« Les petits-enfants voient des fruits une fois par mois, et elle achète des croquettes hors de prix pour ses chats » : ma belle-fille me reproche d’être insensible, mais oublierait-elle que mes chats n’ont que moi pour prendre soin d’eux, alors que ses enfants ont un père et une mère ? Quand j’ai conseillé à mon fils et à sa femme de ralentir sur les bébés, on m’a dit de m’occuper de mes affaires. Maintenant, je nourris mes chats et j’écoute les reproches d’une belle-fille indignée.

Journal intime

Encore une fois, je me retrouve à repenser à la scène dhier. Ma belle-fille, Clémence, exaspérée, ma reproché que ses enfants ne voient des fruits quune fois par mois, alors que moi, je moffre le luxe dacheter de la nourriture premium à mes chats, Grisette et Moka. Elle ma presque traitée de grand-mère dépourvue de cœur mais qui doit donc soccuper de nourrir ses enfants correctement ? Clémence et mon fils Aurélien, justement. Mes chats, eux, nont que moi.

Quand, il y a un temps, jai osé leur suggérer de freiner leur enthousiasme démographique, on ma sèchement priée de moccuper de mes affaires. Jentends encore Clémence : « On na pas besoin de tes conseils ! » Très bien : je ne me mêle plus de rien. Je moccupe de mes bêtes et jécoute les doléances dune belle-fille qui se découvre une passion soudaine pour la maternité exemplaire à lexception des fruits bien sûr.

Le mariage de mon fils sest célébré lorsque Clémence était déjà enceinte. Daprès eux, ils sétaient mariés par amour, et la grossesse nétait quune heureuse coïncidence. Je suis restée sceptique, mais jai choisi de ne pas insister. Après tout, Aurélien est adulte, il fait ses choix.

Avant le congé maternité, Clémence travaillait comme caissière à la supérette du quartier. La plupart du temps, enceinte, elle sarrêtait en arrêt-maladie : parler sans cesse avec des clients râleurs, ça lépuisait. Un caractère pas facile, et peu de patience… alors oui, je peux croire quelle prenait régulièrement la mouche.

En vérité, peu importe quel caractère elle anous vivons séparés, chacun dans son appartement. Jai acheté un petit F2 à Lyon avec largent de la vente de lancienne grande colocation où lon vivait, Aurélien et moi. Lui a voulu emprunter pour un trois pièces, pas loin de chez moi. Je lui avais pourtant répété, à lépoque : « Pourquoi un si grand appart ? Tu vas tendetter inutilement » Mais il ne mavait rien dit sur ses prochains projets de mariage et bébé.

Son prêt, il le payait seul : Clémence ne contribuait guère, toujours absente du travail ou proche du congé maternité. Dépenser, ça elle sait ! Difficile de joindre les deux bouts pour eux.

Depuis, je me fais discrète : sils se sont choisis, quils vivent leur vie comme bon leur semble. Après tout, cest à eux de gérer leurs casseroles et leur baignoire, pas à moi.

Aurélien, de temps en temps, passe dîner chez moi en revenant du boulot. Clémence ne cuisine jamais, prétextant que les odeurs la rendent malade. Peut-être est-ce vrai, je nen fais pas tout un plat.

À la naissance de mon premier petit-fils, Gabriel, javais lintention de donner un coup de main à Clémence : ce nest pas rien, un premier enfant ! Mais la réponse fut cinglante : « Je me débrouille, et pour les conseils jai Internet et ma mère. » Eh bien, soit. Depuis, je ne fais que rendre visite, amener un petit quelque chose, jouer avec Gabriel… laide, je ne propose plus.

Pour Aurélien, la charge était lourde : le prêt, lenfant, une épouse toujours à la maison Mais il ne se plaignait pas. Jaurais aimé laider plus, mais à part lui offrir un repas, je navais pas les moyens. Je tentais de le réconforter : « Quand le petit grandira, Clémence reprendra peut-être le travail ce sera plus facile. »

Sauf quà peine Gabriel a-t-il eu deux ans que Clémence était de nouveau enceinte. Jai suggéré, prudemment, quils ralentissent la France na pas un vide démographique si dramatique De nouveau, jai eu droit à un : « Voilà, encore, vous ramenez toujours tout à vous, occupez-vous de vos affaires ! » Aurélien, lui, marmonnait quavec la prime de naissance et les allocations, ce serait gérable. Sils souhaitent deux enfants si rapprochés, libre à eux.

Depuis, ma relation avec Clémence est passée de froide à glaciale. Je ne force plus linvitation, je ne vais plus chez eux, sauf quand Aurélien me confie Gabriel : regarder un dessin animé, manger une madeleine, rien de plus.

Financièrement, tout reste serré chez eux. Le « capital maternité » ne les a pas sortis du pétrin. Aurélien laisse parfois entendre que les disputes sur largent sont fréquentes : Clémence dépense sans retenir, et lui vit un salaire de comptable à Lyonloin dêtre le pactole.

Quant au second enfant, chose blessante, je nai même pas été conviée à la maternité. La première fois que jai vu Paul, il avait déjà sept mois. Javais amené des cadeaux pour les deux garçons ainsi que quelques douceurs je savais que les finances étaient tendues. La fête danniversaire sest passée dans une ambiance glaciale : Clémence traversait lappartement le visage fermé, comme si elle me tolérait à contrecœur.

Jai passé lâge de courir après les gentillesses dune belle-fille, de quémander son approbation. Alors je me fais discrète et, de leur côté, ils ninsistent pas. Je vois Gabriel quand Aurélien lamène, mais Paul sa mère ne veut pas quil vienne, cest tout.

Largent manque toujours autant chez eux. Les allocations familiales sont déjà englouties dans leur prêt. Aurélien me confie que ça ne va pas fort à la maison : il en a assez quon ne fasse pas attention aux dépenses, mais il nose jamais vraiment parler.

La cerise sur le gâteau a eu lieu la semaine dernière, au Monoprix. Jy croise Clémence, encore enceinte cest flagrant. Elle jette un œil dans mon chariot : « Bien joué, hein ! Les petits ne voient des fruits quune fois par mois, et madame la mamie achète de la nourriture haut de gamme à ses chats ! » Puis, elle a embarqué Gabriel, lair furibond.

Et là, je me pose la question : en quoi est-ce de ma faute si je peux moffrir de bons produits pour mes animaux, alors queux narrivent pas à acheter une pêche à leurs enfants ? Si la situation financière est difficile, pourquoi ne pas se serrer la ceinture, réduire un peu la famille, ou, plus simplement, aller travailler comme tout le monde ? Pourquoi serais-je responsable de nourrir toute la famille de mon fils et en plus devoir me sentir coupable ?

Je parie que Clémence minterdira bientôt de voir mes petits-enfants je suis la mauvaise grand-mère, celle qui ne sacrifie pas chaque euro à leur cause. Mais il faut vivre avec ses propres moyens. Le plus vexant dans tout ça, cest de voir quAurélien semble lui aussi manquer de discernementAlors, ce matin, jai pris ma décision. Jai envoyé à Aurélien un simple message : « Ce dimanche, jorganise un goûter, vous êtes tous les bienvenus. Il y aura des fruits, pour changer » Jai rempli le frigo de clémentines, de pommes et de poires, et jai choisi un grand panier en osier. Gabriel ma aidée à tout disposer sur la table, un air ravi au visage.

À lheure dite, la porte sest enfin ouverte. Aurélien, fatigué mais souriant, sest installé sans façon. Clémence est venue, Paul contre elle, le regard fuyant dabord, hésitante sur le seuil. Jai fait un effort pour ne rien laisser paraître, ni jugement, ni amertumejuste le désir de partager ces quelques moments. On a ri dun dessin animé, croqué les fruits et picoré des madeleines. Un instant précieux, suspendu.

Clémence na rien dit sur les chats ni sur les courses. Son attention, pour la première fois, semblait portée ailleurssur ses propres enfants, sur le panier de fruits, sur cette maison tranquille qui respirait le calme. En partant, elle a pris deux clémentines pour la route. Rien dextravagant. Mais dans son regard, jai cru déceler un début de paix, ou du moins de lassitude dans la guerre.

Je nai pas eu droit à un merci. Mais ce soir, en caressant Grisette, je me dis que parfois, il faut savoir lâcher prise sur le besoin dêtre comprise, aimée ou justifiée. Jai fait ce que je pouvais, jai donné du temps, des mots, et des fruits, quand cétait ce que javais sous la main.

Demain, je reprendrai la vie tranquille dune vieille dame à chats. Peut-être que la paix, ce nest pas daplanir tous les cœurs, mais daccepter que chacun avance comme il peut, à son rythme. Même les histoires de famille, parfois, mûrissent lentementexactement comme un fruit quon attend de goûter, sans jamais forcer la saison.

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« Les petits-enfants voient des fruits une fois par mois, et elle achète des croquettes hors de prix pour ses chats » : ma belle-fille me reproche d’être insensible, mais oublierait-elle que mes chats n’ont que moi pour prendre soin d’eux, alors que ses enfants ont un père et une mère ? Quand j’ai conseillé à mon fils et à sa femme de ralentir sur les bébés, on m’a dit de m’occuper de mes affaires. Maintenant, je nourris mes chats et j’écoute les reproches d’une belle-fille indignée.
J’avais dix ans lorsque ma mère m’a annoncé qu’elle allait se remarier.