Je ne me marierai jamais, sauf que ce ne sera pas avec ce beau jeune homme. Oui, il est parfait de tous côtés. Mais il nest pas pour moi.
La lune, pâle et ronde, saccroche au-dessus du village près de Metz et la neige danse paresseusement au sol. Rosalie se tapit derrière la vieille commode, tandis que sa mère, Marlène, pénètre dans la cuisine, accompagnée de son compagnon et dun inconnu. Les relents de saucisson et le gargouillement du vin versé dans des verres emplissent lair. Rosalie, affamée, avale sa salive.
Attends un peu ! la voix de sa mère perce le brouhaha.
Pourquoi tu fais ta timide ? insiste son compagnon, Gérard.
Vous êtes deux murmure-t-elle.
Ce nest pas la première fois, souffle Gérard, avec un petit rire.
Un bruit de verre brisé éclate. Des chuchotements, des bruits de souffle. Rosalie senfonce davantage dans son abri. Tout se suspend.
Tu sais, Luc, elle dort là-dedans, dit Gérard.
Tu disais quelle était mignonne, mais moi, je ne sais pas
Tu sais bien quelle a une fille.
Quelle fille ?
Rosalie, elle est grande maintenant. Elle doit être là, dans la chambre.
Ramène-la ! Luc jubile.
Rosalie, tu es là ? Gérard savance, sa bouche tordue en sourire mauvais. Allez, viens tasseoir avec nous !
Jsuis bien ici.
Tu joues les prudes ? Gérard tente de la prendre par le bras.
Rosalie saisit le vase posé sur la commode et labat sur la tête de Gérard.
Le verre vole en éclats. Rosalie séchappe et file vers lentrée.
Attrape-la ! crie Gérard.
Mais déjà, elle est sur le seuil, pieds nus en chaussettes, vieux short et t-shirt, se jetant dans la nuit glacée de la rue.
Les hommes jaillissent derrière elle. Les ruelles sont vides. Où courir, dans cette neige de décembre ? Derrière, des hurlements. Au loin, devant la grande maison jaune, un chien aboie, une voix le réprimande.
Rosalie frappe, haletante, à la grille. Un homme dune quarantaine dannées ouvre.
Sil vous plaît, souffle-t-elle, les yeux embués de larmes.
Viens vite ! Il la tire à lintérieur et referme.
Charles, qui cest ? demande une femme, sortant sur le perron.
Elle, il désigne Rosalie. Deux hommes la poursuivent.
Entre vite ! La femme, Pauline, saisit Rosalie par la main. Tu nous expliqueras tout.
Rosalie, sors dici ! crie Gérard dans la rue.
Charles, ninterviens pas ! hausse la voix Pauline. Reviens !
La rue résonne des cris et des aboiements du chien.
Il faut appeler la police, sort-elle son téléphone.
Pauline, non. Je vais régler ça. Ce sont des gens du coin.
Tu comptes ty prendre comment ?
Doucement, calme la petite.
Charles prépare un sac, y glisse une bouteille de Bourgogne et un morceau de saucisson sec.
Il caresse le chien dans la cour, puis ils sortent.
Filez donc ! Charles lance le sac à Gérard.
Luc jette un œil, sourit et hoche la tête. Les deux compères disparaissent.
***
Je mappelle Pauline Varin, pose-t-elle la bouilloire sur le feu. Allez, assieds-toi et raconte ce quil test arrivé.
Je suis Rosalie, dit la jeune fille, tremblante. Jhabite tout au bout de la rue.
Tu es la fille de Marlène ?
Oui.
On vient demménager, mais on a entendu parler de ta mère.
Rosalie baisse la tête et éclate en sanglots.
Cest bon, sèche tes larmes.
Pauline la serre doucement contre elle ; ce geste est si étrange, si doux pour Rosalie. Elle sy blottit davantage et pleure de plus belle.
Viens, bois ton thé maintenant.
Charles réapparaît :
Ça y est, je les ai chassés.
Et avec cette belle demoiselle, quest-ce quon fait ? demande Pauline, le sourire aux lèvres.
Demain, on verra ! Pour linstant, thé et bains chauds.
Tu as faim ? Pauline pose la tasse devant Rosalie, souriante. Je crois que oui.
Sur la table, quelques sandwiches et des restes de tarte aux pommes.
Sers-toi, encourage Charles, remarquant son regard gourmand.
Ils ne lassaillent pas de questions, feignant de ne pas remarquer sa gêne.
Après le repas, Pauline lemmène à la salle de bains.
Vas-y, lave-toi, mets ce peignoir !
***
Rosalie ne souhaite quune chose : ne pas être jetée dehors ce soir. La chaleur du bain est un miracle ; dehors, le froid mord. Elle ressort vite, ne voulant pas faire attendre ses hôtes.
Elle retrouve Charles et Pauline, assis sur le canapé.
Merci beaucoup !
Voilà, Rosalie, commence Pauline. Personne ne te cherche vraiment, nest-ce pas ? Tu ne veux pas rentrer chez toi.
Rosalie baisse la tête.
Demain, on doit partir à laube
Je comprends, souffle Rosalie.
Tu resteras seule. Nouvre à personne ! Charly, notre chien, ne laissera entrer aucun inconnu. Daccord ?
Oui ! Rosalie ne peut contenir son émotion.
Si tu veux, tu peux préparer une soupe, suggère Charles avec malice. Tu sais faire ?
Oui, se hâte dassurer Rosalie, toujours inquiète dêtre chassée. Je fais bien la cuisine. Et je peux nettoyer la maison aussi.
Ça marrangerait si tu peux nettoyer le rez-de-chaussée, acquiesce Pauline Varin.
***
Rosalie se lève avec ses hôtes. Elle reste silencieuse, toujours anxieuse dêtre chassée. Dehors, le bruit de la voiture qui séloigne puis le calme revint.
Elle se lève, se débarbouille. Dans la cuisine, bouilloire fumante, pain frais, fromage, saucisson. Sur le plan de travail, des côtes de porc prêtes.
Rosalie petit-déjeune, range la table, nettoie partout, lave le sol.
Un aspirateur posé dans le couloir la tente. Elle le branche et aspire chaque recoin.
À peine a-t-elle fini
Que se passe-t-il ? demande une voix derrière elle.
Elle sursaute. Un jeune homme grand, aux yeux noisette curieux, la fixe.
Je nettoie Vous êtes qui ?
Tu es une originale Il sort son portable.
Maman, je suis là. Et cette fille ?
Laisse-la vivre chez nous un moment, Maxime, répond Pauline au téléphone.
Ok, dit-il, puis range son portable et dévisage Rosalie avant de partir à la cuisine.
Voulez-vous du thé ? propose Rosalie maladroitement.
Je peux me débrouiller.
***
Rosalie range laspirateur, commence à épousseter, tend loreille au moindre bruit de la cuisine.
Après avoir pris son petit déjeuner, Maxime file dans la salle de bains. Il ressort rasé, parfumé à la lotion.
Des cris fusent dehors.
Hé, Charles, une autre bouteille ! hurle un homme.
Hein ? Maxime se penche à la fenêtre.
Nouvrez pas ! Rosalie supplie, apeurée.
Il la regarde, sourit bizarrement, puis sort.
Rosalie se précipite à la fenêtre. Près du portail, Gérard et Luc crient. Elle tremble.
Maxime sort, rejoint les deux hommes. Soudain, les deux tombent face contre neige, les bras tendus comme pour attraper un oiseau. Maxime leur chuchote quelque chose à loreille ; ils se relèvent, les têtes basses, et disparaissent vers la maison de Marlène.
***
Maxime revient. Son regard sarrête sur Rosalie, figée.
Tas eu peur ?
Sans réfléchir, elle enfouit son visage contre son torse et pleure.
Comment tu tappelles ? demande-t-il subitement.
Rosalie.
Moi cest Maxime. Ne ten fais pas, ils reviendront pas.
***
Maxime monte dans sa chambre, nen descend pas avant la soirée. Rosalie prépare une soupe. Assise à la table, elle songe, rêveuse.
Évidemment, elle aimerait rester là, entourée de gentillesse. Mais elle sait quelle a franchi une ligne invisible.
Pauline et Charles rentrent. Pauline hausse les sourcils, appréciant le ménage. Charles goûte la soupe, satisfait.
Je pense rentrer chez moi, dit-elle doucement. Merci pour tout !
Reste donc quelques jours, Rosalie !
Merci, Pauline, mais je vais rentrer, répète-t-elle.
Un pas vers la porte, soudain figée. Depuis la veille, elle marche en peignoir et pantoufles empruntés.
Viens ! Pauline lemmène au salon, ouvre larmoire, fouille, en ressort un jean, un pull, une veste chaude.
Mets ça ! On a presque la même taille.
Non, je ne veux pas abuser
Tu ne vas pas sortir sans vêtements ! Mets-les, ne discute pas, je ne vais pas en mourir.
Rosalie enfila les vêtements, jeta un regard furtif au miroir. Jamais elle na eu des habits aussi beaux. Dans le vestibule, Pauline lui tend une petite toque et des bottes dhiver.
Porte-les avec bonheur !
Merci mille fois, Pauline !
***
La vie va comme avant. Pas tout à fait : sa mère travaille désormais à la ferme. Gérard et Luc ont disparu.
Le printemps arrive. Un jour, alors quelle révise ses cours, un coup à la grille. Rosalie regarde par la fenêtre : Maxime ! Il lui fait signe.
Elle ne sort pas elle senvole.
Salut ! sourit-il.
Bonjour !
Maman ta demandé.
***
Elle pénètre à nouveau dans la maison où elle a connu tant de bonheur.
Bonjour, Rosalie ! Pauline laccueille et la prend dans ses bras.
Bonjour, Pauline !
Viens, on va boire un thé !
Pauline sassoit en face delle.
Voilà, jai besoin de toi, dit Pauline, rêveuse. Charles et moi partons en Turquie pour un mois. Maxime est rarement là. Tu pourrais veiller sur la maison, le chien Charly et le chat Félix ? Arroser les plantes, il y en a plein.
Oui, Pauline !
Parfait, elle lui tend des billets. Voilà deux mille euros.
Pauline, pourquoi ?
Prends ! On ne va pas se plaindre, allez viens, je te montre tout.
Rosalie mémorise chaque plante, chaque gamelle, chaque placard.
Maxime ! appelle Pauline. Il descend tout de suite. Fais visiter Charly à Rosalie !
Viens, dit Maxime, posant une main légère sur son épaule.
Ils sortent, détachent Charly et partent pour une promenade.
Toute la route, Maxime lui parle duniversité, de karaté, du business familial avec Charles.
Mais Rosalie songe à tout autre chose. Elle ressent dans son cœur un fossé entre eux, différent, immense, comme celui entre sa mère et les parents de Maxime. Bons, généreux, mais la vie nest pas un conte de fée.
«Dans deux mois, je passerai les examens du collège, forcément. Je vais étudier, bosser, maccrocher, devenir quelquun. Je me marierai, oui, mais pas avec ce bel homme. Il est parfait. Mais pas pour moi !
Je remercie Pauline pour les vêtements et ces deux mille euros. Grâce à ça, jaurai de quoi survivre au début en ville.»
Rosalie sent, dans une intuition céleste, que son enfance difficile sachève ici et maintenant. La vie adulte la cueille, tout ne dépendra que delle.
Devant le pavillon, elle caresse Charly et sourit à Maxime avant de reprendre la route vers sa maison. Demain, elle commencera son travail dans ce pavillon. Seulement le travail rien dautre.






