était déjà presque prête, mes affaires réunies. Jai ramassé la boucle doreille laissée sur la coiffeuse. Un bijou tout simple, mais auquel je tenais. Je lai glissée dans mon sac. Jai appelé Claire.

À la deuxième sonnerie, elle décrocha, sans surprise.

Viens, jai un gratin qui tattend.

Comment tu savais ?

Anne-Sophie, ça fait quarante ans que je te connais. Quand tu appelles comme ça, faut venir.

Jai quitté « Le Cygne » sous le ciel glacé, la neige crissante sur les trottoirs, les lampadaires diffusaient une lumière dorée, douce. Le taxi est arrivé vite, chauffeur discret, parfait.

En route, je regardais défiler les quais du Rhône et, pour la première fois depuis longtemps, jai pensé à la boulangerie. Non, mieux : je lai vue. Précisément. Un local pas trop grand, lodeur du pain tout juste cuit, un comptoir en bois chiné, de larges fenêtres baignant la salle de lumière. Les premiers clients du matin, endormis, venant chercher leur pain et un peu de chaleur humaine.

Je voyais tout cela, net, comme on voit les certitudes.

*

Huit mois ont passé.

La boulangerie « Le Doux Recoin » a ouvert ses portes un matin doctobre, dans une petite rue paisible de Lyon, un peu à lécart du tumulte. Cest Claire qui a trouvé le local : ancienne boutique de fleurs, avec vitrine, bel agencement. Nous avons supervisé chaque choix : faïence, peintures, disposition du fournil.

Jai insisté pour les étagères en bois. Claire disait que linox, cest plus pratique, mais rien ne vaut le bois pour le pain.

Les recettes, je les ai sorties dun vieux carnet, rempli de la main de ma mère, pages jaunes, lignes serrées, écritures pleines de souvenirs et de miettes collées. Pain de seigle au levain, chaussons, tartelettes, brioches, et mon fameux gâteau au miel.

Julie ma appelée un mois après la nuit de lhôtel.

On ma dit que vous ouvrez une boulangerie Vous cherchiez du monde, cest toujours dactualité ?

Toujours, Julie.

Elle sest vite révélée précieuse. Sa grand-mère lavait formée à lancienne : malaxer, façonner, sentir la pâte du bout des doigts, tout comme on me lavait enseigné. Certaines choses ne sapprennent quainsi, de main à main.

Claire, la fille de Bertrand, ma retrouvée. Elle est passée, au début pour dire vraiment merci.

Vous lui avez tenu la main, ça comptait. Il la dit : il ne sest pas senti seul.

On sest retrouvées dans un café, puis plusieurs fois. Claire, dans la finance mais humaine sous sa carapace defficacité.

Quant à Bertrand, il est sorti de lhôpital deux semaines après. On ma dit que quelques minutes de plus ce soir-là et Mais on a eu du bol.

Il ma appelée :

Alors, votre fournil ?

On sinstalle, doucement

Vous donnerez ladresse à Claire, on viendra à linauguration.

Ils ont tenu parole. Au premier jour du « Doux Recoin », Bertrand est venu, sans costume, le teint rosé, lœil vif, Claire à sa main.

Le pain est encore chaud, ai-je annoncé.

Meilleur moment pour le pain, a-t-il conclu.

Ils se sont installés à côté de la fenêtre. Julie apporta du seigle, des viennoiseries, du thé. Bertrand a goûté en silence, la mine apaisée.

Vous êtes heureuse ? demanda-t-il soudain.

Jai réfléchi. Pour de vrai.

Oui. Oui, je crois.

Il faut le croire, pas « croire ».

Alors, oui. Je le suis.

La boutique fut envahie. File dans la rue, voisins, amis de Claire, passants attirés par la bonne odeur. Tous les pains partis avant midi. On relançait la fournée dès treize heures.

Julie courait du four à la caisse, la farine jusquau coude, heureuse. Claire distribuait des sourires en racontant « Cest la patronne qui a tout fait ! ». Moi, je pétrissais.

Mes mains travaillaient seules, grandes, denses, dures. Cétaient de bonnes mains, des mains utiles. Mes mains.

Jai pensé, soudain : est-ce que François sait pour la boulangerie ? Sûrement. Lyon nest pas si grand. On ma dit quil na pas obtenu la promotion. Bertrand avait pris sa décision avant ce fameux soir. Le dîner na rien changé, sinon révélé ce qui était.

Point final. Jamais je ny repense avec amertume : cest clos. Maintenant, cest le pain, la pâte, Julie et ses gestes sûrs, Claire qui éclate de rire, Bertrand qui, tous les quinze jours, vient acheter son pain de seigle et une brioche, Claire qui parfois reste discuter autour dun thé. Voilà ma vie.

La pâte a gonflé, je la découpe, forme les miches, les enfourne.

Dehors, il neige. Le premier flocon de lannée, gros et doux, qui recouvre tout.

Jessuie mes mains à mon tablier, mapproche de la fenêtre.

Et là, sur le trottoir den face, je le vois.

François, grand, droit, manteau long, tête nue. Il regarde la vitrine du « Doux Recoin », la lumière qui filtre, les clients, la file presque disparue à lheure du soir. Il regarde. Il ne me voit pas, ou feint de ne pas voir.

Je le regarde à mon tour. Je ne ressens rien : ni colère, ni tristesse, simplement une sorte de douceur circonspecte, la même quen feuilletant une vieille photo jaunie.

Il reste une minute, relève son col et séloigne sans se retourner.

Je reste là, le suivant des yeux jusquau coin de la rue.

Puis je retourne à mon four.

Bientôt le pain sera prêt. Cette odeur incroyable remplit tout lespace ; elle me chauffe le cœur, comme chaque dimanche de mon enfance, quand tout allait bien.

Madame Martin ? appelle Julie du comptoir. Les trois dernières pour aujourdhui ?

Oui, on en refait demain.

Jarrive à huit heures demain !

Je serai là à sept.

Julie sourit et retourne servir.

Claire accourt, vient sadosser à moi.

Tu as vu ?

Oui.

Alors ?

Jy réfléchis.

Rien. Cétait juste quelquun qui passait.

Claire me prit la main, fort, sans un mot.

Je la serrais à mon tour.

Dehors, la neige tombait. Dans le four, le pain levait. Julie riait avec une cliente. Dans la chaleur du « Doux Recoin », ça sentait le pain, la cannelle des brioches, et ce parfum sortait dans la rue, arrêtant parfois un passant qui, inspirant à plein poumons, repartait, plus léger.

Je démoulais un pain, frappais son fond : le son était bon, mat, ferme.

Le pain était réussi.

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