Le Cadeau du Destin Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée et alla prendre une douche. Ce vêtement féminin évoquait la vieille peau d’un lézard qui mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur le banc et attendit que sa femme, renouvelée et fraîche, ressorte de la salle de bains. Il ne voulait plus de la femme d’hier, colérique, éternellement insatisfaite, réclamant sans cesse de l’argent. — Peut-être qu’un miracle va se produire et que, pour le Nouvel An, je recevrai une épouse douce ? s’imagina-t-il. Pour cette nouvelle épouse, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’attendait rien de spécial de la part de sa femme. Le plus beau des présents serait qu’elle arrive à laver, sous la douche, toute son amertume. « Et si je brûlais ses collants sur le balcon en faisant un vœu ? Pour qu’elle devienne un peu plus gentille… Qu’elle me reproche des choses au moins un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha à pas de loup du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il sentit le doux parfum de sa femme. Il s’y plongea le visage, s’immobilisa. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de son aimée, même aussi éphémère que son odeur. Il se retourna, s’assit, sortit son cadeau de la poche de sa veste et le posa sur la console tandis que sonnait l’interphone : — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte de l’immeuble. Trois minutes plus tard, il paya le livreur en laissant un généreux pourboire. Ce dernier lui souhaita une bonne année. Sa femme, manifestement aux aguets, lança depuis la salle de bains : — Tu dors ou quoi, mollusque sans cervelle ? Dépêche-toi d’ouvrir, quelqu’un est là ! « Pas de nouvelle épouse… » pensa-t-il. Il posa le bouquet à côté du cadeau, sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire et colla le papier sur la carte avant de la déposer sur le cadeau. Puis il quitta l’appartement pour toujours. Trois ans passèrent. Hôtel à Biarritz. Un client, dans le hall en attendant sa chambre, tomba sur les chaînes russes à la télévision. Sur l’une d’elles, un reportage dans un monastère féminin. Descendant du deuxième étage, le gérant, Constantin, s’arrêta, captivé. Un frisson le parcourut. Le dos glacé de sueur. Dans le visage d’une humble novice, il reconnut sa femme quittée trois ans plus tôt, restée dans la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? demanda la journaliste. — Quand mon mari est parti, je l’ai d’abord vécu comme un cadeau du destin. Ça s’orientait vers le divorce, nous ne pouvions plus nous supporter. — Par « nous », vous voulez dire vous deux ? C’était un choix commun ? — Aujourd’hui, je n’en suis plus sûre. À l’époque, je le croyais, mais maintenant… répondit la sœur Catherine, en larmes. — Et après ? — Chaque jour, j’ai compris que je ne pouvais vivre sans cet homme que je croyais détester. Quand je n’ai plus tenu, je suis venue ici, pour expier tout le mal infligé. La mère supérieure stoppa l’interview, s’empara du micro : — Constantin, je sens que tu m’entends. Élisabeth t’aime toujours. Viens la chercher. Sa place n’est pas ici, mais à tes côtés. Pour le pire et le meilleur… Deux semaines plus tard, devant l’abbaye, un homme, la quarantaine, vêtu d’un bermuda bariolé et d’une chemise fleurie, attendait. Les religieuses refusèrent de le laisser entrer ainsi. Il patienta une demi-heure, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent et que deux sœurs amènent Catherine, vêtue d’une robe simple et d’un foulard. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sous le regard gêné des moniales. La mère Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction… mais vous vous êtes déjà punis vous-même. Pourquoi protéger si peu ce don du Ciel ? Pourquoi abandonner votre amour ? Dans la joie comme dans la peine…

Un cadeau du destin

Élise ôta ses collants dun air lassé, les suspendit au crochet de lentrée puis fila sous la douche. Ce bout de tissu avait lair dune vieille peau de serpent prête à tomber. François, son mari, entra dans lappartement, sassit sur le petit banc du hall et attendit que sa femme, métamorphosée, ressorte de la salle de bains toute fraîche du jour.

Lépouse dhier ? Plus aucune envie den entendre parler. Elle était grincheuse, perpétuellement insatisfaite, et réclamait sans arrêt de largent : « Donne-moi des euros, François, tu crois quils poussent dans le jardin, tes billets ? »

Peut-être peut-être que pour le Nouvel An, jaurai droit à une femme gentille, avec un sourire Ce serait bien comme cadeau, non ? rêvassait notre François.

Pour cette épouse pleine de douceur (imaginaire, certes), il avait acheté un cadeau : un abonnement dun an au spa du quartier et une carte cadeau pour le magasin de parfums chic près de la place de la République. Lui, il nattendait rien de sa chère Élise, surtout rien d’impressionnant. Le plus beau des présents aurait été quelle laisse derrière elle, sous la douche, son caractère volcanique et épuisant.

« Et si je prenais ses collants pour les brûler sur le balcon, en faisant un vœu ? Juste pour quelle me harcèle un peu moins Passe encore si cest une fois par jour, mais plusieurs fois, là, cest trop »

Sur la pointe des pieds, il sapprocha du crochet, tendit la main vers les collants et sentit un effluve léger, son parfum à elle. Il resta là, le nez plongé dans ce tissu. Sa tête commença à tourner. Non, il ne pouvait pas détruire la moindre miette de sa femme adorée, même une trace aussi fugace que son odeur.

Il fit demi-tour, sassit sur la chaise, sortit de la poche de sa veste le paquet cadeau quil posa sur la commode.

À ce moment, linterphone retentit.

Livraison de fleurs !

Troisième étage, appartement douze, répondit François en ouvrant la porte dentrée de limmeuble.

Deux minutes plus tard, il régla le livreur bien en euros, évidemment et ajouta un pourboire généreux. Le livreur lui souhaita une belle nouvelle année.

Visiblement, Élise avait entendu quelque chose. Sa voix retentit, légèrement étouffée par la porte de la salle de bains :

Tu tes endormi, mollusque sans cervelle ? Réveille-toi, du nerf, ouvre la porte, ya quelquun !

« Bon, ce nest pas aujourdhui que jaurai une nouvelle épouse », pensa François avec fatalisme.

Il posa le bouquet à côté du cadeau. Il sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire dessus et le colla sur ladite carte. Il plaça le tout au-dessus du cadeau.

Puis, sans un mot, il quitta lappartement, pour toujours.

Trois ans passèrent.

Dans un hôtel à Saint-Denis de la Réunion, un touriste patientait pour lenregistrement. Pour passer le temps, il zappait sur les chaînes françaises. Soudain, il sarrêta sur un reportage dans un couvent de Provence. De lescalier descendit un homme, Gérard, le manager de lhôtel, qui fut aussitôt happé par la scène à lécran.

Il sentit un frisson parcourir tout son corps, une vague glacée lui remonter le dos. Parmi les sœurs à lair modeste et réservé, il reconnut sans le moindre doute son épouse, celle quil avait quittée trois ans plus tôt, sans même attendre quelle finisse sa douche.

Quest-ce qui vous a poussée à entrer dans les ordres ? demanda la journaliste.

Quand mon mari ma quittée, jai dabord pris cela comme un cadeau du destin. Après tout, notre mariage touchait à sa fin, on ne se supportait plus.

Quand vous dites on, cétait réellement le ressenti des deux côtés ? Question réciproque, donc ?

À lépoque, oui Enfin, cest ce que je croyais. Mais aujourdhui La voix dÉlise trembla et des larmes coulèrent.

Et ensuite ?

Ensuite, chaque jour, jai compris un peu plus que je ne pouvais pas vivre sans cet homme, ce même homme que je pensais détester. Un jour, à bout de forces, jai toqué à la porte de ce couvent

Savez-vous ce qu’il est devenu, votre mari ?

Pas grand-chose. Je sais juste quil est parti loin de la France. Au début, jai cru à une mauvaise blague. La semaine suivante, son patron ma appelée, prêt à augmenter son salaire de trente pour cent pour quil revienne. Après, ce sont ses amis qui ont téléphoné pour des histoires de petites dettes à rembourser. Puis les associations de bienfaisance sen sont mêlées. On sinquiétait de la disparition soudaine dun excellent bénévole… Jessayais de me convaincre que jétais enfin libre, mais après deux mois, jai commencé à manquer dair pas au sens propre, hein, mais il était devenu fade, comme de leau plate. Les plats navaient plus de goût. Quimporte ce que je mangeais, cétait insipide. Même mhabiller navait plus de sens. Pour qui ? Pourquoi ? Je sombrais. Cest pour cela que je suis venue, ici, expier un peu du mal que jai pu faire

Linterview fut bientôt interrompue par Mère Agathe, la supérieure. Petite et fière, elle sapprocha, prit le micro.

Gérard, je sais que tu entends, là, derrière ton écran. Élise taime toujours. Prends lavion, viens la chercher. Sa place nest pas ici, mais près de toi, dans les hauts comme dans les bas

Deux semaines plus tard, devant la grille du monastère, un homme dâge mûr attendait, moulé dans un bermuda à fleurs et une chemise criarde. Dans cette tenue, les sœurs refusèrent de le laisser entrer. Il patientait depuis une demi-heure. Finalement, la porte souvrit, et on amena Élise en robe longue, le visage enveloppé dun fichu.

Ils se jetèrent dans les bras lun de lautre. Les sœurs, gênées, détournèrent pudiquement le regard.

Agathe approcha les mains croisées :

Je devrais vous donner une bonne leçon mais vous en avez déjà assez bavé. Pourquoi ne prenez-vous pas soin de ce cadeau du ciel ? Pourquoi nentretient-on pas lamour ? Dans la joie comme dans la peinecomme un feu dont il faut sans cesse raviver la flamme ? Si vous me promettez de ne plus gâcher de tels présents, alors partez. Ensemble. Cette fois, laissez vos vieilles peaux au vestiaire, et nemportez que lessentiel : votre tendresse, vos maladresses, et ce sacré courage daimer encore.”

Élise et François se regardèrent, lèvres tremblantes, yeux brillants. Il lui tendit la main. Elle la serra fort, comme pour ne jamais oublier. Les cloches du couvent sonnèrent lheure de la prière ; mais dehors, dans la lumière dorée du soir, deux âmes récitaient, en silence, le plus simple des vœux : se pardonner pour tout, et recommencer.

Sur la route, derrière eux, les collants tristes et la rancune se délitaient, battus par le vent. Devant eux, la liberté, lîle, et le parfum léger dune seconde chance, bien plus précieux que tous les cadeaux du monde.

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Le Cadeau du Destin Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée et alla prendre une douche. Ce vêtement féminin évoquait la vieille peau d’un lézard qui mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur le banc et attendit que sa femme, renouvelée et fraîche, ressorte de la salle de bains. Il ne voulait plus de la femme d’hier, colérique, éternellement insatisfaite, réclamant sans cesse de l’argent. — Peut-être qu’un miracle va se produire et que, pour le Nouvel An, je recevrai une épouse douce ? s’imagina-t-il. Pour cette nouvelle épouse, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’attendait rien de spécial de la part de sa femme. Le plus beau des présents serait qu’elle arrive à laver, sous la douche, toute son amertume. « Et si je brûlais ses collants sur le balcon en faisant un vœu ? Pour qu’elle devienne un peu plus gentille… Qu’elle me reproche des choses au moins un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha à pas de loup du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il sentit le doux parfum de sa femme. Il s’y plongea le visage, s’immobilisa. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de son aimée, même aussi éphémère que son odeur. Il se retourna, s’assit, sortit son cadeau de la poche de sa veste et le posa sur la console tandis que sonnait l’interphone : — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte de l’immeuble. Trois minutes plus tard, il paya le livreur en laissant un généreux pourboire. Ce dernier lui souhaita une bonne année. Sa femme, manifestement aux aguets, lança depuis la salle de bains : — Tu dors ou quoi, mollusque sans cervelle ? Dépêche-toi d’ouvrir, quelqu’un est là ! « Pas de nouvelle épouse… » pensa-t-il. Il posa le bouquet à côté du cadeau, sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire et colla le papier sur la carte avant de la déposer sur le cadeau. Puis il quitta l’appartement pour toujours. Trois ans passèrent. Hôtel à Biarritz. Un client, dans le hall en attendant sa chambre, tomba sur les chaînes russes à la télévision. Sur l’une d’elles, un reportage dans un monastère féminin. Descendant du deuxième étage, le gérant, Constantin, s’arrêta, captivé. Un frisson le parcourut. Le dos glacé de sueur. Dans le visage d’une humble novice, il reconnut sa femme quittée trois ans plus tôt, restée dans la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? demanda la journaliste. — Quand mon mari est parti, je l’ai d’abord vécu comme un cadeau du destin. Ça s’orientait vers le divorce, nous ne pouvions plus nous supporter. — Par « nous », vous voulez dire vous deux ? C’était un choix commun ? — Aujourd’hui, je n’en suis plus sûre. À l’époque, je le croyais, mais maintenant… répondit la sœur Catherine, en larmes. — Et après ? — Chaque jour, j’ai compris que je ne pouvais vivre sans cet homme que je croyais détester. Quand je n’ai plus tenu, je suis venue ici, pour expier tout le mal infligé. La mère supérieure stoppa l’interview, s’empara du micro : — Constantin, je sens que tu m’entends. Élisabeth t’aime toujours. Viens la chercher. Sa place n’est pas ici, mais à tes côtés. Pour le pire et le meilleur… Deux semaines plus tard, devant l’abbaye, un homme, la quarantaine, vêtu d’un bermuda bariolé et d’une chemise fleurie, attendait. Les religieuses refusèrent de le laisser entrer ainsi. Il patienta une demi-heure, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent et que deux sœurs amènent Catherine, vêtue d’une robe simple et d’un foulard. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sous le regard gêné des moniales. La mère Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction… mais vous vous êtes déjà punis vous-même. Pourquoi protéger si peu ce don du Ciel ? Pourquoi abandonner votre amour ? Dans la joie comme dans la peine…
Facteur de risque Un matin tranquille dans un appartement parisien. C’est un dimanche de fin novembre, le ciel est gris, les branches des arbres dénudées. Dans la cuisine, le réfrigérateur ronronne, la bouilloire refroidit, des assiettes du dîner d’hier attendent dans l’évier. Serge, installé à table, pèle une orange avec soin, rangeant méthodiquement les épluchures dans un cendrier. Sa femme, Tatiana, fouille dans le placard du haut à la recherche de filtres pour la cafetière. Sur la chaise près de la fenêtre, la veste de leur fils, Daniel, traîne, avec son sac à dos posé à côté. Leur fille, Anne, a promis de passer partager le déjeuner avec son compagnon que les parents ne connaissent qu’au téléphone. — Tu as deviné son âge, toi ? demande Tatiana sans se retourner. — Va savoir, répond Serge en haussant les épaules. Il a l’air adulte, au téléphone on dirait un homme… Tatiana soupire. Ces derniers mois, elle soupire plus souvent. Serge s’y est habitué, n’y prête plus attention à chaque fois. Il a quarante-six ans, travaille comme ingénieur dans une PME spécialisée en ventilation. La vie suit son cours : boulot, maison, quelques sorties avec les amis. Ses parents sont partis depuis longtemps, il ne reste que la mère de Tatiana, Valérie, qui vit dans l’immeuble d’en face. — Je passerai chez maman après le déjeuner, dit Tatiana. Elle se plaint encore de ses jambes. Les plaintes au sujet de ses jambes durent déjà depuis des années : arthrose, varices, comprimés à prendre. Serge la conduit parfois à la clinique, sans s’agacer, avec plutôt une tendresse résignée. La vieillesse, on n’y échappe pas. Un coup de porte dans le couloir. Daniel entre, grand, mince, casque sur les oreilles. Il enlève ses baskets, fait un signe à son père, retire un écouteur. — M’man, je mangerai plus tard, OK ? Je file à la salle. — Il file à la salle… marmonne Tatiana. Et ses examens, ils vont se passer tous seuls ? — Maman, ça va, répond Daniel, se décalant instinctivement hors de portée. Il ne me reste que deux validations. Serge le regarde et pense à la rapidité avec laquelle son fils a grandi. Hier encore, il l’emmenait faire de la trottinette dans la cour ; aujourd’hui, son fils a des biceps, un tatouage sur le poignet, et mené sa petite vie. Ils vivent comme beaucoup d’autres familles françaises : crédit pour un T3, les vacances une fois l’an, souvent en France — parfois en Espagne ou en Grèce. Des disputes pour des histoires de sous, pour savoir qui sort les poubelles ou téléphone à la belle-mère. Rien d’original. Ces derniers temps, Tatiana est plus souvent fatiguée. Elle s’assoit le soir sur le canapé, jambes repliées sous elle, geignant qu’elles tirent. Serge met ça sur le compte du travail et de la météo. Elle est comptable dans une école, assise devant l’ordinateur toute la journée. Ce jour-là, tout commence non pas à cause de ses jambes, mais de sa mère. Valérie l’appelle au moment où Anne et son compagnon sont arrivés. Sur la table, salade, harengs à la russe et poulet au four. — Tania, la voix tremble, ma main a encore fait des mouvements involontaires… et ma jambe ne répond plus bien… J’ai eu peur. Tatiana blêmit, pousse son assiette. — J’arrive tout de suite, maman. Serge se lève. — J’y vais avec toi. — Reste, tranche-t-elle. Toi, tu restes ici… Anne, reste avec ton invité. Je ne serai pas longue. Serge enfile son manteau quand même. Ils descendent l’escalier, traversent la cour. Chez la belle-mère, ça sent le chou et la lessive. Valérie ouvre elle-même mais se retient au chambranle. — Montre-moi, demande Tatiana en lui prenant la main. C’est quoi qui a fait un mouvement ? — Là… tente de sourire sa mère… C’est peut-être la tension. Serge la regarde, une inquiétude diffuse lui serre le ventre. A soixante-douze ans, Valérie était toujours active, allait à l’église, rendait service à sa voisine. Depuis quelques mois, elle est devenue étourdie, oublie la cuisinière allumée. — On appelle les urgences, tranche-t-il. — Non, ce n’est rien, répond Valérie. Ça va passer. Mais ça ne passe pas. Une heure plus tard, ils sont aux urgences de l’hôpital du quartier. L’air est étouffant, ça sent l’antiseptique. D’autres familles attendent sur les bancs. Valérie part sur un brancard pour des examens. Tatiana fait les cent pas dans le couloir. Serge tente d’appeler Anne pour prévenir qu’ils seront en retard, sans succès. — C’est peut-être juste les nerfs, tente-t-il sans trop savoir à qui il parle. Tatiana acquiesce, le regard dilaté. Le diagnostic tombe le soir. Un médecin à la mine usée les reçoit dans un petit bureau. — Votre mère a des signes d’atteinte neurologique, explique-t-il, les yeux rivés sur son écran. Le scanner n’a pas montré d’AVC aigu, mais il y a suspicion de processus dégénératif. — Un quoi ? bredouille Tatiana. — Nous observons des changements dans le cerveau. Il faut faire des examens complémentaires, consulter au centre spécialisé, voir un neurologue et un généticien. Serge sent son cœur se serrer. Génétique ? Il n’avait jamais pensé que ce mot concernerait sa propre famille. — Vous pensez que c’est héréditaire ? demande-t-il. — Difficile à dire à ce stade. Certaines maladies sont d’origine génétique, mais on doit éliminer d’autres causes. Je vous fais une ordonnance. Ils ressortent dans le couloir, l’odeur de médicaments et d’eau de javel persiste. On ramène Valérie en chambre, épuisée, mais elle fait bonne figure. — Alors, je suis encore en vie ? plaisante-t-elle. Tatiana s’assied à côté, lui prend la main. — Ne plaisante pas avec ça, maman. Serge regarde par la fenêtre la cour plongée dans le soir. Un seul mot tourne en boucle : « héréditaire ». Une semaine plus tard, ils vont au centre hospitalier régional, en neurologie. Tout est plus moderne : portes vitrées, file d’attente électronique, grands écrans. On fait passer un IRM à Valérie, des analyses, elle passe entre les mains du neurologue. Puis, ils rencontrent une femme en blouse blanche : « médecin généticien ». — À la lecture des examens, dit-elle en feuilletant les dossiers, il y a suspicion d’une affection neurodégénérative d’origine génétique : la maladie de Huntington. Vous connaissez ? Serge secoue la tête. Tatiana non plus. — C’est une maladie issue d’une mutation d’un gène : des cellules cérébrales dégénèrent, entraînant mouvements inadaptés, troubles de l’humeur, comportement… La maladie s’aggrave avec le temps. Le ton est posé, presque ordinaire. Serge écoute, glacé. — Mais pourquoi maintenant ? demande Tatiana. Ma mère a plus de soixante-dix ans. — L’âge d’apparition varie. Chez votre mère, c’est relativement tardif. On pourra valider le diagnostic par test génétique. — C’est vraiment héréditaire ? demande Serge. — Oui. Si la mutation est présente, chaque enfant a une chance sur deux d’en hériter. Tatiana pâlit. Serge la soutient. — Donc… commence-t-elle… — Il est possible que vous portiez aussi ce gène, répond calmement la généticienne. On ne peut pas deviner sans test. C’est le but du dépistage prédictif. Un mot neuf pour eux : prédictif. — Et nos enfants ? demande Serge. Le risque est là pour eux aussi ? — Si vous portez la mutation, le risque se transmet. Si non, vos enfants sont épargnés. Silence lourd. La médecin ajoute : — Vous n’êtes aucunement obligés de faire le test. C’est votre choix. On propose toujours un accompagnement psychologique avant. Serge hoche la tête dans le vide. Il pense à Anne et Daniel. Chez eux, le soir, ils rassemblent les enfants dans le salon. — On était avec mamie à l’hôpital, commence Tatiana d’une voix tremblante. Il pourrait s’agir d’une maladie génétique, la maladie de Huntington. Si c’est le cas, on peut la transmettre à ses enfants. — 50 %, complète Serge. Blanc. On n’entend que l’horloge. — Et donc nous aussi ? s’étonne Anne. — Peut-être, répond Tatiana. Il faudra d’abord voir si je porte le gène. — Et comment le savoir ? demande Daniel. — Prise de sang et entretien avec les médecins. Mais c’est un choix très réfléchi. — Et si on refuse ? s’enquiert Anne. — On peut vivre ainsi, dit Serge. Personne ne vous force. — Mais si on fait le test… on apprend juste qu’on est condamné ou pas ? grince Daniel. — Oui, murmure Tatiana. Mais rien ne guérit cette maladie. On apaise juste les symptômes. Silence. Une réalité nouvelle s’est abattue sur la famille. — Je veux savoir, lâche Daniel soudain. S’il y a un test, je veux le faire. Tatiana se retourne. — Tu n’as pas compris… D’abord moi. Ensuite, on voit. — Et si tu refuses ? soupire-t-il. — Ce n’est pas le moment, intervient Serge. — Ça sera quand, alors ? Quand j’aurai un symptôme ? — Assez ! Tatiana sort précipitamment. Je n’en peux plus. Serge regarde les jeunes. — Il nous faut du temps. Ce n’est pas un contrôle à rendre lundi. Les semaines suivantes, le quotidien reprend mais différemment : tout est subordonné à la question du test. Tatiana consulte généticien et psychologue. Serge l’accompagne. On leur explique : — Le test montrera si vous avez la séquence anormale dans ce gène. Si oui, vous développerez la maladie, tôt ou tard. Sinon, vous et vos enfants êtes à l’abri. — Et si je ne veux pas savoir ? demande Tatiana. — C’est un choix aussi. Beaucoup préfèrent ignorer, vivre avec l’incertitude, chacun réagit différemment. — Et pour nos enfants ? insiste Serge. — Adultes, ils décideront. Mais si votre test est négatif, ils seront rassurés. Tatiana serre un mouchoir, pense à Anne bébé à la maternité, à Daniel petit. Elle repense à ses peurs d’alors : maladies bénignes, genoux écorchés. Maintenant, tout est plus grave. — Si je porte la mutation, demande-t-elle, pourra-t-on me licencier ? Refuser une assurance ? — Pour l’instant, la France n’a pas de loi spécifique, mais le résultat est confidentiel. Attention cependant à ce que vous révélez, la réaction des autres est imprévisible. Les soirs, Serge et Tatiana discutent à la cuisine. — Si j’ai ce truc, je ne veux pas qu’on me regarde comme une bombe à retardement, dit-elle. — Je ne te verrai pas autrement, répond-il. — Tu me regardes déjà différemment, corrige-t-elle avec un sourire las. Anne vient leur parler un soir. — J’ai lu sur cette maladie. Il y a des gens qui choisissent de ne pas avoir d’enfants quand ils risquent de la transmettre. — Tu ne sais même pas si tu es concernée, note Serge. — Mais si je le suis ? Si on veut un enfant avec Julien, est-ce que j’en ai le droit moralement ? — Ne parle pas ainsi, s’exclame Tatiana. Tu n’es coupable de rien. — Mais si je transmets ça, ce sera de ma faute. Serge sent la tension. D’un côté, l’envie de vivre normalement ; de l’autre, la peur pour un futur enfant. Daniel s’échappe dans le sport, sort tous les soirs, mais Serge remarque qu’il cherche sur Internet la maladie, le test, l’espérance de vie. — Tu surveilles mon ordi ? reproche Daniel. — Je m’inquiète. — Moi aussi. Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié à l’avance. Un jour, Tatiana reçoit un courrier de l’hôpital, elle peut désormais prendre rendez-vous pour le test. — Je ne sais pas si je tiendrai, murmure-t-elle. — Tiendras-tu à vivre sans savoir ? demande Serge. Elle se tourne vers lui, larmes aux yeux. — Et toi, tu ferais quoi ? Il hésite, écartelé entre « pour savoir, pour prévoir » et « ne touche pas si ça ne fait pas mal ». — Je ne sais pas. Elle va voir sa mère à l’hôpital. Valérie, alitée, regarde par la fenêtre. — On m’a parlé d’un test, questionne Tatiana. — Laisse tomber, j’ai fait assez d’examens. Je sais que mes jours sont comptés. Pense à toi, à tes enfants, mais ne te torture pas. Ce qui doit arriver arrivera. Ses paroles restent dans l’esprit de Tatiana. Ce fatalisme la console et l’agace à la fois. La clinique leur propose un conseil familial. Tous viennent : Tatiana, Serge, Anne, Daniel. Le médecin-généticien et la psy sont en face. — Notre rôle, précise la psychologue, c’est de vous aider à clarifier vos envies, vos craintes. — J’ai peur d’être un fardeau, avoue Tatiana. Qu’on doive me soigner, puis que je devienne méconnaissable. J’ai peur de ne pas connaître mes petits-enfants. Anne regarde le sol, Daniel, la fenêtre. — Et vous ? demande la psy à Anne. — J’ai peur de faire naître un enfant malade. Mais j’ai aussi peur de regretter de ne pas oser. — Moi, dit Daniel, j’ai peur de vivre en pensant que j’ai, ou non, ce truc. Dans les deux cas, ce sera dur. — Et vous, Monsieur ? à Serge. Il soupire. — J’ai peur de ne pas être à la hauteur. De compter les années si Tatiana est malade. Silence. La psychologue acquiesce. — Quelle que soit votre décision, la peur ne disparaîtra pas ; elle changera juste de forme. En sortant, Anne annonce : — J’ai choisi. Je ne passerai pas le test. Mais je ferai attention à ne pas tomber enceinte sans y réfléchir. Si un jour je veux un enfant, il y a la FIV avec sélection embryonnaire. J’ai lu, ça se fait. — C’est cher, dit Serge. — Mais honnête. Je ne tiendrai pas avec une sentence dans la tête. Je préfère vivre avec le risque qu’avec une certitude. Tatiana vacille entre fierté et douleur, sans trouver la force d’aller dans ses bras. — Moi je veux savoir, tranche Daniel. Je veux vivre avec la vérité. — D’abord moi, lui rappelle Tatiana. Ensuite, on verra. — Et si tu ne le fais pas ? Moi, je ne veux pas attendre des années. — On ne va pas s’engueuler dans la rue, calme Serge. Rentrons à la maison. Mais chacun mûrit sa position. En voiture, la radio passe de la variété française sans que personne n’écoute. La semaine suivante, Tatiana s’inscrit au test. Serge l’accompagne. On lui explique que le délai du résultat sera d’un mois à un mois et demi. — C’est long, commente-t-elle. — Moins qu’une vie dans le doute, plaisante Serge (maladroitement). L’attente semble interminable. Le quotidien continue — mais tout le monde est à l’affût du moindre symptôme chez Tatiana. Un soir, Daniel rentre furieux. — Aujourd’hui, le prof de bio a parlé des maladies génétiques. J’avais l’impression qu’il parlait de moi. — Tu pouvais sortir, suggère Tatiana. — Oui, et dire quoi ? « Excusez, je suis peut-être concerné ? » Non merci. Serge pose la main sur son épaule. — Tu ne dois d’explication à personne. — Sauf à vous ! s’énerve Daniel avant de filer. — Je veux que tu vives, lâche Serge. — Et moi, je veux savoir combien de temps… Le jour des résultats, il neige finement. Serge a pris un congé, ils partent ensemble à l’hôpital. Dans la salle d’attente, d’autres familles. Tatiana blêmit, refuse soudain d’entrer. — Nous sommes venus, rappelle Serge doucement. — J’ai changé d’avis. Je ne supporterai pas une mauvaise nouvelle. Il est lui-même terrifié mais ne la force pas. — Tu as le droit de ne pas entrer. Mais la réponse existe de toute façon. — Mais si je ne l’entends pas, nous, on change. L’infirmière les appelle, Serge propose de l’accompagner. Tatiana accepte. Le médecin feuillette les papiers. — Nous avons reçu vos résultats. Je comprends votre inquiétude. Votre séquence génétique est dans la norme. Vous ne portez pas la mutation. Serge met du temps à comprendre. — Ma mère… commence Tatiana. — Votre mère a la maladie, mais vous non. Vos enfants sont hors de danger génétique pour cette affection. Ils se serrent l’un contre l’autre, Tatiana pleure enfin. En ressortant, Serge dit : — Les enfants ne vont pas y croire. — Moi non plus. J’ai l’impression qu’on nous a sortis d’une file d’attente. Le soir, toute la famille se retrouve. Anne a amené un gâteau, Daniel des clémentines. — On est tranquilles pour ça, commente Daniel. — Oui, pour ça, sourit Anne. Mais la vie reste un risque. Tatiana leur souhaite du bonheur, mais pense à sa mère. Après le repas, Anne aide à la vaisselle. — Je me pose encore des questions sur les enfants, confie-t-elle. — Tu as tout ton temps, assure Serge. Tu n’as plus ce risque précis, mais la vie reste risquée. Anne sourit. — Tu philosophes, papa. Daniel zappe machinalement devant la télévision éteinte. Tatiana s’assoit près de lui. — Tu parlais de faire le test ? — Plus besoin, répond-il. J’ai bien assez stressé ce mois-ci. — Moi aussi, confie-t-elle. Il la serre soudain dans ses bras. Le lendemain, Tatiana va voir Valérie. — Maman, je n’ai pas la mutation. Les médecins ont dit. — Dieu merci, j’ai prié pour cela, murmure Valérie. Mais vis ta vie : ne fais pas de ta maison une annexe de l’hôpital. Sur le chemin du retour, Tatiana sent que tout a changé : la vie reprend, mais différemment. Il y aura d’autres épreuves, aucun garantie n’existe. Mais, ce soir-là, ils sont ensemble à table ; et, pour l’instant, c’est suffisant. Serge regarde Tatiana, qui suit des yeux la neige et esquisse un sourire. Sans éclat, sans emphase — le sourire de ceux qui ont traversé la tempête et réapprennent à respirer. — Du thé ? propose-t-il. — Sers-moi, répond-elle. Dans ce simple geste, Serge devine quelque chose d’essentiel. Un cœur à l’écoute, impossible à mesurer scientifiquement.