Il part souhaiter la bonne année à son ex-femme pendant les douze coups de minuit… et retrouve toutes ses affaires sur le palier

Encore elle ? murmurai-je en figeant quelques secondes, la coupe de salade dans la main, alors que ma femme, Émilie, détournait brusquement son regard, faisant taire son portable quelle posa écran vers la table. Elle fit mine de ne pas entendre, et je sentis déjà en elle ce soupçon dorage à lhorizon.

De qui tu parles, Marc ? Sil te plaît, ce nest pas la soirée pour commencer, répondit-elle, grimaçant comme si une douleur la lançait soudain. Elle saisit une clémentine, léplucha sans lever les yeux, feignant lindifférence. Cétait le bureau. Les bilans de fin dannée, le serveur qui bug, le technicien est en panique Tu connais ça, tout le monde sagite en décembre.

Émilie reposa lentement le saladier de macédoine, la coupe en cristal sonna légèrement. Un doux parfum de sapin se mêlait à celui du chapon rôti à lail, et aux effluves de son eau de parfum quelle sétait offerte tout à lheure. La télévision bruissait en fond, des voix enthousiastes célébraient cette fin dannée. Mais en quelques instants, la magie de la fête sétait dissipée, séchappant comme du champagne éventé.

Marc, il est dix heures. On est le 31, réveillon du Nouvel An. Quel informaticien ? Pourquoi ton téléphone affichait « Claire » ? Jai vu, je ne suis pas aveugle.

Javalai ma salive et posai ma clémentine, moitié pelée, avant daffronter enfin son regard. Le mélange dagacement et de culpabilité dans ses yeux, ce même cocktail qui mempoisonnait la vie depuis six mois déjà.

Bon, daccord, cétait Claire, et alors ? Elle peut avoir un souci. On a passé dix ans ensemble, on a une fille, même si elle est adulte maintenant. Je ne peux pas lenvoyer promener si elle a vraiment besoin.

Elle a une fille, oui, mais tu as UNE femme : moi, insista Émilie, glaciale. On sétait promis cette année : juste nous deux. Pas ta mère, pas mes amies, et surtout pas Claire.

Émilie, sois humaine saffola-t-elle, bondissant pour faire les cent pas. Elle a une fuite à la salle de bains, leau jaillit partout, le robinet est bloqué, le plombier ne viendra pas un 31 tout le monde est déjà ivre. Si elle inonde ses voisins, ça va coûter une fortune. Tu veux vraiment que jattende quelle vienne pleurer pour de largent, alors que sa paye ne suffit pas ?

Je lécoutais, mais aucune de ces histoires ne me convainquait davantage que les quatre précédentes ce mois-ci. La voiture qui cale sur lA10, et Marc qui saute dans la nuit avec un bidon. Besoin daccrocher des rideaux vertige sur la chaise, évidemment. Lautre fois, une crise cardiaque simulée, et Marc accourut, médocs à la main.

Claire lex de Marc était du genre à provoquer la catastrophe et à savoir lexporter. Pourtant, il y a trois ans, au début de mon mariage avec Marc, elle jurait ne plus vouloir le voir. Mais sitôt quil eut une promotion et une nouvelle voiture, son quotidien se transforma en un festival perpétuel dincidents domestiques.

Marc, repris-je dun ton atone, calme, si tu franchis cette porte, tu ne reviens pas.

Oh ça va, arrête ton cinéma ! Je vais juste fermer un robinet, poser un collier, maximal quarante minutes, promis ! Dici onze heures et demie, je suis rentré, tu nauras même pas ouvert le champagne ! Mets-toi à sa place !

Déjà il farfouillait pour retrouver son jean, troqué il y a une demi-heure pour un survêtement.

Elle a une fille, répétai-je. QuAnaïs se débrouille.

Anaïs est à la montagne, sans réseau ! Cest pas de chance, cest tout ! Émilie, reprends-toi, cest limprévu. Je reviens vite, regarde si tu veux je tappelle en visio, tu verras la fichue fuite.

Il sapprocha pour membrasser la joue, distraitement, comme on valide une case. Il sentait le gel douche, et cette promesse de vie tranquille que javais tenté de bâtir depuis trois ans. Je ne bronchai pas, ne rendant pas son baiser. Jétais déjà froide, immobile au beau milieu du salon décoré pour la fête.

Je tavertis dis-je, la fixant sur une fissure du mur.

Oh, on va arrêter le drame, lança-t-il en fermant sa doudoune. « Ne reviens pas, ne reviens pas ». Mais oui, je serai là dans une heure et on rira de ta jalousie. Touchez pas aux salades sans moi !

La porte dentrée claqua, un verrou tourna. Le silence tomba, à peine dérangé par le présentateur télé enchanté : « Et maintenant, chanson de lannée ! »

Je restai une minute figée. Puis je mapprochai de la fenêtre troisième étage, la vue parfaite du jardin en contrebas. Je vis Marc, qui déguerpissait de limmeuble, manquant glisser sur la neige durcie, grattant la pare-brise à la hâte et sélançant dans la nuit, moteur rugissant. Il ne roulait pas pour sauver une fuite. Il roulait comme pour sen libérer.

Je regagnai la table. La macédoine, le « hareng sous la couette », les tartelettes au foie gras, le plateau de charcuterie, laspic que javais fait pendant six heures, limpide. Dans le four, un canard aux pommes. Deux jours pour tout préparer. Il y avait même une canne à pêche high-tech, emballée et déposée sous le sapin ce fameux cadeau dont il rêvait.

Je massis, et là, vis le téléphone de Marc, oublié dans la panique.

Mon cœur manqua un battement. Dordinaire, il lemportait tout le temps, jusque dans la salle de bain. Lalarme de Claire avait dû vraiment laveugler.

Lécran salluma, et le nom de lexpéditrice, imposant : « Claire ».

Je connaissais son code : la date de naissance dAnaïs. Je navais jamais fouillé, par principe. Mais ce soir, mon monde chutait, et je voulais comprendre.

Je pianotai les chiffres. Ouvris les messages.

Le dernier texto de Claire, daté dil y a une minute :

« Mon chéri, tu arrives ? Les invités sont presque tous là, Anaïs et sa fiancée tattendent à table. Jai préparé ton mille-feuille préféré. Le champagne décapsulé ! »

Je lus plusieurs fois. « Anaïs et sa fiancée tattendent ». Anaïs, censée être à la montagne, sans réseau. « Les invités sont là ». « Mille-feuille ».

Je fis défiler plus haut. Aucun mot sur la fuite. Pas un mot deau, de drame. À la place, une ribambelle de messages :

14h30. Claire : « Tu pourras téchapper ? Trouve un prétexte crédible, dis que jai de la tension. »

14h35. Marc : « Je trouverai. Émilie prépare tout, ça me met mal à laise, mais envie dêtre là. Avec elle, cest fade, elle fait toujours la tête. »

15h00. Claire : « Arrête de râler. Le Nouvel An, cest familial. Nous sommes ta famille. Elle nest quun accessoire à ton appartement. On tattend à onze heures. »

Je reposai le téléphone, parfaitement serein. Comme si un brouillard sétait soudain levé, et tout, se montrait limpide.

« Accessoire à ton appartement. »

Voilà, tout sexpliquait.

Lappart, cétait le mien, héritage de mes parents. Marc était venu avec une valise et un prêt sur une vieille petite Peugeot, que nous avons remboursé ensemble. Trois ans ici, pas un centime pour la déco, mais toujours à secourir son ex, car « là-bas, ils crèvent la dalle ».

Il était 22h45. Une heure avant minuit.

Je me levai, allai dans la chambre. Sortis la grande valise à roulettes, celle de notre voyage de noces à Nice. Je louvris sur le lit.

Il fallait faire vite, précisément. Les chemises, cette fois, je les jetai en boule, sur les cintres, au lieu de les plier. Jeans, pulls, tee-shirts, tout fut glissé sans cérémonie. Chaussettes et caleçons vidés dun geste du tiroir.

La valise fut vite pleine. Je la refermai, massis dessus, et verrouillai tout.

Il restait encore des affaires

Je memparai des grands sacs-poubelles résistants. Dans lun, toutes ses paires de chaussures : bottes, baskets, pantoufles. Dans lautre, anorak, bonnet, écharpe. Dans un troisième, ses affaires de salle de bain : rasoir, brosse à dents, déodorant, un flacon de shampoing.

Je travaillais comme un automate, débarrassant rageusement mon espace avant les douze coups de minuit.

Mon regard tomba sur la boîte du fameux moulinet sous le sapin. Je la déchirai, y fourrai la canne à pêche, la boîte daccessoires trouvée sur le balcon. Le tout enseveli dans le sac des manteaux.

23h15.

Jamenai la valise et les trois gros sacs sur le palier. Je mhabillai, mis mes bottes, et malgré le poids, la colère me donna la force de déposer tout ce fatras près de lascenseur.

Jempilai les sacs, la valise, et posai, bien en vue, le téléphone oublié de Marc tout au-dessus.

Je retournai dans lappartement, pris un papier et écrivit au feutre noir : « BONNE ANNÉE ! BONHEUR EN FAMILLE ! » que je scotchais sur la valise.

Je rentrai chez moi, verrouillai la porte, puis lenjambai avec le verrou de nuit.

23h30.

Je coupai le four. Le canard parfumait la cuisine. Je découpai la meilleure part, une cuisse aux pommes, la posai dans mon assiette. Je me servis une flûte de champagne frais.

Calme. Lappartement était calme, latmosphère soudain légère. Aucune obligation de servir qui que ce soit, ni de supporter la culpabilité dans mon dos.

Je minstallai près de la guirlande clignotante, en mode doux.

Au poste, le président démarrait son discours. Je regardai les bulles dans mon verre.

« Cette année fut difficile… » disait-il.

Cest bien vrai, murmurai-je. Mais la prochaine sera bien meilleure.

Minuit. Carillon.

Je fis le vœu de ne plus jamais me laisser traiter comme un paillasson.

Douze coups ! Marseillaise. Dehors, les feux dartifice éclataient, colorant la ville de mille éclats.

Je trinquai, dégustai une bouchée de canard. Délicieux. Vraiment délicieux.

Une demi-heure plus tard, je savourais une part de bûche quand quelquun sonna.

Dabord bref, déterminé. Marc rentrait, « vite fait », sans doute. Est-ce que Claire lavait déçu, ou son besoin de son portable le rappelait à lordre ? Avait-il juste estimé quune heure suffisait pour « sauver la face » ?

Je ne bougeai pas, lisant tranquillement dans mon fauteuil.

Deuxième sonnerie, plus longue, insistante.

Puis le bruit dune clé dans la serrure. Tour, retour, coincé. Marc tripotait ses clés. Rien.

Émilie ! Appelle-t-il, la voix étouffée par la porte. Tu fais quoi ? Je suis rentré ! Ouvre, le verrou est mis !

Je tournai une page de mon roman.

Tu dors ou quoi ? insista-t-il, la tension montant. Ouvre, cest moi ! Jai oublié mon portable, tu ten rends compte ? Jai même pas eu le temps de finir chez elle, jai fermé le robinet et filé !

Ça coulait, ce mensonge, spontané Je souris presque, admirant sa facilité.

Je pris mon téléphone, trouvai son numéro (son appareil était dehors, sur la valise, pas encore vu dans la pénombre la lumière du palier était sûrement grillée, comme dhabitude). Je rédigeai un message, sans lenvoyer. Jattendais.

Ce nest pas drôle, vraiment ! Ouvre ! Jai froid, jai couru !

Il frappa la porte dun poing. Insista, plusieurs fois.

Tu boudes ? Allez, désolée ! Je suis revenu, tu vois ! Il reste du temps pour fêter !

Puis, silence brusque : il venait de sapercevoir, ou bien un voisin était entré, allumant léclairage.

Une dizaine de secondes.

Quest-ce que ? Cest toutes mes affaires ? Émilie ?!

Des coups furieux à la porte, cette fois du pied sans doute.

Tu es vraiment tarée ! Cest quoi ce cirque ?! Ouvre-moi tout de suite ! Cest chez moi aussi ! Jai mon adresse ici !

Je me levai, m’approchai et, en restant bien derrière la porte, dis calmement :

Ce nest pas chez toi, Marc. Tu avais une domiciliation provisoire, expirée il y a trois jours. On devait la renouveler, tu te souviens ? Cest mon appartement.

Émilie, ouvre ! Parlons ! Tu pètes un plomb ? Parce que je suis allé voir mon ex une heure ?

Jai lu tes textos, Marc, dis-je. Ton portable est sur ta valise. Lis donc ce que tu écris à « ta famille » à propos de « laccessoire à lappartement ».

Silence de mort derrière la porte, seulement rythmé par la respiration saccadée de Marc.

Tu tas tout lu ?

Ton code, cest la naissance de ta fille. Prévisible, Marc. Et stupide.

Émilie, ce sont des mots ! Je la rassurais ! Tu la connais, elle est hystérique ! Je taime, cest toi que jaime !

Pars, Marc. Va rejoindre ta « famille ». Le mille-feuille tattend, Anaïs aussi. Cest ce que tu voulais : la fête. Moi, jai sommeil.

Je vais où, au juste ? Il est une heure ! Jai bu une coupe, je ne peux pas conduire ! Le taxi, hors de prix !

Ce nest pas mon souci. Tu as ta famille que Claire fasse le taxi, ou quAnaïs vienne te chercher.

Je vais défoncer cette porte !

Essaie. Jappelle la police. Mon frère est de garde ce soir, il serait ravi de venir. Tu sais comme il tadore.

Marc savait. Mon frère, commandant de police, navait jamais eu confiance en lui.

Salope ! hurla-t-il. Sale garce ! Trois ans que je perds avec toi !

Prends tes sacs et dégage. Sinon je les mets à la benne.

Il poussa la valise, elle se renversa. Jentendis les sacs glisser, son juron.

Tu vas regretter ! Tu ramperas pour que je revienne ! Qui veut de toi à quarante-cinq ans ?

Bonne année, Marc, conclus-je, me dirigeant vers la chambre.

Jentendis lascenseur, les pas disparaître.

Je me glissai sous ma couette, enveloppé de douceur. Je pensais pleurer, me sentir anéanti Mais rien. Juste ce sentiment quune grande lessive venait de tout purifier.

Je sombrai dans le sommeil, bercé par le feu dartifice lointain.

Au matin, le téléphone sonna. Ma belle-mère.

Émilie ! Quest-ce qui se passe ? cria-t-elle, sans salutation. Marc ma dit que tu las mis dehors, cette nuit ! Il gèle ! Il dort chez Claire, sur une banquette ! Comment as-tu pu ?

Bonjour, Madeleine. Bonne année, répondis-je, paisible, métirant.

Quelle année ? Tu détruis une famille pour une jalousie ! Il allait juste laider !

Madeleine, votre fils me trompait avec son ex-femme. Il disait que je nétais quun « accessoire dappartement ». Il ma menti en face. Je lai rendu à qui il appartenait. Soyez heureuse, la famille est réunie.

Quoi ? Quels messages ? Marc dit que tu inventes !

Je vous envoie les captures sur WhatsApp. Vous y lirez ce quil pense de vous aussi « vieille folle qui donne des leçons ».

Un silence. Je raccrochai, bloquai son numéro, puis transmis à Madeleine les messages les plus édifiants entre Marc et Claire.

Cinq minutes, puis à nouveau, mon téléphone : Marc, d’un numéro inconnu celui de Claire. Je bloquai aussitôt.

Jéteignis mon portable.

Javais prévu daller flâner au marché de Noël, boire un vin chaud et macheter un nouveau parfum. Demain, un serrurier viendrait changer la serrure.

La vie continuait et elle sannonçait délicieusement légère.

Ce soir-là, seul devant mon assiette, jai compris quil ny avait rien de pire que de permettre à quelquun de vous traiter comme une option. Jai laissé les vieux bagages sur le palier cette fois, ce sont les miens qui sallégeraient.

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L’Enfant Trouvé