Le Cadeau du Destin Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée et alla prendre une douche. Ce vêtement féminin évoquait la vieille peau d’un lézard qui mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur le banc et attendit que sa femme, renouvelée et fraîche, ressorte de la salle de bains. Il ne voulait plus de la femme d’hier, colérique, éternellement insatisfaite, réclamant sans cesse de l’argent. — Peut-être qu’un miracle va se produire et que, pour le Nouvel An, je recevrai une épouse douce ? s’imagina-t-il. Pour cette nouvelle épouse, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’attendait rien de spécial de la part de sa femme. Le plus beau des présents serait qu’elle arrive à laver, sous la douche, toute son amertume. « Et si je brûlais ses collants sur le balcon en faisant un vœu ? Pour qu’elle devienne un peu plus gentille… Qu’elle me reproche des choses au moins un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha à pas de loup du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il sentit le doux parfum de sa femme. Il s’y plongea le visage, s’immobilisa. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de son aimée, même aussi éphémère que son odeur. Il se retourna, s’assit, sortit son cadeau de la poche de sa veste et le posa sur la console tandis que sonnait l’interphone : — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte de l’immeuble. Trois minutes plus tard, il paya le livreur en laissant un généreux pourboire. Ce dernier lui souhaita une bonne année. Sa femme, manifestement aux aguets, lança depuis la salle de bains : — Tu dors ou quoi, mollusque sans cervelle ? Dépêche-toi d’ouvrir, quelqu’un est là ! « Pas de nouvelle épouse… » pensa-t-il. Il posa le bouquet à côté du cadeau, sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire et colla le papier sur la carte avant de la déposer sur le cadeau. Puis il quitta l’appartement pour toujours. Trois ans passèrent. Hôtel à Biarritz. Un client, dans le hall en attendant sa chambre, tomba sur les chaînes russes à la télévision. Sur l’une d’elles, un reportage dans un monastère féminin. Descendant du deuxième étage, le gérant, Constantin, s’arrêta, captivé. Un frisson le parcourut. Le dos glacé de sueur. Dans le visage d’une humble novice, il reconnut sa femme quittée trois ans plus tôt, restée dans la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? demanda la journaliste. — Quand mon mari est parti, je l’ai d’abord vécu comme un cadeau du destin. Ça s’orientait vers le divorce, nous ne pouvions plus nous supporter. — Par « nous », vous voulez dire vous deux ? C’était un choix commun ? — Aujourd’hui, je n’en suis plus sûre. À l’époque, je le croyais, mais maintenant… répondit la sœur Catherine, en larmes. — Et après ? — Chaque jour, j’ai compris que je ne pouvais vivre sans cet homme que je croyais détester. Quand je n’ai plus tenu, je suis venue ici, pour expier tout le mal infligé. La mère supérieure stoppa l’interview, s’empara du micro : — Constantin, je sens que tu m’entends. Élisabeth t’aime toujours. Viens la chercher. Sa place n’est pas ici, mais à tes côtés. Pour le pire et le meilleur… Deux semaines plus tard, devant l’abbaye, un homme, la quarantaine, vêtu d’un bermuda bariolé et d’une chemise fleurie, attendait. Les religieuses refusèrent de le laisser entrer ainsi. Il patienta une demi-heure, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent et que deux sœurs amènent Catherine, vêtue d’une robe simple et d’un foulard. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sous le regard gêné des moniales. La mère Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction… mais vous vous êtes déjà punis vous-même. Pourquoi protéger si peu ce don du Ciel ? Pourquoi abandonner votre amour ? Dans la joie comme dans la peine…

Un cadeau du destin

Élise ôta ses collants dun air lassé, les suspendit au crochet de lentrée puis fila sous la douche. Ce bout de tissu avait lair dune vieille peau de serpent prête à tomber. François, son mari, entra dans lappartement, sassit sur le petit banc du hall et attendit que sa femme, métamorphosée, ressorte de la salle de bains toute fraîche du jour.

Lépouse dhier ? Plus aucune envie den entendre parler. Elle était grincheuse, perpétuellement insatisfaite, et réclamait sans arrêt de largent : « Donne-moi des euros, François, tu crois quils poussent dans le jardin, tes billets ? »

Peut-être peut-être que pour le Nouvel An, jaurai droit à une femme gentille, avec un sourire Ce serait bien comme cadeau, non ? rêvassait notre François.

Pour cette épouse pleine de douceur (imaginaire, certes), il avait acheté un cadeau : un abonnement dun an au spa du quartier et une carte cadeau pour le magasin de parfums chic près de la place de la République. Lui, il nattendait rien de sa chère Élise, surtout rien d’impressionnant. Le plus beau des présents aurait été quelle laisse derrière elle, sous la douche, son caractère volcanique et épuisant.

« Et si je prenais ses collants pour les brûler sur le balcon, en faisant un vœu ? Juste pour quelle me harcèle un peu moins Passe encore si cest une fois par jour, mais plusieurs fois, là, cest trop »

Sur la pointe des pieds, il sapprocha du crochet, tendit la main vers les collants et sentit un effluve léger, son parfum à elle. Il resta là, le nez plongé dans ce tissu. Sa tête commença à tourner. Non, il ne pouvait pas détruire la moindre miette de sa femme adorée, même une trace aussi fugace que son odeur.

Il fit demi-tour, sassit sur la chaise, sortit de la poche de sa veste le paquet cadeau quil posa sur la commode.

À ce moment, linterphone retentit.

Livraison de fleurs !

Troisième étage, appartement douze, répondit François en ouvrant la porte dentrée de limmeuble.

Deux minutes plus tard, il régla le livreur bien en euros, évidemment et ajouta un pourboire généreux. Le livreur lui souhaita une belle nouvelle année.

Visiblement, Élise avait entendu quelque chose. Sa voix retentit, légèrement étouffée par la porte de la salle de bains :

Tu tes endormi, mollusque sans cervelle ? Réveille-toi, du nerf, ouvre la porte, ya quelquun !

« Bon, ce nest pas aujourdhui que jaurai une nouvelle épouse », pensa François avec fatalisme.

Il posa le bouquet à côté du cadeau. Il sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire dessus et le colla sur ladite carte. Il plaça le tout au-dessus du cadeau.

Puis, sans un mot, il quitta lappartement, pour toujours.

Trois ans passèrent.

Dans un hôtel à Saint-Denis de la Réunion, un touriste patientait pour lenregistrement. Pour passer le temps, il zappait sur les chaînes françaises. Soudain, il sarrêta sur un reportage dans un couvent de Provence. De lescalier descendit un homme, Gérard, le manager de lhôtel, qui fut aussitôt happé par la scène à lécran.

Il sentit un frisson parcourir tout son corps, une vague glacée lui remonter le dos. Parmi les sœurs à lair modeste et réservé, il reconnut sans le moindre doute son épouse, celle quil avait quittée trois ans plus tôt, sans même attendre quelle finisse sa douche.

Quest-ce qui vous a poussée à entrer dans les ordres ? demanda la journaliste.

Quand mon mari ma quittée, jai dabord pris cela comme un cadeau du destin. Après tout, notre mariage touchait à sa fin, on ne se supportait plus.

Quand vous dites on, cétait réellement le ressenti des deux côtés ? Question réciproque, donc ?

À lépoque, oui Enfin, cest ce que je croyais. Mais aujourdhui La voix dÉlise trembla et des larmes coulèrent.

Et ensuite ?

Ensuite, chaque jour, jai compris un peu plus que je ne pouvais pas vivre sans cet homme, ce même homme que je pensais détester. Un jour, à bout de forces, jai toqué à la porte de ce couvent

Savez-vous ce qu’il est devenu, votre mari ?

Pas grand-chose. Je sais juste quil est parti loin de la France. Au début, jai cru à une mauvaise blague. La semaine suivante, son patron ma appelée, prêt à augmenter son salaire de trente pour cent pour quil revienne. Après, ce sont ses amis qui ont téléphoné pour des histoires de petites dettes à rembourser. Puis les associations de bienfaisance sen sont mêlées. On sinquiétait de la disparition soudaine dun excellent bénévole… Jessayais de me convaincre que jétais enfin libre, mais après deux mois, jai commencé à manquer dair pas au sens propre, hein, mais il était devenu fade, comme de leau plate. Les plats navaient plus de goût. Quimporte ce que je mangeais, cétait insipide. Même mhabiller navait plus de sens. Pour qui ? Pourquoi ? Je sombrais. Cest pour cela que je suis venue, ici, expier un peu du mal que jai pu faire

Linterview fut bientôt interrompue par Mère Agathe, la supérieure. Petite et fière, elle sapprocha, prit le micro.

Gérard, je sais que tu entends, là, derrière ton écran. Élise taime toujours. Prends lavion, viens la chercher. Sa place nest pas ici, mais près de toi, dans les hauts comme dans les bas

Deux semaines plus tard, devant la grille du monastère, un homme dâge mûr attendait, moulé dans un bermuda à fleurs et une chemise criarde. Dans cette tenue, les sœurs refusèrent de le laisser entrer. Il patientait depuis une demi-heure. Finalement, la porte souvrit, et on amena Élise en robe longue, le visage enveloppé dun fichu.

Ils se jetèrent dans les bras lun de lautre. Les sœurs, gênées, détournèrent pudiquement le regard.

Agathe approcha les mains croisées :

Je devrais vous donner une bonne leçon mais vous en avez déjà assez bavé. Pourquoi ne prenez-vous pas soin de ce cadeau du ciel ? Pourquoi nentretient-on pas lamour ? Dans la joie comme dans la peinecomme un feu dont il faut sans cesse raviver la flamme ? Si vous me promettez de ne plus gâcher de tels présents, alors partez. Ensemble. Cette fois, laissez vos vieilles peaux au vestiaire, et nemportez que lessentiel : votre tendresse, vos maladresses, et ce sacré courage daimer encore.”

Élise et François se regardèrent, lèvres tremblantes, yeux brillants. Il lui tendit la main. Elle la serra fort, comme pour ne jamais oublier. Les cloches du couvent sonnèrent lheure de la prière ; mais dehors, dans la lumière dorée du soir, deux âmes récitaient, en silence, le plus simple des vœux : se pardonner pour tout, et recommencer.

Sur la route, derrière eux, les collants tristes et la rancune se délitaient, battus par le vent. Devant eux, la liberté, lîle, et le parfum léger dune seconde chance, bien plus précieux que tous les cadeaux du monde.

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Le Cadeau du Destin Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée et alla prendre une douche. Ce vêtement féminin évoquait la vieille peau d’un lézard qui mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur le banc et attendit que sa femme, renouvelée et fraîche, ressorte de la salle de bains. Il ne voulait plus de la femme d’hier, colérique, éternellement insatisfaite, réclamant sans cesse de l’argent. — Peut-être qu’un miracle va se produire et que, pour le Nouvel An, je recevrai une épouse douce ? s’imagina-t-il. Pour cette nouvelle épouse, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’attendait rien de spécial de la part de sa femme. Le plus beau des présents serait qu’elle arrive à laver, sous la douche, toute son amertume. « Et si je brûlais ses collants sur le balcon en faisant un vœu ? Pour qu’elle devienne un peu plus gentille… Qu’elle me reproche des choses au moins un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha à pas de loup du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il sentit le doux parfum de sa femme. Il s’y plongea le visage, s’immobilisa. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de son aimée, même aussi éphémère que son odeur. Il se retourna, s’assit, sortit son cadeau de la poche de sa veste et le posa sur la console tandis que sonnait l’interphone : — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte de l’immeuble. Trois minutes plus tard, il paya le livreur en laissant un généreux pourboire. Ce dernier lui souhaita une bonne année. Sa femme, manifestement aux aguets, lança depuis la salle de bains : — Tu dors ou quoi, mollusque sans cervelle ? Dépêche-toi d’ouvrir, quelqu’un est là ! « Pas de nouvelle épouse… » pensa-t-il. Il posa le bouquet à côté du cadeau, sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, inscrivit le code de sa carte bancaire et colla le papier sur la carte avant de la déposer sur le cadeau. Puis il quitta l’appartement pour toujours. Trois ans passèrent. Hôtel à Biarritz. Un client, dans le hall en attendant sa chambre, tomba sur les chaînes russes à la télévision. Sur l’une d’elles, un reportage dans un monastère féminin. Descendant du deuxième étage, le gérant, Constantin, s’arrêta, captivé. Un frisson le parcourut. Le dos glacé de sueur. Dans le visage d’une humble novice, il reconnut sa femme quittée trois ans plus tôt, restée dans la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? demanda la journaliste. — Quand mon mari est parti, je l’ai d’abord vécu comme un cadeau du destin. Ça s’orientait vers le divorce, nous ne pouvions plus nous supporter. — Par « nous », vous voulez dire vous deux ? C’était un choix commun ? — Aujourd’hui, je n’en suis plus sûre. À l’époque, je le croyais, mais maintenant… répondit la sœur Catherine, en larmes. — Et après ? — Chaque jour, j’ai compris que je ne pouvais vivre sans cet homme que je croyais détester. Quand je n’ai plus tenu, je suis venue ici, pour expier tout le mal infligé. La mère supérieure stoppa l’interview, s’empara du micro : — Constantin, je sens que tu m’entends. Élisabeth t’aime toujours. Viens la chercher. Sa place n’est pas ici, mais à tes côtés. Pour le pire et le meilleur… Deux semaines plus tard, devant l’abbaye, un homme, la quarantaine, vêtu d’un bermuda bariolé et d’une chemise fleurie, attendait. Les religieuses refusèrent de le laisser entrer ainsi. Il patienta une demi-heure, jusqu’à ce que les portes s’ouvrent et que deux sœurs amènent Catherine, vêtue d’une robe simple et d’un foulard. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sous le regard gêné des moniales. La mère Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction… mais vous vous êtes déjà punis vous-même. Pourquoi protéger si peu ce don du Ciel ? Pourquoi abandonner votre amour ? Dans la joie comme dans la peine…
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