Un homme à tout faire : Dans le cœur de Paris, tout bascule pour Varvara après la mort soudaine de son père, le seul parent qui lui restait depuis que sa mère était partie refaire sa vie à Florence. Désormais seule, Varvara doit affronter un hiver glacial et sa profonde solitude, adoucie seulement par l’arrivée d’un minuscule chaton roux trouvé sous la pluie près de son immeuble. Mais alors que son quotidien semble sombrer dans la grisaille – entre ordinateur cassé, petit ami distant et portes claquées par maladresse – l’apparition inattendue d’un jeune réparateur, “homme à tout faire” aussi attentionné que débrouillard, va bouleverser sa routine. Au détour de cette rencontre pleine d’humanité, de souvenirs d’enfance et de maladresses touchantes, Varvara découvre qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir sa porte à la chaleur de la vie, à l’amitié… et pourquoi pas, à l’amour.

Lhomme à tout faire

Le père de Capucine est décédé subitement. Personne ne sy attendait. Trois mois à peine, foudroyé par une fichue maladie. Mais il avait lutté jusquau dernier souffle. Il voulait plus que tout voir sa fille unique mariée et heureuse.

Mais il nen eut pas le temps. Il sen est allé en plein hiver, juste après Noël.

« Au moins, il ne lui a pas gâché la fête pour toujours », disaient les voisins en secouant la tête dun air compatissant.

Son rêve na pas eu le temps de se réaliser car Capucine navait personne. Enfin, à part ce prétendant virtuel, avec qui elle échangeait des messages depuis des années, mais qui ne dépassait jamais deux rendez-vous par mois. Et son père savait bien quil laissait sa fille seule au monde.

La mère de Capucine les avait quittés quand elle était petite pour aller travailler en Italie. Au début, elle envoyait de largent, des jouets, des douceurs toscanes de Florence à sa fille chérie. Mais avec le temps, les colis et les lettres sont devenus rares. Capucine na gardé quune dernière lettre dadieu, reçue à ses dix ans. Sa mère y expliquait quelle avait trouvé lamour auprès dun Italien, Lorenzo, et quils étaient mariés, vivant dans une villa hors de la ville. Elle demandait quon ne la contacte plus, car son mari était terriblement jaloux. Elle suppliait son ex-mari et sa fille de lui pardonner et de comprendre, quelle ne pourrait plus leur écrire ni envoyer quoi que ce soit à Capucine.

« Lenfant nest pas seule, elle a son père qui devrait subvenir à ses besoins, au lieu de compter sur une femme », ajoutait-elle dans la lettre.

Le père de Capucine nexigeait jamais rien. Lui et Capucine se débrouillaient comme ils pouvaient. Il était tour à tour électricien, plombier, ouvrier sur des chantiers, même sil avait un diplôme universitaire. Ce nétait pas le luxe, mais Capucine na jamais manqué de lessentiel. Il lui arrivait de soffrir bien peu, comme des chaussures ou des vêtements neufs. Mais à quoi bon shabiller pour un métier pareil ?

« On ne va pas réparer les tuyaux en costume », plaisantait-il à chaque fois que Capucine, adulte, lui offrait un pull neuf ou un portefeuille en cuir, refusant systématiquement le cadeau.

« Tu donneras ça à ton mari un jour. Tu verras, il sera ravi. Pour bricoler, un vieux pantalon suffit bien. »

Après la messe du quarantième jour pour son père, Capucine rentra chez elle à pied. Les jours se ressemblaient, faits de solitude et de routine. À la sortie de son bureau, son père lattendait toujours, même sous la pluie, dans sa vieille Renault cabossée, pour quelle rentre au sec. Elle repensait à ses gestes de tendresse, aux dessins animés quils regardaient ensemble, même adultes, à toutes ses attentions. Ce vide lui pesait terriblement.

Ce soir-là, la neige mêlée de boue rendait la ville triste. Soudain, elle aperçut sous un porche une petite lumière orangée : un minuscule chaton roux, grelottant, miaulait pitoyablement.

« Encore un animal abandonné », pensa Capucine avec douleur.

Elle croisa le regard intelligent du chaton. Elle sut alors : si elle ne lamenait pas, il était perdu. Elle le ramassa, le glissa contre elle sous son manteau chaud. Le pauvre boule de poils sabandonna et se serra contre sa paume, ronronnant.

« Tu as faim ? », demanda-t-elle.

Il la fixa de ses grands yeux, si expressifs quelle en fut troublée. Mais elle chassa ses pensées superstitieuses.

« Cest la faim qui te rend si intense, va ! Quand on tient à la vie, on se bat », se rassura-t-elle.

Avec le chaton, le vide à la maison pesait moins. « À deux, cest toujours mieux que seule », se dit-elle en préparant une écuelle et en lançant un vieux dessin animé quelle avait vu mille fois avec son père.

Étrangement, le chaton, bien quaffamé, resta fasciné par lécran. Capucine poussa la gamelle pour quil puisse manger tout en regardant : là, il se jeta sur la nourriture, ravi.

« Presque comme papa », pensa-t-elle furtivement. En le détaillant, elle vit les taches de rousseur sur les joues du chaton, presque comme celles abondantes de son père. Derrière loreille, une tache foncée ressemblait à sa fameuse marque de naissance. Et ces yeux, gris immenses Elle en eut le cœur serré, mais se força à repousser la superstition. Exténuée, elle sendormit dun sommeil lourd avec le chaton, roulé en boule près delle.

***

Mourir ne fait pas peur, découvrit le père de Capucine. Ce qui faisait peur, cétait de partir avec tant de choses inachevées. Sa fille, avant tout Comment pouvait-il seulement partir alors quelle était seule au monde ? Certes, Capucine avait lair forte ; il la connaissait mieux : elle avait besoin dun soutien, dune épaule, encore plus désormais.

Et puis, il aurait voulu voir ses petits-enfants, les gâter, leur raconter des histoires, leur apprendre à bricoler Mais le destin en avait décidé autrement.

Puis le dernier souffle senvola, et la maladie avec. Il devint léger comme lair. Devant lui, une lumière chaleureuse, baignée damour il y plongea, enveloppé dune étreinte divine. Tout semblait vivant, réuni dans un seul être immense appelé Dieu, dont il était lui-même une infime parcelle.

Mais soudain, limage de Capucine le rattrapa. Non, il ne pouvait pas tout simplement sen aller vers la lumière ! Il ne labandonnait pas enfant ; il devait rester, même maintenant.

« Il faut que je revienne ! », décida-t-il fermement.

Aussitôt, la lumière sestompa. Il se retrouva dans un verger, pareil à celui de son enfance, mais curieusement différent. Les vieux parents lui firent fête, réunis autour de la grande maison. Sa mère installait déjà un grand goûter sur la nappe blanche. Son grand-père, plein de malice, paraissait rajeuni.

Au loin, un étang étrange, noir et glacé, bordé dune file de gens attendant patiemment leur tour.

« Quest-ce donc ? », demanda-t-il.

Le grand-père lui expliqua : « Ici, chacun vit sur son lopin de terre, selon ses souvenirs et ses rêves. Ce bassin, cest la porte. Ceux qui veulent repartir plongent dedans, mais on ne revient jamais tout à fait pareil. On ne traverse jamais deux fois dans le même vêtement. À la traversée, tu trouveras ce quil te faut. »

Le père de Capucine sinclina devant le vieillard, qui le bénit.

« Vas, mon fils, avant que ta grand-mère ne râle de te voir quitter la table ! »

Et, en un clin dœil, il se sentit aspiré dans la profondeur glacée de létang.

***

Le téléphone réveilla Capucine, lovée avec Flamboyant ainsi baptisa-t-elle le chaton. À la troisième sonnerie, elle décrocha, ensommeillée. Une voix masculine, familière :

Salut. Je tai réveillée ? On ne va pas dormir toute la vie ! Viens chez moi, ça me ferait plaisir.

Pas vraiment envie, surtout ce soir. Pas envie de laisser seul ce chaton qui la regardait avec insistance.

Allons, ma petite, tu dois tourner la page. On perd tous ses parents un jour. La vie continue Jai acheté une bonne bouteille de Saint-Émilion, allez, viens ?

Linsistance la gêna, surtout en ces jours où la douleur était à vif.

Non, pas ce soir. Jai adopté un chaton, il a besoin de moi. Une autre fois.

Comme tu veux, grommela-t-il avant de raccrocher.

La gorge nouée, Capucine caressa Flamboyant.

Tu crois que je vais finir seule toute ma vie ? En voilà déjà un, cest un début, non ?

Le chaton, imperturbable, ronronna, les yeux plissés de contentement.

On sera ensemble Et si ça continue, jen adopterai dix, et je finirai vieille fille au milieu des chats ! blagua-t-elle.

Elle oublia ses rapports à envoyer au bureau le travail lattendait.

« Je me fais un thé, et toi, sois sage, hein ! »

Mais déjà Flamboyant filait, attiré par la lumière de lordinateur ; il grimpa sur le clavier, mordilla le câble Capucine, en découvrant les dégâts, ne put sempêcher de sécrier :

Nom dun chien, il ne manquait plus que ça ! Tu aurais pu télectrocuter, petit fou !

Elle sassit, épuisée, au bord des larmes, déversant son chagrin devant ce chaton rebelle, unique confident. Flamboyant grimpa sur ses genoux, lécha ses larmes ; elle en fut apaisée.

Bon sang, tu ten donnes du malheur, toi aussi !

Un baiser sur sa truffe, et Flamboyant se mit tout de suite à sa toilette.

Déjà le matin. Capucine décida de porter aussitôt son ordinateur en réparation ; Flamboyant, elle le laissa avec une dernière recommandation, mais le chaton fila dès quelle ouvrit la porte.

Flamboyant, reviens ! Tu vas me rendre folle !

Il disparut dans la cave de limmeuble, laissée ouverte. Capucine, désespérée, le suivit.

Reviens, satané animal ! grommela-t-elle, la voix tremblante.

Mais dans la pénombre, à la place de Flamboyant, elle aperçut un jeune homme accroupi devant un robinet.

Excusez-moi, vous nauriez pas vu un chaton roux passer ici ? Il file à une vitesse

Il sest sauvé ? attendit-il, un sourire en coin.

Les mains sales, mais lallure soignée, il avait la ceinture pleine doutils, comme le père de Capucine autrefois.

Cela me rappelle quelquun pensa-t-elle, sans oser le dire.

Laissez-moi finir ici, je vous aide à le chercher.

Il répara la fuite, puis séquipa dune lampe torche : derrière une canalisation, voilà une touffe de poils rousse, très vite maîtrisée.

Le voilà, votre fuyard !

Merci, vraiment ! sexclama Capucine, reprenant Flamboyant dans ses bras.

Puis son visage se rembrunit à nouveau.

Quelque chose ne va pas ? demanda le jeune homme.

Je me suis enfermée dehors Les clés sont à lintérieur.

On va voir ça. Peut-être puis-je vous aider, dit-il tout simplement.

Il examina la serrure, la répara, graissa les gonds ; tout fonctionnait à nouveau.

Voilà, vous pouvez rentrer, mais surveillez votre cascadeur !

Je ne sais pas comment vous remercier, aujourdhui vous mavez sauvée deux fois !

Pas de souci, cest mon métier, plaisanta-t-il, un vrai plaisir de sauver une jolie demoiselle !

Capucine rougit un peu.

Je nai pas vraiment de quoi vous payer. Et puis mon ordinateur est cassé, je nai pas un sou pour linstant Mais il me reste la caisse doutils de mon père, presque comme les vôtres. Peut-être cela vous servirait ? Je ny connais rien.

Elle linvita à entrer, alla chercher lhéritage paternel. Le jeune homme, dune élégante discrétion, resta dans lentrée, Flamboyant autour de ses chevilles.

Il était grand, de larges épaules, les yeux bleu ciel, les cheveux châtains, coupés court. Sa tenue impeccable contrastait avec le boulot manuel : blouson tendance, jeans, outils bien rangés.

Il caressa le chaton, qui lui répondit dun concert de ronronnements.

Sacré matériel ! Votre père devait être un fameux bricoleur, sexclama-t-il.

Il était plombier, comme vous, répondit Capucine.

Ah, mais je ne suis pas plombier ! Je suis homme à tout faire, répondit-il en riant.

Homme à tout faire ?

Exactement. On mappelle pour tout réparer, bricoler à domicile, pendant que les gens travaillent ou se reposent. Bref, je fais tout ce quun mari ferait pour sa femme ! Deux ans que je suis venu de province, au départ pour être instituteur, mais je me suis mis à mon compte Et javoue, cest bien payé, et le travail ne manque jamais.

Tout cela résonna fort en Capucine, comme un doux écho de son enfance.

Cette clé spéciale, votre père en avait une, je nen ai jamais trouvé pareille, concluait-il.

Il tendit une carte de visite.

Gardez-la, ça pourrait servir.

Capucine la rangea, le remercia. Mais maintenant, elle devait aller réparer son ordinateur.

Si vous voulez, je peux vous déposer quelque part. Connaissant une excellente adresse réparer votre outil, ce serait dommage de payer le prix fort ailleurs Pour le tarif que vous me proposez, je pourrais vous offrir une semaine de services ! plaisanta-t-il.

Laissez-moi juste le temps de me changer, je suis encore en pyjama

Le soir venu, lordinateur de Capucine avait été réparé à moindre coût, grâce à ladresse du jeune homme. De retour chez elle, Flamboyant laccueillit, traînant un portefeuille mâchouillé.

Par tous les saints ! Cest celui du jeune homme Il a dû le perdre ce matin. Il nest plus quune loque.

Elle fouilla à lintérieur : cartes et billets restaient intacts, même si lextérieur était dans un triste état.

Elle retrouva la carte de visite et appela. La voix enjouée répondit :

Antoine, bonsoir ?

Cest la fille au chaton. Je crois que vous avez oublié votre portefeuille chez moi.

Je le cherchais partout ! Je passe le prendre, ça ne vous dérange pas ?

Capucine hésita une seconde.

Petit souci Le chaton a un peu abîmé votre portefeuille, il la même complètement massacré, en fait

Ce nest pas grave, jarrive quand même.

En attendant, une idée lumineuse lui vint. Elle retrouva dans ses affaires le portefeuille neuf quelle avait prévu autrefois pour son père. Il était impeccable, sentait encore le cuir neuf.

Papa naurait pas été contre, nest-ce pas ? dit-elle au chaton.

Flamboyant répondit par un ronronnement sonore, bondissant sur la table comme pour confirmer son approbation.

Tu crois quil faut préparer du thé pour le visiteur ?

Un miaulement approbateur.

Antoine arriva plus vite quelle ne laurait cru, un sac à la main.

Ceci, cest pour le petit bandit, pour quil évite de ronger le reste. Et ici, quelques douceurs pour vous.

Capucine lui tendit le portefeuille neuf ainsi que celui abîmé.

Vous avez exactement ce quil me faut, sétonna-t-il.

Elle sourit.

Tout ça, cest grâce à lui, sourit-elle en désignant le chaton. Par ailleurs Jai un robinet qui fuit à la cuisine. Peut-être pourriez-vous jeter un coup dœil ?

Tout de suite, je suis là pour ça, répondit-il joyeusement.

Parfait. Et pendant ce temps, je prépare du thé ou préférez-vous du café ?

Du thé vert avec du miel, ce serait parfait, dit-il avec un sourire.

Tout à coup, lappartement sembla plus chaleureux que jamais, comme si tout saccordait harmonieusement. Flamboyant plissait les yeux telle une énigme heureuse, et, un bref instant, Capucine crut voir sur ses traits lesquisse dun sourire divin.

En cet instant, elle comprit que le malheur ne se traverse pas seul, mais avec ceux qui nous tendent la patte quils soient deux ou quatre pattes. Parfois, il suffit douvrir la porte à limprévu pour que la chaleur revienne et que la vie, doucement, recommence à sourire.

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Un homme à tout faire : Dans le cœur de Paris, tout bascule pour Varvara après la mort soudaine de son père, le seul parent qui lui restait depuis que sa mère était partie refaire sa vie à Florence. Désormais seule, Varvara doit affronter un hiver glacial et sa profonde solitude, adoucie seulement par l’arrivée d’un minuscule chaton roux trouvé sous la pluie près de son immeuble. Mais alors que son quotidien semble sombrer dans la grisaille – entre ordinateur cassé, petit ami distant et portes claquées par maladresse – l’apparition inattendue d’un jeune réparateur, “homme à tout faire” aussi attentionné que débrouillard, va bouleverser sa routine. Au détour de cette rencontre pleine d’humanité, de souvenirs d’enfance et de maladresses touchantes, Varvara découvre qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir sa porte à la chaleur de la vie, à l’amitié… et pourquoi pas, à l’amour.
La maison des disputes : — Et quel rapport avec chez moi ? Tante Clémence, qui venait déjà de sortir du frigo un bocal de cornichons et un morceau de fromage, se retourna. — Comment ça ? Eh bien, tu sais que dans la petite chambre, là où je dors d’habitude, il y a des travaux ! Et voilà que mon fils, sa femme et les trois petits-enfants débarquent ! Impossible de les coucher nulle part. Du coup, j’ai décidé de venir ici pour passer la nuit, demain matin je retourne chez moi, je règle les soucis avec les ouvriers, et tout rentre dans l’ordre ! *** Sophie fut réveillée en sursaut par un bruit sec au rez-de-chaussée. Elle se redressa d’un bond sur son lit, tendant l’oreille… — Qu’est-ce que… — murmura-t-elle dans l’obscurité de sa chambre du premier étage. Plus de bruits suspects. Juste le tic-tac de l’horloge murale qui, d’ordinaire, la rassurait, mais qui semblait cette nuit étrangement inquiétant… « Sans doute une branche qui s’est cassée et tombée sur la terrasse, pensa-t-elle, ou un vieux meuble qui s’est effondré. La maison est ancienne. Je vérifierai demain matin. » Sophie se recoucha, prête à retrouver son rêve, quand le bruit retentit de nouveau en bas. Moins assourdissant que le premier, mais beaucoup plus alarmant. Des pas, des frottements… Quelqu’un marchait en bas. Et ce n’était sûrement pas le chat. Saisie d’effroi, elle réalisa que ce n’était pas un rêve. Des voleurs, chez elle. Et c’était le scénario le plus rassurant ! Mieux valait ne pas imaginer autre chose… En panique, elle sauta hors du lit. Le sol était froid sous ses pieds, mais elle était trempée de sueur. Son regard tomba sur sa table de chevet : un lourd lampadaire en laiton, à abat-jour de verre épais. Un bel objet. Il faudrait viser juste du premier coup… Elle s’en empara, puis s’avança furtivement vers la porte de sa chambre. Elle l’ouvrit d’un millimètre. Le couloir du premier étage était dans l’obscurité, mais une lumière de lampadaire municipal filtrait par la fenêtre en haut du mur, projetant des ombres menaçantes. Les pas s’étaient arrêtés. Le cambrioleur (ou les cambrioleurs) se tenait au pied de l’escalier, côté cuisine. Sur la pointe des pieds, Sophie descendit. Elle se colla au mur, inspira profondément, repensant à ses cours d’autodéfense laissés tomber après le premier atelier. C’était maintenant ou jamais. Elle se rua en brandissant le lampadaire au-dessus de sa tête. — Je vais te montrer ce que… ! — cria-t-elle, visant la silhouette sombre, dos à elle, près des marches. La silhouette n’eut pas le temps de se retourner. Mais Sophie rata sa cible. Et Dieu merci ! Car devant elle, ce n’était pas un voleur avec une barre de fer, mais tante Clémence. Sophie resta figée, puis se ressaisit et atteignit l’interrupteur. — Tante Clémence ? Tante Clémence tenait à bout de bras un vieux sac de toile, regardant Sophie, vêtue d’un t-shirt rigolo et d’un pantalon de pyjama, avec des yeux ronds. — Sophie ! Oh Seigneur ! — Tante Clémence serra son poignet, là où devrait battre le pouls, — Mon cœur s’affole ! Tu as failli m’assommer… Sophie poussa un vrai soupir, comme lors des résultats du bac. — Tante Clémence, j’ai cru à un cambriolage ! Pourquoi faire peur comme ça… J’ai vu ma vie défiler en descendant… Elle reposa la base en laiton du lampadaire, détachée du reste, sur une marche. — Ta vie ? Mais imagine si tu n’avais pas raté… — trembla la tante. — Mais comment êtes-vous entrée ? Tante Clémence se souvint que c’était à elle de s’expliquer. — Oh, excuse-moi ma puce, pardon. Je ne voulais pas te réveiller. Je pensais que tu dormais profondément. Je suis entrée tout doucement… — Doucement ? — répéta Sophie, — Ça a fait un bruit d’enfer. — Je crois que j’ai fait tomber le portemanteau dans l’entrée. Ensuite je cherchais où poser mes sacs… — Des sacs ? — Sophie jeta un œil au couloir, où s’entassaient des sacs de courses. — Mais pourquoi débarquer à trois heures du matin chez moi ? — Je n’ai pas vraiment « débarqué » — protesta la tante. — Je passais juste voir… — Voir ? Vous avez encore vos clés ? — réalisa Sophie. Oups, prise en flagrant délit. — Oh, pas vraiment « encore »… — Quand vous m’avez vendu la maison, j’ai récupéré TOUS les jeux de clés. Vous m’aviez garanti… Tante Clémence gloussa, avouant sa mauvaise mémoire. — Figure-toi, Sophie… En faisant du rangement, en fouillant dans un vieux manteau, j’ai retrouvé un trousseau oublié ! Par hasard ! Je ne m’en souvenais même plus ! Sophie s’appuya au mur. Rire ou pleurer ? — Très bien — lâcha-t-elle sèchement. — Vous avez retrouvé des clés. Mais pourquoi venir ici, en pleine nuit, sans prévenir ? Vous savez que la solitude dans le noir me terrifie. Tante Clémence, tout en écoutant Sophie, se promena dans le salon, ouvrant chaque porte. — Oh là là, c’est propre ici ! Tu es formidable, Sophie. J’ai débarqué parce qu’on a un vrai problème. — Lequel ? — demanda Sophie. Tante Clémence passa en cuisine, visible depuis le salon, ouvrit le frigo sans allumer la lumière. Sa silhouette se détacha dans la clarté du frigo. — Tu comprends, Antoine et sa femme ont débarqué à l’improviste ! Les petits-enfants avec… — Et quel rapport avec chez moi ? Tante Clémence, qui venait déjà de sortir du frigo un bocal de cornichons et un morceau de fromage, se retourna. — Eh bien, ma chambre est en travaux ! Avec tout ce monde, on ne tient plus dans la maison. Alors j’ai préféré venir passer la nuit ici, demain je rentre, je règle les histoires d’artisans, et tout ira bien ! J’aurais vraiment dû l’assommer avec le lampadaire. — Tante Clémence… Je ne veux pas paraître méchante, mais, techniquement, cette maison est à moi maintenant. Tante Clémence termina son fromage, remit le bocal, et lança à Sophie un regard interrogateur. — Alors quoi ? Tu ne veux pas accueillir ta tante pour une nuit ? Dans la maison que je t’ai vendue à un prix défiant toute concurrence, en plus ? Sentiment qu’elle ne l’a pas vendue, mais donnée. La bienfaitrice… — Je vais vous laisser rester, tante — Sophie abandonna, épuisée par l’angoisse, et conscientes qu’à cette heure, il serait cruel de la mettre dehors — Mais c’est la première et dernière fois. Vous dormez ici et demain, vous partez. Elle dut installer le lit d’appoint en bas, sur le canapé acheté pour les invités, mais encore jamais utilisé. Le matin, Clémence, découvrant la vie déjà bien installée dans la maison, inspecta chaque tiroir. — Oh, tu as acheté un nouveau blender ? Je t’avais donné le mien, tu te rappelles, il marchait encore. Tu disais qu’il était vieux ! Tu ne respectes pas les affaires… À midi, Sophie croyait que Clémence partirait enfin, mais rien n’indiquait un départ imminent. — Sophie ! Tu as été merveilleuse de ne pas m’avoir virée ! J’ai réfléchi… À quoi donc ? — Qu’avez-vous pensé, tante ? — Les travaux, ce n’est jamais fini en un jour. Les ouvriers disent mercredi, mais ça fait trois fois qu’ils repoussent. Ils promettent, puis il faut attendre une semaine… Et Antoine est venu pour un bon moment, il lui faut loger sa famille ! — J’avais des projets… — répondit Sophie. — Comment je te gêne dans tes projets ? Je dormirai sur le canapé, discret comme une souris ! Tu ne me verras même pas. — Je l’ai déjà remarqué ! — s’exclama Sophie. — J’ai fait quoi de mal ? — gémit-elle. Sophie n’arrivait pas à dire « non » franchement. Surtout à sa tante. Surtout qu’elle ne demandait que quelques jours… Et après tout, la maison lui a appartenu longtemps… — D’accord — souffla Sophie — mais juste jusqu’à mercredi. Et sans invités. — Jusqu’à mercredi ! Promis juré ! Mercredi arriva. Les travaux chez Clémence n’étaient pas finis. Une semaine de plus passa. Sophie avait l’impression de vivre dans une chambre d’hôtel où elle était autorisée à utiliser la cuisine seulement après que tante Clémence ait fini d’y cuisiner. En plus, c’était elle qui gérait l’intendance. — Sophie, tu n’aurais pas d’autres serviettes ? Celles-là sont sales. Tu veux bien les laver, au fait ? Sophie commença à épuiser sa patience. L’envie de laver seulement ses affaires, d’avoir la cuisine disponible, de retrouver le silence dans sa chambre. Elle se mit à fermer sa porte à clé, ce qui déclencha les plaintes de Clémence. — Tu as peur de moi ? Ou comment faut-il le prendre ? — J’ai juste besoin d’être seule… — Je t’agace, c’est ça ? Oui ! Mais à voix haute, Sophie répondit : — Non. Finalement, deux semaines après, quand Antoine et sa famille quittèrent la maison (emportant au passage la moitié du congélateur), Sophie décida qu’il était temps de mettre fin au séjour. — Tante Clémence, j’espère que ce soir, vous pouvez dormir chez vous ? — Bien sûr, Sophie ! Mais il y avait encore une chose. — Je voudrais que vous me rendiez les clés, avant de partir. — Pourquoi mes clés ? — Elles ne sont pas à vous. Vous m’avez vendu la maison. Elle est à moi. Je veux être seule à en avoir les clés. — Tu me mets dehors ? — avec des yeux de chat du célèbre dessin animé. — Avec tout le respect, vous êtes une invitée ici. On ne donne pas les clés aux invités. — Oh, tu sais, Sophie, j’ai vécu dans cette maison des années… Je la connais par cœur… — Je comprends votre attachement, mais je n’y peux rien. Vous me l’avez vendue, pas offerte… — Et alors ? — répondit-elle, — Tu pourrais au moins me laisser venir ! Je n’ai pas l’intention de m’installer à vie ! — Tante Clémence, vous avez vécu ici deux semaines, mangé dans mon frigo, dormi sur mon canapé, et maintenant, vous ne voulez pas rendre les clés ! Ce n’est plus un séjour. — On pourrait très bien vivre ici toutes les deux… — lança-t-elle. — N’y pensez même pas ! — rétorqua Sophie. Alors la tante, vexée, sortit les clés de sa veste. — Tiens — jeta-t-elle — Prends-les. Je ne remettrai jamais les pieds ici ! — Au revoir, tante Clémence. L’allusion était claire. Il fallait faire ses valises et partir. — Très bien. Ne m’appelle plus jamais. Si tu ne veux plus me voir, alors inutile de garder le contact ! — dit la tante. — Comme vous voudrez. Impossible de se quitter sans cris : Clémence insultait Sophie en ramassant ses affaires, mais une fois la maison vide, Sophie souffla enfin. Aucun remords.