Quand la grand-mère comprit que son petit-fils voulait la mettre dehors, elle n’hésita pas une seconde avant de vendre lappartement.
Pourquoi prendre un crédit si lon peut tout simplement attendre que la grand-mère meure pour hériter de son appartement ? Cest ainsi que pensait le cousin de mon mari, Laurent. Il avait une épouse, Mireille, ainsi que trois enfants, et toute leur famille vivait dans lattente de ce legs. Sendetter leur semblait absurde : ils préféraient rêver du jour où lappartement de la mamie deviendrait le leur. En attendant, ils sentassaient dans le F2 de la mère de Mireille, à Boulogne-Billancourt, dans la banlieue chic de Paris, étouffant dans leur quotidien étriqué. Laurent et Mireille, dans lombre, échafaudaient des plans pour « régler » le problème de la grand-mère.
Mais la grand-mère, Madame Gilberte, était une femme exceptionnelle. Soixante-quinze ans, débordant d’énergie, la santé irréprochable, elle vivait avec panache. Son appartement au cœur du Marais vibrait damitié. Accro à son smartphone, passionnée dexpositions, habituée du théâtre, elle ne ratait jamais un thé dansant du club des seniors, où elle se permettait même quelques flirts sages. Elle irradiait une telle luminosité que son existence était la preuve éclatante quil faut mordre dans la vie. Pourtant, pour Laurent et Mireille, tout cela nétait quune provocation : ils étaient las dattendre, usés par leur propre impatience.
À bout de nerfs, ils décidèrent que Madame Gilberte devait céder son appartement à Laurent et intégrer une maison de retraite. Ils nessayaient même plus de cacher leur but, répétant que « ce serait mieux pour elle ». Mais Gilberte nétait pas femme à se laisser faire. Elle s’opposa fermement, allumant ainsi une querelle familiale. Laurent explosa, laccusant dêtre « égoïste », quelle « devait penser à ses petits-enfants ». Mireille en rajoutait, insinuant que Gilberte avait « assez profité de la vie ».
Quand mon mari, Étienne, et moi avons appris la nouvelle, nous étions abasourdis. Madame Gilberte avait toujours rêvé de visiter lIndedadmirer le Taj Mahal, de sentir les épices sur les marchés, de se perdre dans le vieux quartier de Pondichéry. Nous lui avons proposé de venir sinstaller chez nous, de louer son appartement pour mettre de largent de côté en vue du voyage. Elle a accepté, et très vite, son spacieux trois pièces du Marais a commencé à générer des revenus. Lorsque Laurent et Mireille lont découvert, ils ont piqué une scène apocalyptique. Ils se croyaient propriétaires de cet appartement par avance, réclamant le droit dy vivre. Laurent est même allé jusquà accuser Étienne davoir « poussé » la grand-mère à agir ainsi, par pur intérêt. Il a exigé la moitié des loyers en affirmant que cétait « sa part légitime ». Nous leur avons répondu que cela narriverait jamais. Point final.
Mireille a alors commencé à débarquer chez nous presque quotidiennementseule ou avec ses enfants, bras chargés de babioles inutiles. Elle prenait des nouvelles de Gilberte, mais ses intentions étaient transparentes : avec Laurent, ils attendaient la disparition de la grand-mère pour semparer de ce quils considéraient déjà comme acquis. Leur avidité et leur décence disparue étaient affligeantes.
Bientôt, Madame Gilberte rassembla assez deuros et senvola pour lInde. À son retour, rayonnante, elle nous montra des centaines de photos et nous régala danecdotes. Nous lencouragions à ne pas sarrêter là : vendre lappartement, voyager encore, vieillir chez nous, entourée daffection. Après réflexion, elle osa le grand saut. Son appartement fut vendu à un bon prix, elle acheta un charmant studio à Montrouge pour y profiter de moments paisibles, et consacra le reste à de nouvelles évasions.
Gilberte partit alors explorer lEspagne, lAutriche, la Suisse. Sur les bords du lac Léman, lors dune promenade sous les tilleuls, elle fit la connaissance de Pierre, un Français. Leur histoire était digne des plus beaux films romantiquesà soixante-quinze ans, elle épousa Pierre ! Étienne et moi avons pris lavion pour assister à la noce, et nous lavons vue, fabuleuse, dans sa robe blanche, entourée de fleurs et de sourires. Elle avait enfin décroché le bonheur quelle méritait tant. Toute une vie passée à travailler, à élever des enfants, à épauler ses petits-enfants elle vivait désormais pour elle.
Quand Laurent apprit la vente de lappartement, il devint fou de rage. Il exigea que la grand-mère lui lègue le studio, jugeant qu« elle avait assez profité ». Comment il comptait y installer toute sa famille restait une énigme. Mais cela ne nous concernait plus. Notre joie était dans le sourire éclatant de Madame Gilberte, qui avait trouvé sa place au soleil. Quant à Laurent et Mireille Leur histoire prouve quautour de largent, les visages de nos proches deviennent parfois méconnaissables.






