Maman, papa, bonsoir, vous nous aviez demandé de passer, il y a un problème ? Ma femme Amélie et moi-même, Anatole, sommes entrés précipitamment dans lappartement de mes parents à Paris.
En réalité, tout cela avait commencé il y a quelque temps déjà. Maman était tombée malade, une maladie grave, stade deux
Elle avait suivi une chimiothérapie ainsi quun cycle de radiothérapie. La rémission était là, ses cheveux repoussaient lentement. Mais visiblement, il était trop tôt pour espérer. Sa santé déclinait de nouveau.
Amélie, Anatole, bonsoir, entrez, dit la voix douce et fatiguée de maman, pâle et amaigrie, presque frêle comme une jeune fille.
Asseyez-vous mes enfants, nous avons une demande bien inhabituelle à vous faire, écoutez votre mère, ajouta papa, un peu perdu.
Amélie et moi nous sommes assis sur le canapé, lattendant avec inquiétude. Ma mère Claire soupira, cherchant du regard lapprobation de papa, François.
Amélie, Anatole, ne soyez pas surpris Jai une requête particulière Nous vous en supplions
Adoptez un petit garçon pour nous, pour papa et moi ! On ne nous autoriserait plus à cause de lâge et pour dautres raisons aussi
Un silence étrange nous envahit.
La première à sortir de sa stupeur fut Amélie :
Maman, tu vas être surprise, depuis longtemps nous voulions vous lannoncer, mais nosions pas Anatole et moi voudrions vraiment un garçon, et nous avons déjà nos deux filles, vos petites-filles, Camille et Églantine.
Mais rien ne garantit que le prochain serait un garçon. Et puis, question santé
Églantine après la césarienne, les médecins déconseillent une nouvelle grossesse. On avait même pensé, pourquoi ne pas adopter un petit garçon dans un foyer ? Lui offrir notre foyer, notre amour. Et voilà que tu nous demandes la même chose Maman, comment cette idée test-elle venue ?
Je ne sais pas vraiment par où commencer, répondit-elle, caressant nerveusement ses cheveux courts qui repoussaient, la chose cest que je vais de plus en plus mal
Dernièrement, mon amie de longue date, tante Margot, est venue me rendre visite, tu te souviens delle ? Celle avec le grain de beauté au-dessus de lœil, presque fermé
Les médecins lui disaient de lenlever, cela pouvait devenir dangereux. Et là, Margot est arrivée, plus rien, elle va parfaitement bien.
Elle était allée chez grand-mère Zina, dans son village de Provence ; cette femme lui a récité des prières. Et Margot sest alors accrochée à moi « Allons-y, ça ne te coûte rien ! » Jy suis donc allée
Amélie et moi écoutions, retenant notre souffle, sans vraiment comprendre où maman voulait en venir.
Les enfants, poursuivit Claire, grand-mère Zina ma posé une question étrange : « As-tu un fils ? »
Jai répondu que jai ma fille Amélie et deux adorables petites-filles, Camille et Églantine. Elle ma alors redemandé : « Et avant la naissance de ta fille ? »
Jai été surprise Personne sauf ton père François ne sait que jai fait une fausse couche tardive, cétait un petit garçon, mon premier enfant, avant toi Amélie.
Mais il na pas survécu Maman triturait nerveusement le bord de son pull.
Et ensuite ? demanda Amélie, les yeux grands ouverts.
Après, grand-mère Zina ma dit : « Tu dois adopter un garçon. » Elle est partie. Et moi, jai pleuré, comme si jétais coupable de ne pas avoir pu sauver mon premier fils.
Cétait comme si je devais rétablir léquilibre, et offrir à un autre petit garçon la chaleur et lamour que je nai pu offrir jadis.
Et puis, je me suis écoutée Jen ai vraiment envie. Ton père et moi, nous pouvons offrir tout ce dont un enfant a besoin !
Pas forcément pour guérir Mais tout simplement parce que je ressens ce désir profond de sauver une petite vie de la solitude et de lorphelinat. Vous comprenez ?
Maman, je comprends et je tappuie entièrement, dit Amélie en larmes, embrassant sa mère. Allons-y !
Nous avions déjà entamé les démarches avec laide de la directrice de la maison denfants. On avait convenu de venir rencontrer les petits.
Claire et François voulaient évidemment venir aussi. Dans la salle de jeux, des enfants de trois ans et plus samusaient sur le tapis.
Regarde maman, ce petit blond là-bas, il te ressemble ! Regarde comme il construit sa pyramide, concentré, même la langue sortie !, chuchota Amélie en désignant discrètement un garçon près du sol.
Claire lobserve, il lui plaît aussi. Soudain, on entend une voix étouffée, venant dun coin de la salle.
Claire se retourne et aperçoit un garçon un peu plus âgé, dans lombre, les yeux tristes qui chuchote à peine.
Tu me parles à moi ? Dis-le un peu plus fort, je nai pas compris, demanda Claire.
Le garçon savance sans bruit et répète, déterminé : Madame, sil vous plaît, prenez-moi avec vous Je vous promets que vous ne le regretterez jamais. Prenez-moi
Les démarches nont pas traîné. Nous avons adopté ce garçon, prénommé Lucien. Camille et Églantine étaient fières davoir un petit frère.
Lucien sest vite intégré, appelant Amélie et moi maman et papa. Il adorait aller chez Claire et François, qui habitaient à deux pas, facile même dy aller à pied pour lécole.
Mais il appelait Claire « maman Claire » et non pas « mamie ». Il la décidé ainsi. Et Claire, la gorge serrée, avait parfois la sensation de retrouver son tout premier fils perdu, à travers Lucien.
Sur les conseils des médecins, Claire a débuté un nouveau traitement, mais sans réel succès, son état empirait.
Lucien, les yeux plongés dans les siens, la caressait doucement.
Maman Claire, pourquoi es-tu malade ? Jaimerais tant que tu guérisses !
Je ne sais pas, mon Lulu, ça arrive, mais je promets dessayer de guérir, répondit-elle, touchée, aimant tant être appelée « maman Claire ».
François demanda lavis du médecin, qui fut franc :
Il y a autant de chance que déchec Mais nous ferons tout notre possible, cest ce qui peut la sauver.
François et Claire décidèrent de tenter lopération.
Le jour venu, tout le monde était nerveux. Amélie appelait sans cesse pour des nouvelles. François avait demandé au chirurgien de lappeler dès que possible et vivait ces heures dans une grande anxiété.
Cest en cherchant Lucien quil le trouva dans leur chambre, blotti contre le peignoir de Claire, assis au sol.
Il ne lavait pas entendu entrer. Lenfant pleurait doucement, enfoui contre le tissu, et murmurait :
Maman Claire, ne pars pas, je ne veux pas te perdre encore, sil te plaît ! Reste avec moi pour toujours, maman Claire !
La sonnerie du téléphone fit sursauter François et Lucien.
Cétait le médecin. Sa voix fatiguée naugurait rien de bon le cœur de François se serra
Est-ce que cétait la fin ? Est-ce que Claire avait succombé ?
François ? Cest le docteur Michel. Lopération na pas été simple, mais finalement elle a réussi, votre épouse sen est sortie.
Cétait exceptionnel, javais limpression quune force supérieure laidait quand tout semblait perdu. Elle a une nouvelle chance Peut-être avait-elle quelque chose à vivre encore.
Merci, merci docteur ! sexclama François, serrant Lucien dans ses bras.
Tu as entendu ? Tout va bien, notre maman Claire est vivante ! Quelle joie que tu fasses partie de notre famille, mon garçon.
Pardon, jai entendu tout à lheure ta prière pour maman Claire Merci, mon cher fils.
Aujourdhui, en relisant ces lignes, je comprends à quel point parfois le hasard, ou peut-être un signe, nous pousse à dépasser nos peurs pour réaliser ce qui compte vraiment : offrir à un enfant de lamour et une vraie famille, cest aussi se donner une raison despérer. On nest jamais perdant à donner une seconde chance à la vie.






