Javais déjà tout préparé dans ma tête : la valise avec le strict nécessaire, prête à fuir cette petite bourgade perdue au fin fond de la campagne française avec mon fils. Il nétait plus question de sacrifier mon avenir au profit du troupeau de chèvres, aux vaches et au potager interminable de mes beaux-parents. Parce que jai épousé François, tout le monde a cru que je signais un pacte pour être la domestique bénévole de leur ferme. Mais non. Ce nest pas la vie que je veux, et il est hors de question que mon fils grandisse dans ce cloaque, où le seul sujet de conversation est le nombre de litres de lait que la vache Blanche produit.
En arrivant ici après le mariage, jaurais voulu croire que les choses ne seraient pas si terribles. François se montrait attentionné, ses parents, Geneviève et son mari, semblaient accueillants. Le village avait quelque chose de pittoresque : des pâturages infinis, lair pur, le calme. Jai naïvement pensé que je finirais par madapter. Mais la vérité ma vite explosé à la figure. Une semaine après notre emménagement, Geneviève ma tendu un seau en me disant daller traire les chèvres. « Maintenant, tu fais partie de la famille, Camille, il faut aider ! » a-t-elle lancé, ce sourire crispant collé aux lèvres. Moi, la Parisienne qui navait jamais rien soulevé de plus lourd quun sac à main, me retrouvais à apprendre à traire avant le coucher du soleil. Premier avertissement.
François na jamais eu lintention de me défendre. « Ma mère a raison, ici tout le monde y met du sien », sest-il contenté de répondre à mes protestations. Ma routine a alors débuté : lever à cinq heures du matin, nourrir les animaux, biner le potager, astiquer la maison, cuisiner pour tout le monde. Jétais devenue la bonne à tout faire, pas une épouse. Et si, par malheur, je réclamais un jour de répit, Geneviève levait les yeux au ciel et entamait un de ses sermons : « Autrefois, les femmes travaillaient du lever au coucher du soleil sans jamais se plaindre ! » François, lui, restait impassible, comme si la question ne le concernait pas.
Mon fils, âgé de trois ans à peine, était ma seule lumière. Quand je le vois, je sais précisément ce que je refuse pour lui. Je ne veux pas quil grandisse ici, où son avenir se limiterait à la ferme ou à partir à Paris, où il ne serait jamais vraiment chez lui. Je veux quil puisse aller dans une bonne maternelle, quil étudie, quil voyage, quil découvre le monde. Ici ? Même la connexion internet rame trop pour lui permettre de regarder des dessins animés. Lorsque jai suggéré de linscrire à un atelier de peinture dans la ville voisine, Geneviève a soupiré : « À quoi bon ? Autant quil apprenne à traire une vache, ça cest utile ! »
Jai essayé de parler avec François. Lui dire que jétouffais, que ce nétait pas la vie dont javais rêvé. Mais il a haussé les épaules : « Tout le monde vit comme ça, Camille. Quest-ce que tu veux de plus ? » Et tout à lheure, jai appris que Geneviève projette dagrandir létable et dacheter une vache supplémentaire. Encore plus de travail pour moi, évidemment. Ce fut la goutte deau.
Jai commencé à économiser en cachette. Pas grand-chose, mais juste assez pour deux tickets de car jusquà la ville. Jai une amie à Lyon qui ma promis un coup de main pour un logement et un travail. Jimagine mon fils et moi montant dans ce car, abandonnant derrière nous ce village, les chèvres, les vaches, et les sermons de Geneviève. Je rêve à un petit appartement, rien quà nous, où je pourrais travailler et mon fils grandir avec toutes les chances possibles. Retrouver enfin ma dignité, cesser dêtre cette machine à servir.
Bien sûr, jai peur. Je ne sais pas comment sera la vie là-bas. Trouverai-je du travail ? Est-ce que notre argent suffira ? Mais une seule certitude simpose : je ne peux pas rester une minute de plus ici. Chaque fois que je vois mon fils courir dans la cour, je me dis quil mérite mieux que cette vie. Et moi aussi. Je ne veux pas quil voie sa mère plier sous le fardeau, se perdre à vouloir satisfaire les autres.
Geneviève la dit lautre jour : je suis « trop citadine » et je ne serai jamais lune des leurs. Mais tu veux que je te dise ? Elle na pas tort. Je ne veux pas devenir comme eux. Je veux redevenir moi Camille, celle qui rêvait dune carrière, de voyages, dune vie heureuse. Je ferai tout pour retrouver ça. Même si cela veut dire partir, une valise à la main, avec mon fils, pour un endroit où plus personne ne cherchera à me faire traire les vaches.






