Il y a fort longtemps, dans une époque où lon respectait encore les anciens, vivait un homme nommé Gérard Lemoine. Jamais il naurait cru finir ses jours à la lisière dun parc grisâtre en banlieue parisienne, derrière les grilles dune maison de retraite, surveillé par du personnel en blouse blanche, entouré dautres vieillards relégués là par leur propre sang. Gérard avait toujours pensé avoir semé assez de reconnaissance pour récolter un peu de tendresse à la fin. Il avait été ouvrier toute sa vie, sétait dévoué à sa famille à son épouse Honorine, disparue depuis cinq hivers déjà, et à leur unique fille, Amandine.
Honorine et lui, ensemble depuis plus de trente printemps, navaient jamais rompu le lien qui les unissait. Après son départ, la maison de leur quartier de Lyon était soudain devenue vide, ses murs retentissant dune solitude glaciale. Sa seule lumière restait leur fille, Amandine, et la petite Lucille, sa chère petite-fille. Gérard rendait service dès quil le pouvait, gardait Lucille après lécole, vidait une partie de sa retraite dans le panier à provisions et surveillait la petite, pendant quAmandine et son mari couraient à droite et à gauche pour gagner leur vie. Mais peu à peu, les choses se détériorèrent.
Amandine, autrefois si douce, commença à froncer les sourcils chaque fois que Gérard sattardait dans la cuisine, ou même lorsquil toussait. « Papa, tu pourrais laisser un peu les autres vivre, non ? Ce serait bien aussi ! », lançait-elle de plus en plus souvent, dun ton sec. On parlait soudain de « résidence sénior tout confort, avec médecin, jardin et chaîne câblée ». Gérard lutta, encaisse les reproches.
Amandine, cest encore mon appartement ! Si quelquun est à létroit, rien ne tempêche daller vivre chez ta belle-mère, elle a de la place.
Tu sais très bien que cest impossible, et ne recommence pas avec tes remarques, répliqua-t-elle, agacée.
Tu veux seulement récupérer lappartement familial, cest tout au lieu de mettre ton propre père à la porte, trouve-toi un vrai travail !
Amandine fulmina, le traitant d« ingrat », lui jurant quelle « trouverait bien une solution ». Et, une semaine plus tard, Gérard fit sa valise sans bruit. Pas parce quil le voulait, mais parce quil ne supportait plus dêtre un étranger chez lui. Il quitta la maison. Amandine semblait presque soulagée, et le raccompagna comme sil était déjà parti de longue date.
À l« EHPAD Les Platanes », dans une chambre étroite au papier peint défraîchi, Gérard découvrit ces longues journées qui sétirent comme la route dhiver, entre salle commune et airs daccordéon. Il passait des heures sur un banc, dans le parc, fumant de rares Gauloises, regardant la lumière changer sur les platanes.
Vos enfants vous ont-ils laissé ici, vous aussi ? lança un jour une vieille dame ridée, assise près de lui.
Ma fille, oui elle ma posé là, lassée de ma présence, répondit Gérard, la gorge nouée.
Pareil pour moi. Mon fils ma préférée à belle-maman, siffla-t-elle amèrement. On ma gentiment poussée dehors. Je mappelle Solange.
Gérard. Enchanté, Solange.
Un peu de chaleur humaine trace le chemin des âmes esseulées. Ils devinrent vite amis. La peine pesait moins lourd, partagée à deux. Les saisons passèrent. Gérard neut jamais un mot dAmandine. Jamais elle ne franchit les grilles.
Un après-midi, alors quil lisait dehors, il crut rêver en entendant une voix connue :
Gérard ? Cest vraiment toi ? demanda avec surprise une ancienne voisine, Louise, venue examiner les pensionnaires dans le cadre de son travail de médecin.
Oui, Louise. Voilà déjà plus dun an que je suis là. Oublié de tous.
Cest étrange Amandine me disait que vous aviez choisi de passer vos vieux jours dans une longère, du côté de la Bourgogne, pour profiter du bon air.
Si seulement Mieux vaut cela que de se laisser faner dans une boîte grillagée, murmura Gérard.
Louise parut troublée. Cette conversation trotta dans sa tête. Deux semaines plus tard, elle lui souffla une proposition inattendue :
Gérard, la maison de ma mère, en Dordogne, est libre. Maman nous a quittés, nous avons vidé ses affaires lan passé. La bâtisse est solide, perdue entre les champs, non loin dun ruisseau. Si cela vous tente, elle est à vous. Je nai pas le cœur de la vendre, mais je ny remettrai pas les pieds.
Jamais Gérard navait pleuré ainsi. Linconnue lui offrait ce que sa propre fille navait pas su donner.
Puis-je vous demander une faveur ? Il y a ici une dame Solange. Elle aussi na personne au monde. Pourrions-nous partir ensemble ?
Évidemment, répondit Louise avec douceur. Si Solange le souhaite, cest parfait pour moi.
Gérard courut annoncer la nouvelle à Solange :
Prépare-toi ! On part ! Une maison en Dordogne, la nature, lair pur Que restons-nous ici à dépérir ? Ce sera le début dautre chose.
Allons-y ! sourit Solange. Pourquoi continuer à séteindre ici ?
Ils firent leurs bagages, Louise les installa dans sa vieille Peugeot et prit la route avec eux jusque dans la vallée calme. À larrivée, Gérard la serra contre lui, tant il peinait à exprimer sa reconnaissance. Il souffla, dune voix brisée, « Promettez-moi de ne rien dire à Amandine. Je ne veux plus entendre parler delle ».
Louise lui répondit dun regard tendre, acceptant sans un mot. Ce quelle venait de faire lui paraissait normal, mais, en ce temps-là déjà, un simple geste dhumanité relevait de la bravoure.






