Un matin brumeux, mon père ma appelée doucement dans sa chambre, sa voix flottant comme un parfum de secret : il mannonça quil voulait aborder un sujet grave, ou du moins, cest ce quil laissa croire. Mon cœur palpitait dune inquiétude étrange, comme si jentrais dans une pièce dont la porte nexiste pas.
Tout gravitait autour de mon père, un homme au regard fatigué par la vie, qui mavait élevée seul, avait pansé mes peurs et mavait toujours offert un roc inébranlable en guise dépaule. Quand je suis née, ma mère a quitté notre appartement enfoui sous les toits parisiens, laissant derrière elle un parfum disparu. Mon père na jamais souhaité retrouver lamour, soucieux sans doute déviter une nouvelle blessure. La vie ne lui fit pas de cadeaux, alors je décidai, dans mes songes pressés de grandir à la hâte, de devenir vite celle qui soutiendrait cet homme usé mais fier.
À cause du maigre argent qui gisait dans le tiroir de la cuisine, je commençai à travailler dès mes quinze ans : je rédigeais des articles pour le Petit Journal de Lyon, tapant à la machine pendant des nuits inventées. Après trois années, une porte souvrit et laissa entrer la lumière dun emploi plus stable. Quelques automnes plus tard, je posai mes valises dans un bureau à Versailles, ce qui rendit possible lindépendance délicate de subvenir à mes besoins et à ceux de mon père.
Un jour, mon père me rappela pour ce qui ressemblait presque au même rêve : il voulait me parler sérieusement. Le brouillard menveloppait à nouveau d’une douce tension. Dans le salon, près de la vieille horloge normande, une femme était assise, lombre dun sourire fuyant sur les lèvres. Selon mon père, elle était ma mère celle dont javais jadis oublié le visage dans la brume.
En me voyant, elle se dissolut en larmes, sexcusant à travers des mots tremblés, essayant de me serrer comme sils étaient les bras dun fantôme familier. Mais je ne pouvais my résoudre. Doucement, je mextirpai de son étreinte naissante, ma silhouette seffaçant comme une buée sur une vitre. Sans dire un mot, je suis sortie, laissant les deux anciens se débrouiller avec cette scène bancale. Je décidai de confier à mon père le soin de naviguer sur cette mer incertaine comme il lentendait. Pardonner quelquun qui nous a abandonnés, mon père et moi, et na pas même trouvé le temps de menvoyer la moindre carte danniversaire toutes ces années, cela restait un rêve inaccessible, échappé dune nuit trop longue et trop silencieuse.







