LE BONHEUR ATTENDU
Cette journée flottait sur le fil du rêve, et Camille rayonnait, telle une lumière dété égarée dans les rues de Lyon. Douze ans dattente sévaporaient en poussière dorée : elle allait enfin devenir mère. Quelle merveille plus grande pour une femme ? Toutes celles qui ont connu létrange sourire de la maternité comprendraient son émoi.
Perdue dans un nuage de joie, Camille effleurait distraitement son ventre comme pour sassurer que la nouvelle nétait pas un mirage, murmurant tendrement à ce tout petit qui venait de sancrer en elle depuis deux mois et demi.
Elle et Étienne sétaient rencontrés sur les bancs de la Sorbonne, vêtus de jeunesse et dinsouciance. Leurs diplômes en poche, ils se marièrent sans attendre lautomne. Leur bonheur semblait inépuisable. Mais à peine six mois plus tard, linquiétude chuchota à loreille de Camille. Étienne la rassura doucement, promettant que les enfants viendraient, que le destin dansait encore avec eux.
Deux ans passèrent, filant comme des nuages de coton, mais lespérance de Camille se dissipait. Les médecins la déclarèrent en bonne santé. Étienne, attentif et plein de délicatesse, lentourait de promenades sur les berges du Rhône et de petites attentions, mais elle senfonçait dans une pâle mélancolie. Douze années ainsi, à effleurer du regard un bonheur jamais saisi.
Un matin de juillet chaud et étrange, Camille, solitaire, marcha dans la ville. Chaque pas résonnait comme un souffle lent ; elle flottait dans ses pensées, indifférente à ce qui lentourait, tête courbée sur le pavé.
Soudain, une voix juvénile jaillit derrière les grilles dun jardin, douce et un peu irréelle :
Peut-être que cest toi, ma maman ?
Le cœur de Camille bondit, comme si la fortune lâchait une pluie détincelles sur elle. Elle leva les yeux et découvrit un petit garçon de trois ans, là-bas, accroché de ses menottes aux barreaux de fer, son regard plongé dans le sien, profond et sidérant.
Camille sapprocha lentement, hypnotisée. Derrière lui, le tumulte des enfants en jeux, crépuscule dun orphelinat quelle navait jamais remarqué. Les pensées tourbillonnaient en elle, comme des feuilles emportées par le vent. Ce moment lui paraissait à la fois absurde et décisif.
Tu ne te souviens pas de ta maman ? Comment était-elle ?
Non, jamais vue. Jattends ici. Peut-être quelle me reconnaîtra si elle passe.
Oui, tu as raison, murmura Camille, soudain traversée par lidée quelle pourrait être celle quil attendait.
Comment tu tappelles ?
Moi, cest Hugo.
Le temps se pliait, la logique se dissolvait. Camille sentit la volonté la traverser, suprêmement décidée. Elle savait déjà, dans un coin du rêve, quelle ferait tout pour adopter cet enfant. Peut-être la providence lavait-elle amenée à cette grille.
Jai eu un petit garçon autrefois, confia-t-elle dune voix voilée, mais je lai perdu. Il sappelait Hugo aussi. Je le cherche encore… Peut-être es-tu lui ?
Le visage du petit sillumina comme un matin dété.
Oui, oui ! Cest toi ma maman ! Je tai reconnue ! Cest toi !
Ses bras frêles traversèrent les barreaux. Camille, dans la légèreté irréelle du rêve, les enserra doucement.
Alors allons voir la directrice tout de suite ! Tu viens à la maison !
Youpi ! sécria le garçon, la voix résonnant dans un monde de brume et de cloches lointaines.
Camille entra dans le hall aux murs bleus, main dans la main avec Hugo. La nourrice, tout sourire, sécria :
Enfin ! Notre petit Hugo a une maman !
Vinrent alors des papiers, des commissions, des attentes suspendues comme des bulles. Camille et Hugo, eux, vivaient déjà dans un autre espace-temps, bercés par la certitude davoir retrouvé leur lien. Étienne fut introduit, doucement, à cette idée étrange de famille agrandie. Ensemble, ils préparèrent une chambre, achetèrent des jouets et une toute petite armoire. Étienne ne pouvait quaccepter dans ses yeux flottait la même joie irréelle que dans ceux de Camille.
Le jour attendu fut là, comme surgit hors du sommeil : Hugo devint leur fils. Ils rentrèrent chez eux, les mains entrelacées. La maison, autrefois silencieuse, semplit du tumulte dansant des petites chaussures et des cris de « Papa, regarde ! ». Camille renaissait. Toute sa tendresse accumulée sécoulait vers ce fils improvisé, et Étienne devint le père idéal dans cette histoire légère comme le vent.
Les saisons passaient. Hugo grandissait, riant et courant dans la maison. Un matin, Camille se réveilla avec le vertige étrange dun rêve persistant. Étienne, inquiet, lemmena chez le médecin. Et là, nouvelle fantastique : Camille allait enfanter pour de vrai ! Les mots étaient pauvres pour décrire ce bonheur qui semblait tomber du ciel comme une pluie étoilée.
On attendit, on prépara, on veilla. Une petite fille naquit bientôt, saine et ronde, à qui ils donnèrent le prénom dApolline. Ainsi, leur famille se trouva soudain pleinement complète, un peu comme dans un vieux conte de Provence.
Camille savait, au fond delle, que si Apolline était venue au monde, cétait parce quun jour elle navait pas ignoré un petit garçon accoudé à une grille. Les bonnes actions ségrainent dans la vie comme les graines de la lavande : toujours récompensées. Le bonheur, lui, narrive jamais à lheure : il glisse vers ceux qui ouvrent leur cœur à lamour sans conditions.







