Maman, souris un peu
Éléonore détestait ces après-midis où les voisines débarquaient chez elles et suppliaient sa mère de chanter.
Allez, Françoise, encore une chanson à nous, tu as une si belle voix et tu danses comme personne ! Et là, sa mère lançait la mélodie, les voisines reprenaient le refrain, et tout le monde finissait par gambiller dans le jardin.
À l’époque, Éléonore vivait avec ses parents dans un petit village du Limousin. Son petit frère, Séraphin, navait alors que huit ans. Sa mère, toujours joyeuse et sociable, raccompagnait tout le monde à la porte :
Revenez quand vous voulez, c’était chouette, les filles ! Et les voisines juraient de repasser bientôt.
Mais Éléonore ne supportait pas ces numéros publics : elle avait honte. En cinquième, elle avait pris son courage à deux mains :
Maman, arrête de chanter et de danser, sil te plaît… Je suis gênée. Même elle, dailleurs, n’aurait pas su dire pourquoi.
Aujourd’hui encore, adulte et mère à son tour, elle ne s’explique pas vraiment cette gêne. Mais Françoise lui avait répondu :
Ma Léo, ne sois pas gênée quand je chante, au contraire ! Réjouis-toi. Tu sais, je ne vais pas chanter et danser toute ma vie, autant profiter maintenant, tant que je suis jeune
À ce moment-là, Éléonore ne comprenait pas on ne sait jamais ce que la vie nous réserve.
L’année de sixième pour Éléonore, son frère en CE1, leur père est parti. Sac à la main, il a tourné les talons, et plus jamais il nest revenu. Éléonore se demandait depuis longtemps pourquoi ses parents sétaient séparés. Plus grande, elle avait fini par demander :
Maman, pourquoi papa est parti, en fait ?
Tu comprendras quand tu seras adulte, avait répondu Françoise.
Sa mère ne lui avait jamais dit la vérité : ce jour-là, elle était rentrée chez elle en oubliant son portefeuille avec tout son argent, la poisse ! Elle n’imaginait pas quen ouvrant la porte, à onze heures du matin, elle tomberait sur une scène pathétique : son mari bien installé dans le lit conjugal… avec Justine, la voisine den face ! Son mari l’accueille avec un sourire gêné comme sil demandait : « Tu voulais quelque chose ? »
Le soir, gros scandale en perspective, heureusement les enfants jouaient dehors.
Tes affaires sont prêtes, elles tattendent dans la chambre. Pars. Je ne te pardonnerai jamais.
Paul savait quelle allait vraiment le mettre à la porte, mais tenta tout de même :
Françoise, on ne pourrait pas oublier ça ? J’ai déconné, c’est tout. On a deux enfants, tout de même
Jai dit OUT ! Et Françoise est allée senfermer dans le jardin.
Paul fit ses valises et sen alla. Françoise l’observait discrètement du coin de la maison, dévastée. Plus jamais elle ne voudrait le revoir, la trahison avait rongé son cœur.
Pas grave, on s’en sortira, les enfants et moi, se disait-elle en sanglotant. Non, je ne lui pardonnerai pas.
Effectivement, elle na jamais pardonné. Seule avec deux enfants, elle craignait la galère, mais la réalité fut encore pire que ce quelle imaginait. Elle enchaînait deux boulots : femme de ménage le jour, boulangère la nuit. Elle ne dormait plus, et son sourire, sil existait encore, on pouvait le chercher.
Malgré tout, Éléonore et Séraphin voyaient leur père, qui sétait installé à quelques maisons de là. Justine avait un fils du même âge que Séraphin ils étaient même dans la même classe. Françoise ninterdisait jamais à ses enfants daller voir leur père ; parfois tous les trois jouaient dans la cour du père. Mais pour le goûter, ils rentraient toujours chez eux : Justine les laissait jouer, mais pas question de leur servir une madeleine.
Le fils de Justine venait parfois avec eux à la maison, ce qui faisait lever les sourcils des voisines. Françoise les nourrissait tous joyeusement, sans rancune pour le beau-fils de son ex. Pourtant, elle, elle ne riait plus jamais. Gentille, attentive, mais devenue silencieuse et fermée.
Éléonore, en rentrant du collège, espérait toujours parler un moment avec sa mère, alors elle racontait tout :
Maman, imagine-toi : Baptiste a amené un chaton à lécole, et il a miaulé toute la matinée. Notre prof pensait que c’était Baptiste lui-même, elle la même grondé. On a dû dénoncer le chat, alors elle a viré Baptiste ET son chat, et convoqué leur mère !
Oui Daccord répondait sa mère, lointaine.
Éléonore voyait bien que rien ne faisait plaisir à sa mère, et la nuit elle lentendait pleurer, longtemps, devant la fenêtre du salon. Ce nest quadulte quelle a compris.
Ma pauvre maman devait être tellement crevée, à bosser nuit et jour. Elle devait manquer de vitamines aussi sûrement. Pourtant, elle sest toujours démenée pour nous. On avait toujours des vêtements propres et soignés, tout repassé, jamais rien de travers, se souvenait souvent Éléonore.
À lépoque, elle suppliait :
Maman, tu veux pas sourire ? Ça fait si longtemps que je tai pas vue sourire.
Françoise aimait énormément ses enfants, mais à sa manière : elle ne les couvait pas d’éloges, mais elle ne manquait jamais de les féliciter quand ils avaient de bonnes notes, ou remerciait quand ils ne lui causaient pas dennuis. Elle leur faisait de bons petits plats on pouvait manger sur le carrelage, la maison était nickel.
Éléonore ressentait lamour de sa mère lorsquelle lui tressait les cheveux. Sa main caressait doucement la tête de sa fille, l’air triste, les épaules affaissées. Françoise a commencé à perdre ses dents très jeune, et contrairement à d’autres, elle na jamais songé à les remplacer.
Après le brevet, Éléonore n’a même pas envisagé d’aller au lycée : pas question de laisser sa mère seule. De toutes façons, pour étudier, il aurait fallu déménager et où trouver largent ? Elle a trouvé un emploi de vendeuse à lépicerie du coin, pas loin de chez elles, pour aider sa mère. Séraphin grandissait vite il avait toujours besoin de chaussures, de vêtements neufs, évidemment.
Un jour, à lépicerie, arrive un nouveau client non du village, mais du bourg voisin : Arnaud. Il tomba tout de suite sous le charme dÉléonore, même s’il avait neuf ans de plus.
Comment tu tappelles, jolie demoiselle ? Jtai jamais vue ici, pourtant je passe souvent.
Éléonore, et vous, je ne vous avais jamais remarqué non plus.
Jhabite à huit kilomètres dici, au village de Saint-Sylvestre. Et moi, cest Arnaud.
Cest ainsi quils ont fait connaissance. Après ça, Arnaud venait de plus en plus souvent à lépicerie, la voiture pleine de projets. Il attendait Éléonore à la sortie du travail, ils faisaient des balades en voiture, se racontaient tout. Il la même emmenée chez lui : il vivait avec sa mère, gravement malade. Sa femme l’avait quitté pour aller faire sa vie à Limoges, emmenant leur fille et le laissant, lui, soccuper de belle-maman.
Mais Arnaud avait une grande maison, un beau jardin, de la crème fraîche, de la viande au congélateur, et des bonbons à offrir. Éléonore sétait sentie bien, pour une fois. Sa belle-mère restait cloîtrée dans sa chambre.
Dis, Éléonore, on se marie ? Jte veux vraiment, mais je te préviens tout de suite : faut soccuper de ma mère, mais je taiderai, je promets.
Éléonore ne disait rien, mais en fait elle était ravie. Soccuper dune mère malade ? Ce nétait pas la mer à boire :
Au moins, je mangerai à ma faim, avec de la crème et du bon rôti ! pensa-t-elle sans oser le dire à voix haute. Daccord Pourquoi pas ?
Arnaud rayonnait :
Léo, tu me rends fou de joie, tu sais Je croyais jamais quune fille jeune accepterait un gars comme moi, divorcé, père de famille. Je tassure, je ne te rendrai jamais malheureuse.
Ils se marièrent, et Éléonore alla sinstaller chez Arnaud, à Saint-Sylvestre. Pour être honnête, elle navait même plus envie de retourner chez elle : Séraphin avait grandi, il faisait ses études à Limoges pour devenir garagiste, ne rentrant que le week-end.
Le temps passa, Éléonore était réellement heureuse avec Arnaud. Elle mit au monde deux garçons coup sur coup. Elle ne travaillait pas, avec la maison, le potager et les marmots et puis la belle-mère finit par partir pour de bon, deux ans après leur mariage. Mais la ferme demandait encore beaucoup defforts, et Arnaud veillait au grain : Touche pas aux seaux de lait, cest moi qui porte, tas quà traire la vache, donner le blé aux poules Les gros trucs, cest pour moi !
Éléonore le savait bien, son Arnaud laimait et ses enfants, il leur aurait décroché la lune. Elle sétait adaptée à la vie rurale, même si chez sa mère il ny avait jamais eu un tel bazar ! Et Arnaud était un homme généreux :
Léo, et si on portait de la viande, du lait et de la crème à ta mère ? Elle, elle doit tout acheter, alors quici, tout est maison.
Françoise acceptait les cadeaux, mais jamais un sourire même avec ses petits-fils sur les genoux, rien à faire, elle restait stoïque. Ils lui rendaient visite aussi souvent quils pouvaient, et Éléonore se désolait, impuissante.
Léo, pourquoi tu ne vas pas voir le curé ? Peut-être il aurait une idée, proposa Arnaud.
Le curé promit de prier pour Françoise, et recommanda :
Demande à Dieu que ta maman croise la route dun homme bien.
Éléonore priait.
Un jour, Françoise demanda discrètement à sa fille :
Dis, tu pourrais me prêter un peu dargent ? Je me suis décidée : je vais me faire refaire les dents.
Oh maman, attends ! Je toffre tout, ça me fait plaisir ! Mais elle savait que sa mère tiquerait à l’idée dêtre entièrement prise en charge.
Elle remit la somme, que Françoise promettait déjà de rembourser. Pendant un temps, Éléonore nalla pas chez sa mère, elles se parlaient au téléphone. Arnaud était occupé à aider son oncle Georges, fraîchement débarqué de Limoges où sa femme lavait mis dehors maison achetée, papiers à régler, Arnaud en faisait son affaire.
Parfois, Éléonore laccompagnait pour voir Georges. Puis, un soir, Arnaud revint tout souriant :
Tiens-toi bien : jcrois que tonton Georges va se remarier. Lautre jour, il était pendu au téléphone, et à lécouter…
Eh bien, il a raison ! sexclama Éléonore. Un homme comme lui, il va pas rester tout seul avec sa grande maison.
Georges vient les inviter en personne, peu après.
Je voulais vous convier chez moi : jai retrouvé mon premier amour, elle était avec moi à lécole. Demain, elle sinstalle à la maison. Venez nous voir après-demain !
Ce jour-là, Arnaud et Éléonore arrivèrent chez Georges avec des cadeaux. Quand Éléonore entra dans la pièce, elle resta clouée sur place. Cétait sa mère, Françoise. Gênée mais souriante, et miracle ! radieuse.
Maman ! Je suis tellement heureuse Mais pourquoi tu ne nous as rien dit ?
Je ne voulais rien dire avant que ce soit vraiment sérieux. On ne sait jamais…
Et Georges, tu pouvais pas prévenir non plus ?
Je craignais quelle change davis Mais regarde comme on est heureux, maintenant !
Arnaud et Éléonore étaient fous de joie : enfin, Françoise retrouvait le sourire. Et cette fois, il était pour de bon.
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