Tu es vraiment… incroyable ! ma lancé Maman, la mâchoire serrée.
Moi aussi, je taime, Maman, ai-je murmuré.
Cest fou, parfois il suffit de ne rien faire pour devenir la « vilaine » de la famille. Il suffit de refuser de sacrifier encore une fois ce qui ma été confié au profit dune autre, la préférée. Chez nous aussi, il y en a toujours une quon chérit plus que lautre et ce nétait jamais moi.
Cest comme si tout avait basculé depuis la naissance de Camille. Toujours laisser la place à la petite ! Elle est plus jeune, cest elle qui a besoin, elle sera mieux là, souligne ce qui convient. Et moi, jobéissais. Parce que, malgré tout, jadorais ma petite sœur, aussi insouciante soit-elle.
Pourquoi insouciante ? Parce quelle ne faisait jamais rien seule. Toujours quelquun pour venir à son secours nos parents, ou moi, Lucile.
Cétait curieux comme tout le monde filait laider aussitôt. Même feu Mamie Renée le disait, elle, au moins, me préférait à Camille. Elle trouvait que mes parents nétaient pas justes avec moi, que jen supportais beaucoup trop.
Camille, elle était le bijou, le trésor délicat de la famille. La mère nhésitait pas à me lâcher, un jour : « Elle, on peut laimer. Toi, franchement tu comprends, non ? » Même si jétais une élève brillante et que je causais bien moins de soucis.
Ma sœur, on lui mettait encore du sucre dans son thé à quinze ans !
Je me sentais tellement bien chez Mamie Renée. Tout semblait doux, rassurant. Je retrouvais enfin ma place là-bas.
Mamie habitait un grand deux-pièces au cœur de Lyon. Son défunt époux, Papi Paul, avait bossé une vie aux usines Berliet pour lobtenir.
Cest ici qua grandi Papa, Hervé. Il y ramena finalement ma mère, Claire, avant quils ne prennent un crédit pour sinstaller.
Le logement de Mamie était rempli de vieux objets des « petits trésors » pour Renée, des « vieilleries poussiéreuses » pour Maman. Lair sentait le papier, les épices et le linge propre. Partout traînaient les napperons crochetés par Mamie elle-même.
Les appareils ménagers étaient antiques, mais « faisaient leur travail », comme disait Mamie : « À notre époque, tout était conçu pour durer ! »
Faudrait tout balancer, ça ramasse la poussière ! râlait Claire lors de ses rares passages. Tu verrais, Renée, tu aurais moins de boulot !
Je te rassure, je men sors très bien ! répliquait Mamie. Et tout ça, cest ma vie ! Je ne timpose rien chez toi, alors laisse-moi tranquille
Vis ta vie comme tu lentends, mais fais-le chez toi ! Moi aussi, jaurais à dire, tu sais ! Mais je ne me mêle pas de vos histoires.
À chaque fois, Maman se taisait, vexée. Je sentais la victoire de Mamie, ce petit soulagement en moi. Ma mère, elle, nappréciait guère.
Mamie ne jugeait jamais sa belle-fille ni ne me montait contre elle, même si elle souffrait de tout ce quon mimposait.
Renée a essayé de parler à Papa : « Tu ne vois pas que tu épuises ta fille ? Elle na pas de vie à elle, toujours en train de soccuper de Camille ! » Papa a juste répondu : « On sait ce quon fait ! » sous-entendu : « mêle-toi de tes oignons ».
Les années passaient. Cinq ans entre Camille et moi. À 22 ans, ma sœur avait déjà épousé son premier amour, Anne-Laure (je nomme sa femme, car oui, cétait ça). Moi, Lucile, à 27 ans, toujours célibataire. Pas que je sois bête ou froide, javais un peu de charme, beaucoup dénergie, mais rien à faire, jétais la grande sœur « coincée ».
Quand Mamie Renée est partie, tout sest éteint. Elle sest endormie paisiblement, à presque 88 ans. Une belle mort. Mais il y a eu une surprise : elle mavait tout légué dans son testament. Juste à moi, sa grande-fille.
Papa et Maman sont tombés des nues. Comment Camille, lenfant chérie, pouvait-elle être privée ? Impossible ! Elle avait déjà deux enfants, et vivait à trois dans un petit studio de la Croix-Rousse.
Moi, je navais ni compagnon ni enfant. À quoi bon un appartement ? On sattendait à ce que je partage, ou mieux : que je donne carrément lappart à Camille. Un beau geste pour le réveillon du Nouvel An organisé tous ensemble ! Que je me lève, que je lannonce devant cousins, tantes et enfants : « Finalement, lappart revient à Camille, cest logique, non ? »
Une idée absolument généreuse pour elle. Moi ? Javais droit au fameux croissant vide, rien. Mais il fallait VRAIMENT que ça me paraisse naturel.
Maman échafaudait tout dans sa tête, la logistique du déménagement tous azimuts : vider les affaires de Mamie (tout était à jeter selon elle, avec une haine particulière pour les napperons), installer des couchages pour tous, cuisiner pour la Saint-Sylvestre (menu imposé à la minute, « noublie pas le foie gras, Camille adore ! »), acheter des cadeaux pour tout le monde Cétait moi qui moccupais de tout ça, toujours. Pourquoi pas ? Camille avait des jumeaux, Maman disait quelle bossait trop et gagnait moins que moi tu comprends, tu peux bien dépenser pour nous, non ?
Cétait comme ça chaque année depuis que je travaillais. On avait pris lhabitude : Lucile gérera. Mais, cette-fois, jen avais assez.
Pour la première fois de ma vie, je ne voulais ni donner lappartement ni préparer la fête. Ce nétait même plus une histoire de budget juste une immense fatigue. Ça ne me disait plus rien.
En plus, pour la première fois aussi, quelquun sintéressait à moi. Un collègue, Olivier, mavait invitée. On avait déjà partagé plusieurs verres, il mavait proposé de fêter le Nouvel An, juste nous deux. Rien que dy penser, un frisson
Il restait un peu plus dun mois avant le réveillon. Jai appelé ma meilleure amie elle connaissait un bon agent immobilier. Résultat : lappartement de Mamie sest vendu vite fait. Avec largent, jai pu acheter un joli studio avec une grande cuisine pas loin du métro Part-Dieu, déjà rénové il y avait même une cuisine équipée ! Avec ce qui restait, jai acheté quelques meubles et placé le reste à la banque.
Je nai pris avec moi que les livres de Mamie. Pour le reste, jai laissé à une association qui récupère tout pour les brocantes il y avait de sacrées trouvailles.
Une semaine avant le Nouvel An, tout était prêt. Le 30 décembre, jai fermé la porte de lappart familial, direction ma nouvelle vie.
Chez moi, tout le monde croyait que jétais à lappartement de Mamie, prête à tout préparer pour la famille
Tu as décoré le sapin ? insiste Maman.
Oui, il est magnifique ! jai répondu, et ce nétait pas un mensonge : Olivier et moi avions installé les guirlandes ensemble la veille.
Tu as pris du bon champagne ?
Je pense que oui ! Olivier sétait même occupé des bouteilles.
Et tu as sorti de quoi faire les lits pour tout le monde ?
Bien sûr, Maman ! Javais effectivement sorti du linge frais : cette nuit serait spéciale, et pas seulement à cause du changement dannée
Parfait, on arrive à vingt heures. Tout doit être prêt, hein ! On passera directement à table.
Jai senti que cette fois, javais pris la bonne décision.
À vingt heures pétantes, la grande bande débarque dans le vieil immeuble de la Guillotière. Selon le scénario espéré, ils devaient trouver table dressée, cadeaux et chambre pour chacun ; moi, la bonne fée aux fourneaux. Camille devait même recevoir solennellement les clés, au son des applaudissements.
Mais la vie, décidément, en avait décidé autrement.
Leur vieux jeu de clefs a refusé la serrure. Ils ont tambouriné cest un type bourru, barbu, qui a ouvert, flanqué dun énorme chien sale et poilu. Pas vraiment le genre animateur du Nouvel An
Habillé dun vieux marcel et dun short satiné noir usé, il tenait debout dans des pantoufles élimées, les jambes maigres. Il ressemblait à un honnête fantôme des années oubliées.
Quest-ce que vous voulez ? a-t-il lancé, agacé, à Maman qui martelait la sonnette.
Mais vous êtes qui, vous ? a bafouillé le mari de Camille.
Je suis le nouveau proprio a plaisanté lhomme, en souriant dans sa barbe. Pardon pour la tenue, jattends encore mon smoking du pressing vous imaginez, pas prêt pour la Saint-Sylvestre, la blague
Et Lucile, elle est où ? a chuchoté Maman, la voix tremblante.
Lucile ? Connais pas Ah, la demoiselle davant ? Elle est partie. Elle a dit quelle filait vers sa nouvelle vie !
Lhomme mima un salut. Elle ma dit de vous passer le bonjour, la famille. “À la famille, un salut sincère” cest bien ce quelle ma dit !
Là-dessus, il referma la porte. On entendit le chien aboyer doucement.
Bon sang, tu es vraiment incroyable ! a répété Maman, quand jai répondu à son appel.
Moi aussi je taime, Maman, ai-je soufflé, raccrochant. Oui, jétais vraiment partie pour de bon, et ma nouvelle vie sannonçait tellement plus douce que lautreJai regardé par la fenêtre de mon studio, les lumières de la ville dansaient sur les vitres, et Olivier ma prise dans ses bras. Au fond, cétait drôle : toute ma vie, javais eu peur de tout perdre, et ce soir, javais enfin gagné la seule chose qui comptait moi-même.
La nuit est tombée doucement sur Lyon. Les rires des passants résonnaient depuis la rue, les premiers feux dartifice hérissaient le ciel de couleurs impossibles. À table, nous avons trinqué ensemble à lannée nouvelle. Olivier ma souri, des paillettes plein les yeux.
Jai pensé à Mamie Renée, à ses napperons, à son amour, à son regard qui disait toujours : « La vie, cest maintenant, ma Lucile. Mets-toi au centre. » Jai fermé les yeux, jai soufflé : « Merci, Mamie. »
Ce soir-là, le téléphone na plus sonné. La famille avait compris que, pour une fois, le cadeau du Nouvel An, cétait moi qui me loffrais : la paix, la douceur, la première page dune histoire rien quà moi.
Dans le reflet de la vitre, jai souri à la femme que jétais enfin devenue. Les autres attendraient : il était temps, pour une fois, que ce soit moi, la préférée.







