J’ai ouvert la porte à mon père… et je n’aurais jamais dû ! — Papa, c’est quoi toutes ces nouveautés ? T’as dévalisé un magasin d’antiquités ? — s’exclama Christine en haussant les sourcils devant la nouvelle napperon blanc en crochet sur sa commode. — Je ne savais pas que tu aimais autant les vieilleries. T’as vraiment les goûts de Mamie Zoé, dis donc… — Oh, ma Christinette ? Tu viens sans prévenir ? — dit Olivier, son père, en sortant de la cuisine. — Je… enfin, je t’attendais pas… Olivier tentait visiblement d’adopter un air jovial, mais son regard était empreint d’un étrange malaise. — Oui, je vois bien que tu ne m’attendais pas, — maugréa Christine, en se dirigeant vers le salon où l’attendaient, sans le savoir, encore plus de découvertes. — Papa… C’est quoi tout ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Christine ne reconnaissait plus son appartement. … Lorsqu’elle avait récupéré ce logement de sa grand-mère, il était dans un état pitoyable : vieux mobilier des années 70, une télé ventrue sur un meuble écaillé, des radiateurs rouillés, des papiers peints qui se décollaient… Mais c’était son chez-elle. À l’époque, Christine avait un petit pécule et l’a consacré à la rénovation, pas n’importe laquelle : elle avait opté pour un style scandinave, des couleurs claires et du minimalisme pour offrir de l’espace à son deux-pièces. Elle avait mis tout son cœur à choisir les accents déco, les rideaux assortis, les tapis douillets… À présent, ses rideaux épais avaient cédé la place à un banal voilage en nylon, son canapé italien était enseveli sous un plaid synthétique orné d’un tigre grimaçant, et sur la table basse trônait un vase en plastique rose avec des roses artificielles criardes. Mais ce n’était que le début. Christine était surtout inquiète des odeurs : de la cuisine montaient des effluves de friture et de poisson, le tabac empestait. Son père ne fumait même pas… — Chrissou, tu comprends… — finit par dire Olivier. — Voilà… Je ne suis pas seul. J’aurais voulu te le dire plus tôt, mais je n’en ai pas eu l’occasion. — Pas seul ? — s’étonna Christine. — Papa, ce n’était pas le deal ! — Tu sais, Christine, ma vie ne s’est pas arrêtée à ta mère. Je suis encore jeune, je n’ai même pas droit à la retraite ! J’ai le droit de refaire ma vie, non ? Christine resta une seconde interdite. Certes, son père avait le droit de fréquenter qui il voulait. Mais pas chez elle ! … Depuis le divorce de ses parents l’année précédente, sa mère s’était vite remise, se consacrant à son développement personnel et à ses amies. Son père, lui, s’était retrouvé au fond du trou. Sa propre ancienne appartement était dans un état lamentable après avoir été loué pendant dix ans : incendie, moisissures, fenêtres brisées — un vrai capharnaüm invivable. — Oh, Christine, je sais pas comment je vais faire… — s’était alors plaint son père. — Je tiendrai pas l’hiver comme ça, et j’ai pas les moyens de tout rafistoler d’un coup… Christine n’avait pas pu le laisser dans cet état. Après s’être installée chez son mari, son ancien appartement était vide. Et vu les galères de son père avec la location, il était hors de question de le relouer. — Papa, installe-toi chez moi le temps des travaux. Tout est prêt, c’est confortable. Juste une condition : pas d’invités. — Tu es sûre ? Merci, ma fille ! Tu me sauves la vie. Promis, tout sera tranquille. Il fallait le croire… Alors qu’elle repensait à cette promesse, la porte de la salle de bain s’ouvrit brusquement, libérant un nuage de vapeur parfumée. En sortit une femme d’environ cinquante ans, arborant le peignoir préféré de Christine. Son peignoir… qui couvrait à peine la silhouette plantureuse de l’inconnue. — Oh, Olivier, on a de la visite ? — lança-t-elle d’une voix rauque, en souriant avec condescendance. — Fallait prévenir, je suis en tenue d’intérieur ! — Et vous êtes ? — demanda Christine, aiguë. — Et pourquoi portez-vous mon peignoir ? — Je suis Jeanne, la compagne de ton père. T’es un peu nerveuse, non ? Fallait bien me couvrir… Ton peignoir traînait, je l’ai pris. Christine sentit la colère monter. — Enlevez-le. Tout de suite, — siffla-t-elle. — Christine ! — supplia son père en s’interposant. — Ne fais pas d’histoires ! Jeanne a juste… — Jeanne a juste pris quelque chose qui n’est pas à elle, chez moi ! — coupa Christine. — Papa, t’as conscience de ce que tu fais ? T’amènes ta petite amie, tu la laisses fouiller dans mes affaires ?! Jeanne leva théâtralement les yeux au ciel et s’affala sur le plaid au tigre. — T’es vraiment insolente, — déclara-t-elle. — À ta place, je t’aurais corrigée à coups de ceinture ! Ton père a le droit de vivre sa vie, ça ne te regarde pas, cocotte. Christine resta bouche bée. Une étrangère assise sur SA canapé, vêtue de SON peignoir, lui faisait la morale. — Jusqu’à ce que ce soit chez moi, — répondit-elle, glaciale. — Chez toi ? — Jeanne interrogea Olivier du regard. Il cherchait à disparaître dans le mur. — Ah… Mon papa ne vous a pas dit ? — sourit froidement Christine. — Il est simple invité ici. Tout, jusqu’à la dernière casserole, est à moi. Il est là temporairement. Mes conditions n’incluaient pas ses… conquêtes. Le visage de Jeanne vira au cramoisi. — Olivier ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Tu m’as bien dit que c’était à toi ! Tu m’as menti ? Olivier se fit minuscule, honteux. — Ben… Jeanne, tu as mal compris. J’ai un appartement, mais pas celui-là… J’ai voulu simplifier, désolé. — Simplifier ? Merci, je me fais rabrouer par des gamines à cause de toi ! Christine perdit patience. — Dehors, — lança-t-elle calmement. — Quoi ? — bégaya Jeanne. — Dehors. Tous les deux. Dans une heure, sinon j’appelle la police. J’ai ouvert ma porte… Christine se dirigea vers la sortie, mais son père se précipita : — Tu vas me mettre dehors ? Tu sais bien où j’en suis ! Je vais y crever ! Il s’accrocha à sa manche, et Christine faillit flancher… jusqu’à croiser le regard assassin de Jeanne, jambes croisées, dans son peignoir. Non, demain elle changerait les serrures si elle cédait. — Papa, t’es grand. Loue un studio, — trancha Christine. — On avait convenu que tu serais seul, tu m’as menti. Tu as laissé cette femme s’emparer de mes affaires et salir mon chez-moi… — Gardes ton appart ! — coupa Jeanne. — Viens, Olivier, tu te fais humilier… Trente minutes plus tard, ils avaient quitté les lieux. Olivier partit sans un mot, le dos voûté, regard de chien battu que Christine n’oublierait jamais. Mais elle tint bon. Dès le départ, elle ouvrit grand les fenêtres pour chasser les relents de cuisine, de tabac et de parfum bon marché, jeta tout ce qu’il restait de Jeanne à la poubelle, appela le ménage et le serrurier. Impossible de tolérer la moindre trace. … Quatre jours passèrent. L’appartement avait retrouvé son calme et sa propreté. Elle vivait chez son mari, mais ça lui faisait du bien de savoir son propre havre intouché. Son père finit par appeler. — Allô, — répondit Christine. — Bon… Tu es contente ? Jeanne est partie. Elle m’a abandonné… — Oh, quelle surprise, — ironisa Christine. — Je suppose qu’elle a vu ta vraie piaule et saisi l’ampleur des travaux ? Son père renifla. — Oui… J’ai acheté un radiateur, dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours, puis elle m’a traité de clochard. Elle est partie chez sa sœur. Elle disait qu’on s’aimait ! — C’était juste une question de confort, Papa. Vous vous êtes tous les deux trompés. Silence. — Je suis seul ici, ma fille… J’ai peur. Je peux revenir ? Je serai seul, je te le jure ! Christine baissa les yeux. Son père vivait dans la décrépitude qu’il avait lui-même créée : d’abord avec sa tromperie, ensuite en mentant à tout le monde. Oui, elle éprouvait de la pitié. Mais sa compassion les détruirait l’un comme l’autre. — Non, Papa. Je ne te reprendrai pas. Fais les travaux, apprends à vivre dans ce que tu t’es fait. Je peux te donner les coordonnées d’ouvriers fiables, si besoin. Elle raccrocha. Cruel ? Peut-être, mais Christine ne voulait plus que personne ne laisse des traces sur son peignoir ni sur son cœur. Parfois, il faut savoir refuser que la saleté entre dans sa vie…

Je naurais jamais dû

Papa, cest quoi toutes ces nouveautés ? Tu as cambriolé une boutique dantiquités ? sexclama Camille, un sourcil arqué et lair interloqué devant le napperon en crochet immaculé posé sur sa commode. Je ne savais pas que tu avais un tel goût pour les vieilleries. Franchement, on dirait que tu prends exemple sur Mamie Odette

Oh, Camille ? Tu passes sans prévenir ? Édouard Lemoine sortit de la cuisine, lair faussement enjoué, mais son regard trahissait un certain malaise. Je enfin, je ne mattendais pas à ta visite

Son père semblait essayer de garder contenance, mais il avait lair coupable.

Ça se voit, en effet, que tu ne tattendais pas à moi, soupira Camille dun ton sec, se dirigeant vers le salon, prête à de nouvelles découvertes. Papa Doù vient tout ça ? Il se passe quoi, ici ?

Camille ne reconnaissait plus son appartement.

Quand elle avait hérité de ce logement de Mamie Odette, il sagissait dun vieux deux-pièces tout triste : mobilier des années soixante, télé trapue sur un meuble décrépit, radiateurs rouillés, papier peint décollé par endroits Mais cétait à elle. Elle avait, à lépoque, un petit pécule, investi dans la rénovation pour une ambiance nordique : couleurs claires, mobilier minimaliste, rideaux épais qui laissaient à peine entrer la lumière, tapis moelleux

Mais là, fini les rideaux occultants : il y avait juste un vulgaire voilage en nylon. Son canapé italien était enseveli sous un plaid bariolé avec un tigre hargneux. Sur la table basse trônait un vase en plastique rose, rempli de fausses roses tout aussi criardes.

Et le pire, cétait les odeurs. Ça sentait fort lhuile et le poisson depuis la cuisine, et une rumeur âcre de tabac planait. Son père pourtant ne fumait pas

Écoute, Camille Édouard finit par bafouiller. Il faut que je te dise Je ne suis plus tout seul. Je voulais ten parler plus tôt mais bon.

Quoi, pas tout seul ? balbutia Camille, déconcertée. Papa, on navait pas prévu ça !

Camille, tu dois comprendre que ma vie ne sest pas arrêtée à ta mère. Je suis encore un homme jeune, je nai même pas lâge de la retraite. Tu ne crois pas que jai droit, moi aussi, à une vie sentimentale ?

Camille en resta bouche bée. Oui, son père avait parfaitement le droit de refaire sa vie Mais pas chez elle !

Ses parents avaient divorcé un an auparavant. Sa mère avait accueilli linfidélité de son époux avec un calme surprenant, et sétait lancée à fond dans le développement personnel. Avec toutes ses amies, elle navait pas eu le temps de sennuyer ou de se lamenter. Son père, lui, avait déchanté. Il avait regagné son ancien appartement, quil avait loué une dizaine dannées. Lorsquun locataire lavait laissé dans un état lamentable après sêtre endormi avec une cigarette allumée, Édouard navait plus eu les moyens de le remettre en état. Il avait volontairement oublié son logement, sans le vendre pour autant, mais sans pour autant compter y vivre.

Impossible de sy installer vraiment : murs noirs de suie, fenêtres cassées, moisissures sur les rebords Le lieu faisait davantage penser à une crypte quà un foyer.

Oh, Camille, je ne sais pas comment je vais faire sétait lamenté Édouard à lépoque, lair abattu. Cest vraiment dangereux de rester là, et avant lhiver je naurai pas terminé les travaux. Je nai pas les moyens de tout payer dun coup. Eh bien, si je dois geler, tant pis Cest mon destin.

Camille navait pas supporté lidée que son père, celui qui lavait élevée, puisse vivre dans des conditions pareilles. Quaurait-il pu lui arriver dans cet endroit ? Surtout que son propre appartement restait vide : elle venait de se marier, emménageant chez son mari. Et vu ce qui était arrivé avec la location de son père, elle navait pas envie de louer son bien.

Papa, viens vivre chez moi, le temps des travaux, lui avait-elle proposé. Lappartement est prêt, tout équipé. Tu fais tranquillou les travaux chez toi et tu repasses ensuite. Juste une chose : pas de visiteurs.

Tu es sérieuse ? avait demandé Édouard, stupéfait. Ma chérie, tu me sauves la mise. Je te promets, je serai discret et sage.

En théorie.

Alors que Camille repensait à leur conversation, la porte de la salle de bain souvrit dans un nuage de vapeur parfumée. Une femme denviron cinquante ans en sortit, marchant avec nonchalance, enveloppée dans le peignoir favori de Camille. Son peignoir préféré. Le tissu semblait peiner à contenir les formes généreuses de linconnue.

Ah, Édouard, on a des invités ? lança-t-elle dune voix rauque, typique des fumeuses, avec un sourire condescendant. Tu aurais pu prévenir, je suis en tenue dintérieur.

Et vous êtes ? fit Camille, plissant les yeux. Et pourquoi portez-vous MON peignoir ?

Je suis Françoise, la compagne de ton père. Pas la peine de tagiter. Je me suis juste servie, il traînait sans raison.

Le sang de Camille tambourinait dans les tempes.

Enlevez-le immédiatement, ordonna-t-elle à travers les dents.

Camille ! gémit son père, sinterposant. Ne commence pas à tout dramatiser ! Françoise a juste

Françoise sest permis de prendre mes affaires dans MON appartement ! riposta Camille. Papa, tu es sérieux ? Tu invites ta maîtresse ici, et elle fouille dans mes affaires tranquillement ?!

Françoise roula ostensiblement les yeux avant daller saffaler sur le fameux plaid tigre dans le salon.

Quelle malpolie décréta-t-elle. À ta place, Édouard, jutiliserais la ceinture, peu importe son âge. On ne parle pas à son père comme ça. Sa vie amoureuse ne te regarde pas, jeune fille.

Camille resta muette de surprise. Une inconnue sadressait à elle sans aucune gêne, installée sur SON canapé.

Elle ne me regarde pas, acquiesça Camille. Tant que ça ne se passe pas chez moi.

Chez toi ? Françoise arqua les sourcils et interrogea Édouard du regard.

Il se tenait contre le mur, tête rentrée dans les épaules, jetant des regards affolés entre sa fille furieuse et sa compagne outrecuidante. Il espérait probablement que la tempête allait passer mais la météo venait de se corser.

Ah Mon cher papa aurait-il oublié de vous préciser ce détail ? dit Camille avec un froid sourire. Je vais vous lexpliquer. Il nest pas le propriétaire ici. Il est invité, comme vous. Tout dans cet appartement, jusquà la dernière casserole, cest moi qui lai acheté. Je lai hébergé, mais son idée damener ses « amoureuses » dépasse largement ce que jaccepte.

Le visage de Françoise vira au cramoisi.

Édouard ? sa voix refroidit dun coup. Mais tu mas dit que cétait chez toi. Tu mas menti alors ?

Édouard essaya de senfoncer dans le mur, oreilles brûlantes de honte.

Eh bien Françoise, ce nest pas tout à fait ça Tu nas pas bien compris Jai un appartement, mais pas celui-là. Je ne voulais pas tout te détailler.

Pas tout détailler ? Merci ! Résultat, je dois subir ça, tu as menti !

Camille perdit patience.

Dehors, prononça-t-elle calmement.

Pardon ? sarrêta Françoise, interloquée.

Vous sortez. Les deux. Je vous laisse une heure. Passé ce délai, on règle ça par voie légale. On dit que jai accueilli les loups dans la bergerie

Camille se dirigea vers la porte, mais Édouard, quittant son mutisme, la rattrapa.

Ma fille ! Tu vas jeter ton propre père dehors ? Tu sais très bien dans quel état est mon appart ! Je vais pas survivre là-bas !

Il saccrocha à sa manche, et le cœur de Camille hésita un instant. Les souvenirs denfance, la loyauté, la pitié pour ce père presque âgé Sa gorge se serra.

Mais elle croisa le regard de Françoise.

Installée sur le canapé, en peignoir, elle la fixait avec une haine féroce Si Camille faiblissait, demain cette femme changerait les serrures et relancerait la déco sans scrupules.

Papa, tu es adulte. Loue un appartement, trancha-t-elle, libérant sa manche. Tu as fauté. Tu devais rester seul, et voilà que tu ramènes une inconnue, tu la laisses utiliser mes affaires et transformer mon chez-moi

Garde donc ton appartement ! coupa Françoise dun ton cassant. Viens, Édouard. Ne rampe pas devant elle. Ingratitude majeure

En une demi-heure, la messe était dite. Son père partit, silencieux et courbé, lair vieilli. Camille noublia jamais son regard : celui dun chien battu chassé sous la pluie. Malgré tout, elle resta de marbre.

Dès leur départ, elle ouvrit en grand les fenêtres : il fallait évacuer odeurs de poisson, tabac et parfum bon marché. Elle ramassa peignoir, plaid, tout ce que Françoise avait touché, direction la poubelle. Le lendemain, elle fit venir une équipe de ménage et un serrurier. Elle ne voulait plus rien de cette femme chez elle. Surtout pas.

Quatre jours passèrent.

Son appartement avait retrouvé sa sérénité. Finis les fleurs synthétiques, les parfums écœurants. Elle vivait chez son mari, mais le fait que ce lieu demeure à elle lapaisait.

Elle ne parla plus à son père. Le quatrième jour, il lappela.

Allô répondit-elle, hésitante.

Alors, Camille Édouard commença, les mots macérés par lalcool. Tu es contente ? Tu as gagné ? Françoise est partie. Elle ma quitté

Tiens donc, ironisa Camille. Laisse deviner. Elle a vu ton véritable appartement, compris le chantier à gérer, et na pas traîné ?

Un reniflement lui répondit.

Oui Jai mis un radiateur, dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours Puis ma traité de clochard et de menteur. Elle est partie chez sa sœur. Elle a dit que javais gâché son temps Pourtant on saimait, Camille !

De lamour ? Tu voulais juste te caser, elle aussi. Vous vous êtes trompés tous les deux.

Un silence sinstalla. Son père navait pas fini.

Je me sens mal, tout seul ici, ma fille, dit-il enfin. Jai peur Tu veux bien me reprendre ? Je resterai seul, cest juré ! Promis !

Le regard de Camille se baissa. Son père grelottait quelque part, après avoir gâché sa vie. Il avait trompé sa femme, menti à sa fille, et trompé Françoise.

Oui, elle avait pitié. Mais cette compassion lui aurait coûté cher.

Non, papa. Tu ne reviendras pas. Prends des ouvriers, fais des travaux. Apprends à vivre dans ce que tu as bâti pour toi. Je peux juste te recommander des bons artisans. Pardon. Si tu as besoin, appelle.

Sur ces mots, Camille raccrocha.

Cruel ? Peut-être. Mais elle ne voulait plus que quelquun salisse son peignoir Ou son âme. Certaines taches ne partent pas : il vaut mieux simplement ne pas les laisser entrer chez soi.

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J’ai ouvert la porte à mon père… et je n’aurais jamais dû ! — Papa, c’est quoi toutes ces nouveautés ? T’as dévalisé un magasin d’antiquités ? — s’exclama Christine en haussant les sourcils devant la nouvelle napperon blanc en crochet sur sa commode. — Je ne savais pas que tu aimais autant les vieilleries. T’as vraiment les goûts de Mamie Zoé, dis donc… — Oh, ma Christinette ? Tu viens sans prévenir ? — dit Olivier, son père, en sortant de la cuisine. — Je… enfin, je t’attendais pas… Olivier tentait visiblement d’adopter un air jovial, mais son regard était empreint d’un étrange malaise. — Oui, je vois bien que tu ne m’attendais pas, — maugréa Christine, en se dirigeant vers le salon où l’attendaient, sans le savoir, encore plus de découvertes. — Papa… C’est quoi tout ça ? Qu’est-ce qui se passe ici ? Christine ne reconnaissait plus son appartement. … Lorsqu’elle avait récupéré ce logement de sa grand-mère, il était dans un état pitoyable : vieux mobilier des années 70, une télé ventrue sur un meuble écaillé, des radiateurs rouillés, des papiers peints qui se décollaient… Mais c’était son chez-elle. À l’époque, Christine avait un petit pécule et l’a consacré à la rénovation, pas n’importe laquelle : elle avait opté pour un style scandinave, des couleurs claires et du minimalisme pour offrir de l’espace à son deux-pièces. Elle avait mis tout son cœur à choisir les accents déco, les rideaux assortis, les tapis douillets… À présent, ses rideaux épais avaient cédé la place à un banal voilage en nylon, son canapé italien était enseveli sous un plaid synthétique orné d’un tigre grimaçant, et sur la table basse trônait un vase en plastique rose avec des roses artificielles criardes. Mais ce n’était que le début. Christine était surtout inquiète des odeurs : de la cuisine montaient des effluves de friture et de poisson, le tabac empestait. Son père ne fumait même pas… — Chrissou, tu comprends… — finit par dire Olivier. — Voilà… Je ne suis pas seul. J’aurais voulu te le dire plus tôt, mais je n’en ai pas eu l’occasion. — Pas seul ? — s’étonna Christine. — Papa, ce n’était pas le deal ! — Tu sais, Christine, ma vie ne s’est pas arrêtée à ta mère. Je suis encore jeune, je n’ai même pas droit à la retraite ! J’ai le droit de refaire ma vie, non ? Christine resta une seconde interdite. Certes, son père avait le droit de fréquenter qui il voulait. Mais pas chez elle ! … Depuis le divorce de ses parents l’année précédente, sa mère s’était vite remise, se consacrant à son développement personnel et à ses amies. Son père, lui, s’était retrouvé au fond du trou. Sa propre ancienne appartement était dans un état lamentable après avoir été loué pendant dix ans : incendie, moisissures, fenêtres brisées — un vrai capharnaüm invivable. — Oh, Christine, je sais pas comment je vais faire… — s’était alors plaint son père. — Je tiendrai pas l’hiver comme ça, et j’ai pas les moyens de tout rafistoler d’un coup… Christine n’avait pas pu le laisser dans cet état. Après s’être installée chez son mari, son ancien appartement était vide. Et vu les galères de son père avec la location, il était hors de question de le relouer. — Papa, installe-toi chez moi le temps des travaux. Tout est prêt, c’est confortable. Juste une condition : pas d’invités. — Tu es sûre ? Merci, ma fille ! Tu me sauves la vie. Promis, tout sera tranquille. Il fallait le croire… Alors qu’elle repensait à cette promesse, la porte de la salle de bain s’ouvrit brusquement, libérant un nuage de vapeur parfumée. En sortit une femme d’environ cinquante ans, arborant le peignoir préféré de Christine. Son peignoir… qui couvrait à peine la silhouette plantureuse de l’inconnue. — Oh, Olivier, on a de la visite ? — lança-t-elle d’une voix rauque, en souriant avec condescendance. — Fallait prévenir, je suis en tenue d’intérieur ! — Et vous êtes ? — demanda Christine, aiguë. — Et pourquoi portez-vous mon peignoir ? — Je suis Jeanne, la compagne de ton père. T’es un peu nerveuse, non ? Fallait bien me couvrir… Ton peignoir traînait, je l’ai pris. Christine sentit la colère monter. — Enlevez-le. Tout de suite, — siffla-t-elle. — Christine ! — supplia son père en s’interposant. — Ne fais pas d’histoires ! Jeanne a juste… — Jeanne a juste pris quelque chose qui n’est pas à elle, chez moi ! — coupa Christine. — Papa, t’as conscience de ce que tu fais ? T’amènes ta petite amie, tu la laisses fouiller dans mes affaires ?! Jeanne leva théâtralement les yeux au ciel et s’affala sur le plaid au tigre. — T’es vraiment insolente, — déclara-t-elle. — À ta place, je t’aurais corrigée à coups de ceinture ! Ton père a le droit de vivre sa vie, ça ne te regarde pas, cocotte. Christine resta bouche bée. Une étrangère assise sur SA canapé, vêtue de SON peignoir, lui faisait la morale. — Jusqu’à ce que ce soit chez moi, — répondit-elle, glaciale. — Chez toi ? — Jeanne interrogea Olivier du regard. Il cherchait à disparaître dans le mur. — Ah… Mon papa ne vous a pas dit ? — sourit froidement Christine. — Il est simple invité ici. Tout, jusqu’à la dernière casserole, est à moi. Il est là temporairement. Mes conditions n’incluaient pas ses… conquêtes. Le visage de Jeanne vira au cramoisi. — Olivier ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? Tu m’as bien dit que c’était à toi ! Tu m’as menti ? Olivier se fit minuscule, honteux. — Ben… Jeanne, tu as mal compris. J’ai un appartement, mais pas celui-là… J’ai voulu simplifier, désolé. — Simplifier ? Merci, je me fais rabrouer par des gamines à cause de toi ! Christine perdit patience. — Dehors, — lança-t-elle calmement. — Quoi ? — bégaya Jeanne. — Dehors. Tous les deux. Dans une heure, sinon j’appelle la police. J’ai ouvert ma porte… Christine se dirigea vers la sortie, mais son père se précipita : — Tu vas me mettre dehors ? Tu sais bien où j’en suis ! Je vais y crever ! Il s’accrocha à sa manche, et Christine faillit flancher… jusqu’à croiser le regard assassin de Jeanne, jambes croisées, dans son peignoir. Non, demain elle changerait les serrures si elle cédait. — Papa, t’es grand. Loue un studio, — trancha Christine. — On avait convenu que tu serais seul, tu m’as menti. Tu as laissé cette femme s’emparer de mes affaires et salir mon chez-moi… — Gardes ton appart ! — coupa Jeanne. — Viens, Olivier, tu te fais humilier… Trente minutes plus tard, ils avaient quitté les lieux. Olivier partit sans un mot, le dos voûté, regard de chien battu que Christine n’oublierait jamais. Mais elle tint bon. Dès le départ, elle ouvrit grand les fenêtres pour chasser les relents de cuisine, de tabac et de parfum bon marché, jeta tout ce qu’il restait de Jeanne à la poubelle, appela le ménage et le serrurier. Impossible de tolérer la moindre trace. … Quatre jours passèrent. L’appartement avait retrouvé son calme et sa propreté. Elle vivait chez son mari, mais ça lui faisait du bien de savoir son propre havre intouché. Son père finit par appeler. — Allô, — répondit Christine. — Bon… Tu es contente ? Jeanne est partie. Elle m’a abandonné… — Oh, quelle surprise, — ironisa Christine. — Je suppose qu’elle a vu ta vraie piaule et saisi l’ampleur des travaux ? Son père renifla. — Oui… J’ai acheté un radiateur, dormi sur un matelas gonflable. Elle a tenu trois jours, puis elle m’a traité de clochard. Elle est partie chez sa sœur. Elle disait qu’on s’aimait ! — C’était juste une question de confort, Papa. Vous vous êtes tous les deux trompés. Silence. — Je suis seul ici, ma fille… J’ai peur. Je peux revenir ? Je serai seul, je te le jure ! Christine baissa les yeux. Son père vivait dans la décrépitude qu’il avait lui-même créée : d’abord avec sa tromperie, ensuite en mentant à tout le monde. Oui, elle éprouvait de la pitié. Mais sa compassion les détruirait l’un comme l’autre. — Non, Papa. Je ne te reprendrai pas. Fais les travaux, apprends à vivre dans ce que tu t’es fait. Je peux te donner les coordonnées d’ouvriers fiables, si besoin. Elle raccrocha. Cruel ? Peut-être, mais Christine ne voulait plus que personne ne laisse des traces sur son peignoir ni sur son cœur. Parfois, il faut savoir refuser que la saleté entre dans sa vie…
Irina et Grégoire ont divorcé lorsque leur fille Anya a eu deux ans. Grégoire ne supportait tout simplement plus la vie avec son épouse.