La maison de campagne de Papa
Cest un coup de téléphone qui révéla à Camille que la maison de campagne de son père avait été vendue tout à fait par hasard, alors quelle appelait sa mère dans une autre ville depuis le télégraphe du quartier. Ce genre de scène, elle croyait que cela narrivait que dans les films : être le troisième témoin involontaire dune conversation, parce quune erreur universelle de la standardiste la connecta en même temps à deux autres abonnées. Deux villes, deux voix, une nouvelle capitale partagée en quelques minutes payées : la maison nexistait plus, vendue à bon prix, et voilà quon pouvait tant de choses, même aider un peu Camille financièrement !
La mère de Camille et sa tante préférée, Lucie, si familières, à cent vingt kilomètres de là, leurs voix traversaient les fils téléphoniques, les ondes transformées en signaux électriques. Camille navait jamais été très douée en physique tout ce que son père sacharnait à lui faire apprendre.
***
Papa, pourquoi le soleil de septembre paraît-il différent ?
Différent comment, ma petite Camille ?
Je ne sais pas sa lumière semble plus douce, moins écrasante quen août.
Cest la physique, ma chérie ! Les positions des astres changent en septembre ! Attrape la pomme ! Il rit et lança à Camille une énorme pomme aplatie sur les côtés, rouge et brillante, qui embaumait le miel.
Une Reinette rouge ?
Non, celles-ci ne sont pas mûres, cest une Belle de Boskoop !
Elle croqua avec délice, sa bouche se remplissant dune mousse sucrée, gorgée de lété et de la terre. Elle connaissait mal les variétés de pommes et la physique, justement et voilà le vrai problème ! Car Camille, en quatrième, était amoureuse depuis deux ans de son professeur de physique. Le monde semblait navoir que lui pour centre ; et les lois de la matière et de lespace refusaient de sordonner sur ses cahiers. Son père comprenait tout, rien quà son manque dappétit et ses yeux absents. Lan dernier, elle lui avait tout raconté, pleurant toute la nuit sur ses genoux ; sa mère était alors en cure thermale, et sa grande sœur, douze ans plus âgée, étudiait à Lyon.
Au jardin, son père était heureux, sifflotant sans relâche des mélodies jamais à la maison, où sa mère régnait, avec sa sœur quand elle rentrait. Sa mère, une belle Française chef de la bibliothèque militaire, grande, fière, dun tempérament fougueux. Ses cheveux de cuivre, bouclés, teints au henné, répandaient un parfum dherbe et de pluie après chaque soin, la serviette en turban. Sa beauté frappait tout le monde. Son père, plus petit, discret, presque dix ans de plus quelle. Sa mère disait à Lucie : Marc est discret. Mais un homme na pas besoin dêtre beau.
Marc, effacé auprès des flamboyants cheveux de maman, de ses gestes tapageurs et de son tempérament imprévisible. Maman aimait le confort, lordre ; elle devait faire avec les “p’tits soldats” comme papa appelait ses anciens camarades militaires, souvent couchés sur le sol dans leur appartement exigu de deux pièces, en transit ou cherchant du travail. Après une grande réforme militaire en 1960, papa avait été mis à la retraite, major, puis chef mécanicien au télégraphe dOrléans. Ce sont ces “soldats” qui laidèrent, gratuitement, à bâtir la maison de campagne chacun venait creuser la terre, soulever les poutres. Une petite maison avec véranda où, lété, Camille aimait lire ; papa lui montait des bols de groseilles ou de fraises. Moments précieux, bonheur rare.
Sa mère, elle, préférait garder ses mains soignées toujours belles, aux ongles longs. Camille les admirait, papa les embrassait en riant :
Ces mains sont faites pour les livres, pas pour jardiner.
***
La pluie de septembre tambourina sur le toit de la véranda. Gaie, sans tristesse automnale. Camille ferma son livre.
Descends, Camille, maman arrive bientôt avec Lucie, il faut préparer le déjeuner, la voix de papa semblait plus vivante ici, à la campagne.
Elle hésita, leva la tête vers le ciel gonflé, gris, mais pas menaçant. Son visage shumidifia sous la pluie. Se sentir plus près du ciel, loin du sol, dominant les autres jardins et les rayons perçants du soleil au travers des nuages ; oublier la physique et ses lois, car, étudiante à Paris, les règles avaient changé.
Le début de septembre, avant linstallation en résidence universitaire, elle vécut une semaine dans un studio avec la propriétaire lautre chambre abritait des étudiants. Les cours limmergèrent dans la littérature et la langue, de brillants professeurs qui provoquaient des passions collectives dans la classe. Mais après, la solitude la tenait : aucune amie encore.
Elle mangeait à la cafétéria, marchait dans les rues de la grande ville, dont la beauté lui paraissait froide, étrangère. Là, descendre la colline du quartier Latin, nétait-ce vraiment elle ? Nouvelle maison, chiens aboyant, une chute dans ses souliers vernis trop serrés
Sur la cuisine flottait le parfum des pommes de papa, quil avait offertes en caisse à la propriétaire. Cette odeur douce, un peu surannée, faisait monter les larmes, le cœur prêt à bondir hors de sa cage.
À la résidence, Camille fit la connaissance de ses voisines : étudiantes venues de lex-RDA, Viola, Magi, Marion. Son cerveau saturait dallemand le soir, elle devait sortir respirer sur le perron, où elles fumaient ; les Allemandes demandaient des cigarettes, puis remboursaient systématiquement, ce qui surprenait les Françaises. Elles raffolaient des conserves maison envoyées par maman, surtout les tomates, dégustées avec des pommes de terre sautées. Quand la réserve de Camille sépuisait, les Allemandes sortaient leurs saucissons impossibles à trouver ailleurs, mais ne partageaient pas. Leur année sachevait en mai ; elles rentraient, laissant derrière elles des piles de chaussures dhiver achetées pour affronter le froid français les autres sen emparaient discrètement.
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Coupe-moi le chou, Camille, je vais chercher quelques carottes. Le bouillon est prêt.
Les fenêtres de la petite cuisine sembuaient sous leffet du bouillon. Un énorme chou déployait sa dentelle vert clair sur la planche. Camille goûta une feuille, rien nest plus bon que ce qui vient du jardin ! Sa joie se traduisait dans son coup de couteau, et lodeur du chou emplit la pièce. Elle ouvrit la fenêtre, laissant entrer les odeurs de feuilles mortes, de feu de bois, et de pommes. Elle aperçut son père courbé, la bêche plongée dans la terre elle savait quil avait mal au dos. Elle jeta le couteau, courut lenlacer ; il la serra contre lui, en silence, puis embrassa ses cheveux.
Lucie, ce soir-là, vint seule. Sa mère, migraineuse, resta à la maison.
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Luniversité derrière elle, le mariage étudiant, le premier poste au journal “Le Novateur” de lusine aéronautique, le premier infarctus de papa, la naissance de sa petite fille Manon, le divorce Cinq ans de changements. Son mari la quitta pour une autre femme ; elle vivait seule avec Manon, deux ans, dans un studio en location. Son père venait chaque quinzaine le week-end, apportant des courses et jouant avec sa petite-fille.
Camille, ne sois pas fâchée que maman ne vienne pas autant que moi. La route la fatigue Et, tu sais, il paraît quelle aurait un admirateur
Papa, voyons ! Un admirateur à son âge ?!?
Il rit, mais la tristesse transparaissait dans sa voix. Il se fit silencieux. Camille découvrit soudain quil était désormais totalement gris, affaibli, même son sifflotement sétait tu.
Et si je prenais quelques jours de congé ? On partirait tous à la maison de campagne tant quil fait beau, avec Manon ?
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La maison était ensevelie sous les feuilles, une dernière semaine douce doctobre et lété indien. On alluma le poêle, infusa du thé avec des feuilles de cassis. Camille préparait des galettes de pommes de terre à la hâte ; papa rassemblait les feuilles, Manon laidait tout en les éparpillant en riant. Lhuile grésillait bruyamment. Au fond du jardin, Camille entendit le vieux sifflement de son père.
Le soir, ils firent un feu de camp. La rue était vide, les autres maisons aussi. Papa embrochait des morceaux de pain sur des baguettes de cerisier, aidant Manon à les griller. Camille approcha ses mains du feu, fascinée.
Elle se souvint de son premier chantier étudiant en Provence : les chansons à la guitare, livresse daimer sans objet précis juste limmensité étoilée, le silence vertigineux du maquis, les visages transformés autour du feu. Là, elle avait rencontré son futur mari. Au travail, elle se préparait à passer devant le comité du Parti pour adhérer au PCF ; révisait les statuts, les congrès. Soudain, durant la réunion, on lui demanda qui était responsable du divorce, qui manquait de stabilité morale ; Camille balbutia, au bord des larmes. Un collègue la défendit, furieux :
Ce comité est une assemblée de brutes, pas de communistes !
Des années plus tard, le souvenir lui semblerait surréaliste.
La nuit tombée, ils éteignirent le feu. Une voiture sarrêta devant la grille, une portière claqua. Maman ! Rayonnante dans son manteau tendance, expliquant que son collègue lavait déposée après le travail. Manon courut vers sa grand-mère, papa inquiet embrassa maladroitement maman.
Qui est ce collègue ?
Marc, voyons ça na aucune importance, cest juste quil ma ramenée, tu ne le connais pas.
Au dîner, la conversation était tendue. Manon devint grincheuse. Maman interrogeait Camille sur son travail, en pensant visiblement à autre chose. Papa se taisait, regardant sa mère avec un air soucieux, les épaules toujours plus basses. La soirée était gâchée
***
Un an plus tard, papa disparut. Une crise cardiaque, deux jours, début octobre sous le soleil. Aussitôt après lenterrement, Camille prit quelques jours pour séjourner à la maison de campagne, laissant Manon à sa belle-mère.
Tout lui échappait. La récolte de pommes fut extraordinaire ; elle en distribua des seaux aux voisins, fit des bassines de confiture de pommes à la menthe et à la cannelle, comme papa aimait. Son ami de toujours, Paul, avec qui il allait souvent au pépiniériste à Angers, vint laider.
Je resterai quelques jours, Camille, je vais bêcher le jardin, tailler les arbres, si tu veux bien.
Paul, cest trop, merci infiniment !
Le “Camille” de papa lui fit monter les larmes, et un sentiment dirréparable et dabandon lenvahit. Jusqualors, elle croyait quil allait revenir, que cétait un cauchemar. Les premiers matins, entre rêve et éveil, elle cherchait la raison de la douleur, puis, à léveil complet, la réalité simposait : papa nétait plus.
Vint le remords de navoir pas su le retenir auprès delle.
Ne vends pas la maison, je viendrai toujours taider. Tu sais, Camille, la vieille Antonovka, on la choisie ensemble quand tu nétais quune gamine. En allant à Angers, Marc parlait surtout de toi, plus que de ta sœur. Tu étais drôle. Il disait que les arbres lui survivraient.
Paul resta trois jours, retourna la terre, tailla les pommiers, enrichit le sol, planta trois chrysanthèmes jaunes devant le perron, pour Camille.
Il faudrait les planter un peu plus tôt, mais lautomne est douce, elles tiendront ! En mémoire de Marc Il faudra couvrir les rosiers aussi, mais ce sera pour la prochaine visite.
Ils sétreignirent en guise dau revoir. Une pluie fine commença. Camille resta longtemps à la grille, guettant le départ de Paul. Il se retourna, lui fit signe dentrer. La pluie battait, triste, sur le toit. Un coup de vent claqua la grille, les pétales jaunes volaient sur les marches de la maison. Ici, tout était à papa et le serait toujours : la pluie, les arbres, les parfums dautomne, la terre même. Donc, quelque part, lui aussi, et à jamais. Et Camille, désormais, allait tout apprendre. Elle reviendrait chaque hiver avec Manon, ce nétait quà deux heures de train. Au printemps, une fois la neige fondue, elle tenterait dinstaller le chauffage ; il faudrait épargner peu à peu. Et puis, au printemps, elle retournerait à Angers avec Paul, choisir des groseilliers blancs, papa en rêvait
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Six mois plus tard, début avril, lorsque la dernière neige tombait encore, la maison fut vendue. Camille lapprit par hasard, lors dun appel téléphonique au retour dAngers. Dans la minuscule cabine, à ses pieds, dans un sac, soigneusement entouré dun vieux t-shirt humide, attendait un plant de groseillier blanc.
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Dans la vie, on croit souvent que les lieux nous appartiennent, quils définissent nos souvenirs. Mais le vrai héritage, ce sont les racines celles qui se transmettent par les gestes, le regard, le souvenir dun père aimant, et le courage davancer malgré labsence. Rien, jamais, ne disparaît vraiment tant quon le porte en soi.







