12 décembre
Il marrive encore de repenser à cette soirée lointaine où jai retrouvé ma petite-fille, Amélie, effondrée sur le vieux divan du salon. Ma mère, Marguerite, tentait de la rassurer, sa voix grave résonnant : « Cesse donc tes sanglots, ma douce, ce Lucien ne mérite pas une larme de toi. Je tavais avertie avant la noce, ce nétait pas un homme pour toi Mais tu nas rien voulu entendre. Lillusion de lamour Où est-il passé, cet amour tant vanté ? »
Amélie, les yeux rougis, a soufflé : « Mamie, je pensais que tu me consolerais, mais tu répètes toujours la même rengaine »
Marguerite a levé les mains : « Que pourrais-je dire dautre ? Féliciter ce Lucien, qui ne tapporte que des peines ? Voilà pourquoi tu pleures aujourdhui. »
Amélie a gémi : « Mais mamie, lamour Je lui faisais confiance, et il a ramené chez nous ma voisine, Solène, de sept ans son aînée, qui sest même moquée de moi À peine six mois de mariage, et déjà »
Ce jour-là, Amélie était rentrée plus tôt du bureau. En franchissant le seuil, elle avait perçu des éclats de rire. Elle sétait dirigée vers la chambre et avait surpris une scène qui lavait anéantie. Lucien, pris au dépourvu, la fixait, tandis que Solène, narquoise, lançait : « Quest-ce que tu fixes ? Jenseigne à ton mari les secrets du cœur ! » avant déclater de rire.
Amélie sétait enfuie, courant jusquà la maison de sa grand-mère.
Marguerite, tentant de masquer sa propre peine, lui a dit : « Ce nest pas ça, lamour. Sil ta trahie, quitte-le, demande la séparation tant quaucun enfant nest là. Reste ici, tu es chez toi. »
Marguerite, bien quelle paraisse solide, avait lâme en lambeaux. Sa petite-fille adorée venait dêtre trahie par ce Lucien, issu dune famille connue pour ses querelles et son goût du vin. Elle avait toujours pressenti ce naufrage, mais Amélie navait jamais voulu lécouter.
Certes, il arrive que des enfants de familles tourmentées deviennent des adultes droits et généreux. Mais Lucien nen faisait pas partie. Déjà gamin, il semait le trouble, et adulte, il senivrait et provoquait des disputes dont il sortait rarement vainqueur. Marguerite navait jamais souhaité cette union pour Amélie. Mais Lucien, habile, avait compris quAmélie était douce, travailleuse et attentionnée.
« Amélie, je te le promets, dès quon se marie, jarrête de boire », lui avait-il juré en lui demandant sa main.
Crédule, elle lavait cru. Elle navait jamais eu de véritable amoureux, hormis peut-être ce garçon du lycée, Pierre, mais ce nétait quune amitié. Elle sétait éprise de Lucien, séduite par son allure, comme sil nexistait aucun autre homme. Il avait quatre ans de plus et avait déjà fait son service militaire.
Tout le monde avait tenté de la mettre en garde. Sa meilleure amie, Claire, avait été franche : « Je naime pas ton Lucien. Si tu lépouses, ne viens pas chez nous avec lui. Mon mari ne le supporte pas non plus, il dit que tu le regretteras. »
Amélie, excédée, avait répliqué : « Arrêtez avec vos si, si Je serai heureuse, quoi quil arrive ! » et était partie, laissant Claire la regarder séloigner, le cœur lourd.
Marguerite avait tout tenté pour apaiser sa petite-fille. Elle avait préparé une infusion de tilleul, cherché à la distraire, mais savait que rien ny ferait. Quand tout seffondre, aucun mot ne console. Seul le temps apaise les blessures.
En fin daprès-midi, Lucien est arrivé dans la cour, titubant, vociférant à tue-tête. Marguerite est sortie sur le perron, sa canne à la main.
« Que Lucien sorte Amélie de la maison, sinon je la mets dehors moi-même ! »
Marguerite, encouragée par la présence des voisins derrière la grille, a menacé Lucien de sa canne. Claire et son époux, Henri, étaient déjà là, prêts à intervenir.
Lucien, furieux, a hurlé quil brûlerait la maison avec Amélie à lintérieur. Henri sest avancé, la saisi par le col et la secoué si fort que Lucien sest tu, blême.
« Tais-toi, on a tout entendu. Tu vas devoir texpliquer à la gendarmerie. Dégage ! » Henri la poussé dehors, Lucien est tombé sur le trottoir, sest relevé péniblement et a disparu sans un mot.
Peu à peu, les voisins ont regagné leurs foyers. Amélie est sortie, Claire la serrée contre elle, Henri est reparti. Marguerite sest assise sur le banc sous la fenêtre, Amélie et Claire à ses côtés.
« Voilà lamour, voilà le bonheur » a soufflé Amélie. « Que faire, mamie ? Toi, tu sais tout de lamour. Tu as vécu cinquante ans avec papi Marcel, toujours en harmonie. »
Marguerite a soupiré : « Tu parles damour Je ne sais même pas ce que cest, lamour. »
Amélie et Claire se sont regardées, haussant les épaules, convaincues que si quelquun connaissait lamour, cétait bien Marguerite.
« Mamie, raconte-nous comment tu as épousé papi Marcel », a demandé Amélie. Marguerite a accepté, heureuse de détourner lesprit de sa petite-fille.
« Je vous le dis franchement, je nai jamais connu de grand amour, ni de belles paroles, ni de galanteries, même pas de belle-mère. Mais je me suis mariée. »
Marguerite sest plongée dans ses souvenirs
Elle avait rencontré Marcel à lécole, ils étaient dans la même classe, mais il venait dun hameau voisin. Lécole était ici, au bourg, et il parcourait trois kilomètres chaque matin, comme tant dautres enfants des alentours.
Après la septième, Marcel avait disparu, et Marguerite ny avait pas prêté attention. Elle était restée au village, aidant sa famille nombreuse : une sœur, deux frères plus jeunes. Son père, malade depuis quil était tombé dans la Seine avec son cheval et sa charrette, travaillait comme veilleur de grange. Sa mère, employée à la laiterie, partait à laube, rentrait à midi, puis repartait pour la traite du soir.
« Prépare à manger, surveille les petits, quils ne soient pas en retard à lécole », lui disait sa mère. Marguerite accomplissait tout, responsable et fiable.
Elle soccupait des enfants, vérifiait les devoirs, cousait, cuisinait, nettoyait. Sa mère rentrait épuisée, son père restait alité. Marguerite navait guère le temps daller au bal, mais sa mère insistait : « Va donc au bal, tu es jeune, la jeunesse file. »
Un soir, elle y est allée et a revu Marcel, revenu au village après trois ans. Il avait changé, et bientôt, il a commencé à tourner autour delle.
« Je peux te raccompagner ? » demandait-il.
Marguerite acceptait si elle en avait envie, sinon elle rentrait sans un mot. Marcel la suivait, obstiné, mais elle ne ressentait rien de particulier pour lui. Ils sont restés amis trois ans.
« Marguerite, je pars à larmée dans une semaine, tu mécriras ? »
« Si tu mécris, je répondrai », avait-elle promis.
Elle na pas répondu à toutes ses lettres, il écrivait trop souvent. Mais elle na fréquenté personne dautre. Marcel est revenu de larmée lhiver suivant, plus large dépaules, plus posé. Ils ont recommencé à se voir.
Au printemps, alors que la neige fondait, Marcel a proposé : « On se fréquente depuis assez longtemps. Épouse-moi. Jen ai assez de faire la route entre nos villages. »
« Daccord », a-t-elle répondu simplement.
Marcel ne lui a jamais dit quil laimait, elle non plus. Cétait le moment, voilà tout. Marcel nétait pas un prince charmant, juste un gars du village, peu bavard.
« Papa, maman, je me marie. Marcel ma demandée. »
Son père na rien dit, trop faible. Sa mère a fait une scène, même la grand-mère est venue crier : « Pourquoi tencombrer dun pauvre gars ? Il na rien ! » Mais Marguerite savait quils nétaient pas riches non plus.
Le mariage a eu lieu dans le village de Marcel, dans la joie, les chansons et les danses. Il faisait doux, tout fleurissait, les invités étaient nombreux. On leur a offert trois poules, un coq, deux sacs de blé, un de farine.
Ils ont dabord vécu chez Marcel, avec son père, le temps de bâtir leur maison. Sa mère était décédée jeune. En un été, la famille a construit une petite maison au village. Ils sy sont installés, ont bâti une grange, acheté une vache et un porcelet.
Marguerite travaillait à la laiterie, Marcel conduisait le tracteur. Ils travaillaient dur, mais tout allait bien. Un fils est né lannée suivante, ils nont pas eu dautre enfant.
« Jaurais aimé une fille, une aide, » disait-elle, mais ce nest jamais arrivé.
Leur fils, devenu adulte, est parti à Lyon, est devenu agronome, a épousé une fille du pays, douce et posée. Puis Amélie est née, la prunelle de leurs yeux. Marguerite et Marcel ont vieilli ensemble, jusquà la retraite.
« Nous étions heureux, » racontait Marguerite. « Marcel était fiable, calme. Jamais il na élevé la voix. Nous ne cachions rien lun à lautre. Nous savourions ce que nous avions. Marcel adorait les abeilles, il passait des heures à la ruche, je laidais. Parfois, une abeille me piquait la joue, il riait : On va mettre de leau froide, tu as la joue toute gonflée, mais tu restes belle. »
Marcel aimait Marguerite en silence, sans mots tendres. Il cueillait des fraises ou des framboises pour elle, la faisait sourire. Il lisait beaucoup, toute la bibliothèque du village y est passée, malgré le travail. Parfois, il lisait à voix haute.
« Voilà, les filles, » concluait Marguerite, « nous avons partagé cinquante et un ans. Nous navons jamais parlé damour, ni fait de grandes déclarations. Nous étions là lun pour lautre, on se soutenait, on se soignait. Mais Marcel est parti, et mon histoire sest refermée. Je vis seule, désormais. »
Amélie a divorcé de Lucien, qui na plus jamais osé lapprocher. Peu après, elle a rencontré un homme bien et sest remariée. Lessentiel, cest que Marguerite a approuvé son choix.
Ce soir, en refermant mon journal, je comprends que lamour, ce nest pas toujours des mots ou des promesses, mais la présence, la patience et la tendresse partagée au fil des années.







